Scrutins 2021... UN TOURNANT !

Les résultats des dernières élections confirment une conscience, de plus en plus installée, chez les électeurs en leur capacité à sanctionner et à ouvrir la voie à des alternances au besoin.

2021 a été l’année de toutes les élections au Maroc. Suite à un long processus juridique, organisationnel et logistique, quelquefois interrompu par les aléas de la crise sanitaire, le Maroc a finalement réussi à organiser ces échéances constitutionnelles de manière transparente, sincère et efficace.

Des élections inédites à tous les égards dans l’histoire politique du pays. Dans cette chronique, nous nous focalisons plus sur les échéances législatives, régionales et communales et nous relevons douze points qui ont marqué le changement et la particularité de ces élections par rapport au passé et qui en font un véritable tournant.

1. Délais respectés
Ce troisième scrutin législatif et deuxièmes scrutins communal et régional depuis la réforme constitutionnelle de 2011 ont été programmés et tenus dans leurs délais réglementaires, malgré la persistance de la pandémie de la Covid-19, qui a affecté durement l’économie du pays et fragilisé la situation sociale, bousculant ainsi certaines prétentions de reporter les élections et voir s’installer un gouvernement d’union nationale, ce qui n’aurait pas été forcément une bonne idée pour la démocratie.

2. Tout sur le digital
Du fait de la situation sanitaire, la campagne électorale a été organisée sous d’importantes restrictions, poussant les différentes formations à limiter les meetings, les tournées et autres banquets de ralliement des soutiens. La campagne a été principalement digitale cette année, et les réseaux sociaux plus que l’Audiovisuel ont été le théâtre des confrontations électorales entre adversaires politiques. Ils ont fait le relais des meetings transmis en direct, afin de compenser la non-tenue des grandes messes. Les partis ont aussi misé sur la publicité digitale en vue d’atteindre le maximum d’électeurs potentiels, où seuls les grands partis ont été visibles du fait du coût important de cette option, qui n’est pas régie d’ailleurs par une répartition des quotas.

3. Et si on votait un mercredi?
Cette fois-ci, le jour du vote est un mercredi et non un vendredi comme on s’était jadis habitués, balayant au passage les velléités de ceux qui avaient coutume d’instrumentaliser les prêches et les rassemblements de la prière du vendredi pour faire campagne. Mais aussi celles de ceux qui optaient pour un week-end prolongé.

4. Trois en Un
Un triple scrutin en une journée. Les élections locales, régionales et nationales ont été tenues en un seul jour, ce qui constitue une prouesse en termes organisationnel et logistique. Ce choix du calendrier électoral a eu un impact logique sur les résultats, qui ont affiché la même tendance à tous les niveaux, ce qui a permis de dégager une majorité claire et répercutée au niveau du gouvernement, du parlement, des régions et autres collectivités.

D’ailleurs, le Chef du gouvernement n’a pas manqué de le rappeler, dans une sortie médiatique qui lui a été exclusivement consacrée après la nomination royale du gouvernement et de le répéter lors du discours d’investiture devant le parlement, quand il a considéré l’alignement de la majorité à tous les niveaux comme un garant de la réussite du programme gouvernemental et de sa déclinaison territoriale.

Cela n’a pas empêché certains partis relégués dans l’opposition de crier à l’hégémonie en accusant paradoxalement les trois partis coalisés d’avoir fait table rase à tous les niveaux, empêchant l’expression de la diversité démocratique sur le plan territorial.

5. Un électeur sur deux a voté
Le taux de participation a dépassé les 50%. Un niveau jamais atteint depuis les législatives de 2002, défiant ainsi le contexte de la pandémie, mais tiré comme à l’accoutumée par la forte mobilisation en milieu rural et dans les régions du Sud. Cela s’explique aussi par la concomitance entre les législatives, les régionales et les communales, qui a entraîné une mobilisation générale due au nombre important de candidats en course, notamment dans les circonscriptions uninominales.

Ce qui a poussé les candidats nationaux à chercher à couvrir de manière large en ayant le maximum de candidats relais localement, ce que d’ailleurs ont réussi à faire les trois partis arrivés en tête du peloton.

6. Les femmes d’abord
Un pas de plus vers la parité. Des circonscriptions régionales, garantissant au moins 90 sièges sur les 395 aux femmes, remplacent d’ores et déjà la liste nationale. Ces listes, en plus d’améliorer la représentation féminine, qui demeure malgré tout insuffisante, vont promouvoir le leadership féminin régional et favoriser les compétences des périphéries face au népotisme du centre, n’en déplaise à quelques dirigeants et dirigeantes au sein de nos partis.

7. Les jeunes peuvent attendre
Contrairement aux femmes, les jeunes ont vu tout simplement leur liste disparaître, lâchés naturellement par les cadors de leurs formations politiques, voyant dans cette mesure de discrimination positive plus une source d’instabilité intérieure qu’un instrument efficace de renouvellement des élites à l’échelle nationale.

8. Le trio gagnant
Une première dans l’histoire politique récente du Maroc. Ces élections ont dégagé un pôle plutôt solide, cohérent et homogène, formé des trois premiers partis RNI-PAM-PI, nous rappelant les majorités d’avant l’alternance consensuelle de 98. Il s’agit bien aujourd’hui d’un gouvernement de centre-droite conservateur et libéral. Cela peut être considéré comme un signal d’efficacité, de cohérence et de responsabilité envers l’électorat dont le choix a été tout simplement respecté.

9. Il était une fois le PJD
Ces élections ont été marquées par une défaite cuisante des islamistes du PJD, qui ont vu leur capital électoral fondre comme neige au soleil. Une chute qu’aucun premier parti sortant n’a connue dans l’histoire des élections. D’après les premières analyses des résultats, cette débâcle reviendrait à une forte abstention de l’électorat déçu du PJD, particulièrement dans les grandes villes.

Il est vraisemblable qu’il y ait eu une forte démobilisation des militants de ce parti, doublé d’un lâchage de ses accointances idéologiques. Ces résultats confirment également une conscience, de plus en plus installée, chez les électeurs en leur capacité à sanctionner et à ouvrir la voie à des alternances au besoin. Cette fois-ci, les électeurs ont opté pour le RNI. Ce dernier a ressassé un discours qui semble plutôt emprunté à la gauche, insistant particulièrement sur l’éducation, la santé et l’emploi, avec des promesses chiffrées à l’appui, fortement appréciées par l’électeur d’aujourd’hui, plus sensible au pragmatisme politique et attentif davantage aux engagements électoraux objectivement mesurables.

10. Un quotient pas comme les autres
Le nouveau quotient électoral des législatives, calculé sur la base du nombre d’électeurs inscrits et non des votants, a fait couler beaucoup d’encre et suscité un débat houleux, échafaudé par le PJD qui avait crié au complot contre la démocratie. Et pourtant, les simulations ont montré le contraire, car avec l’ancien quotient il n’allait garder qu’un siège sur 4 gagnés sur des circonscriptions locales. Finalement, ce quotient a plus été en faveur des partis de gauche, l’USFP, le PPS et le FFD, qui ont tous amélioré leurs scores, et ça aurait pu être de même pour la FGD s’il n’avait pas connu de scission préélectorale.

11. Cap sur le NMD
La sortie à trois mois des élections du rapport sur le nouveau modèle de développement, considéré comme une véritable feuille de route pour le Maroc à l’horizon 2035, a eu forcément un impact sur les programmes électoraux des partis politiques. Document stratégique et participatif ayant connu la contribution de toutes les parties prenantes au développement, il n’a laissé aux formations politiques qu’une marge de manoeuvre programmatique relativement réduite, tout en constituant un véritable défi aux partis aux commandes, par rapport à l’atteinte d’indicateurs relativement ambitieux.

12. Et si la gauche ressuscitait?
Les résultats du scrutin législatif ont acculé, sans exception, les partis de gauche à prendre le chemin de l’opposition. Mais rien n’est sûr pour l’instant quant à la possibilité qu’ils y soient réunis dans un seul front, sauf changements futurs au niveau de leurs directions actuelles. Si l’USFP affichait une certitude d’être aux affaires après la victoire de son allié, avant de s’apercevoir que le RNI n’était qu’un allié de circonstances et qu’il ne sera pas invité à rejoindre le trio de tête, la direction du PPS, quant à elle, semblait plutôt perdue en voyant ces alliés dans l’opposition d’hier faire cavaliers seuls.

Finalement, c’est le Chef du gouvernement, par un jeu de communication non verbale, qui lui signifie qu’il ne fera pas partie, lui non plus, du jeu. Par ailleurs, la scission FGD-PSU a empêché de capitaliser sur l’électorat urbain engrangé par la FGD en 2015 et en 2016 et qui dépassait dans plusieurs villes celui de l’USFP et du PPS. Ces derniers ont continué en 2021 à s’appuyer plus sur leur électorat rural, très souvent adossé à des notabilités locales.

Aujourd’hui le jeu politico-électoral semble se rediriger vers une normalité, dégageant une majorité claire, charge à l’opposition de construire des pôles d’alliances naturelles entre ses composantes, de gauche d’un côté et celles de droite de l’autre. Cela ne pourrait que moraliser la vie politique en cernant les responsabilités des uns et des autres et en facilitant l’exercice de redevabilité vis-à-vis des électeurs.

Enfin, l’opposition représente aujourd’hui une nouvelle chance pour la gauche marocaine de reconstruire une nouvelle offre politique et programmatique et constituer une vraie alternative socialiste dans l’avenir. Cela devient impératif pour contrecarrer les politiques ultra- libérales, responsables de la fragilité et des inégalités sociales, mises à nu par la crise de la Covid-19 et plaider, par contre, davantage pour une croissance inclusive et durable.

Cela suppose que cette gauche profite du fait d’être loin des feux des responsabilités pour se faire une nouvelle cure de jouvence, en ouvrant la porte à un leadership techno-politique aguerri et éprouvé. Et Cela ne fera que raffermir notre jeune démocratie qui en a besoin.

PAR ANASS DOUKKALI
Universitaire, Ancien ministre de la Santé