Scène politique marocaine : Cherche rigueur et vigueur !

On assiste, particulièrement après la chute retentissante du PJD, à l’absence d’initiatives de nos partis, qui préfèrent, quand ils ne restent pas silencieux, exploiter les occasions qui se présentent, plutôt que d’en créer de nouvelles à travers des propositions réalistes et convaincantes.

Jamais notre scène politique ne s’est montrée aussi morne que durant ces derniers temps. Paradoxalement, les crises mondiales que nous traversons sur les plans sanitaire, géopolitique et environnemental et leurs répercussions économiques et sociales, qui devraient constituer des sources d’inspiration de beaucoup de politiques, n’ont pas réussi, chez nous, à animer notre scène politique par de nouvelles idées, projets et propositions et de faire émerger de nouvelles plateformes politico- idéologiques capables de mobiliser, revigorer et fédérer les forces du progrès et de la démocratie.

On assiste, particulièrement après la chute retentissante du PJD, à l’absence d’initiatives de nos partis, qui préfèrent, quand ils ne restent pas silencieux, exploiter les occasions qui se présentent, plutôt que d’en créer de nouvelles à travers des propositions réalistes et convaincantes. Il est vrai que les formations politiques triomphantes des derniers rendez-vous électoraux ont nourri énormément d’espoirs. L’espoir d’un Maroc qui retrouve le chemin de la croissance et du développement et de Marocains qui recouvrent la confiance en leur avenir.

A la tête de ces formations au pouvoir, le RNI, grand vainqueur des élections 2021, -plus à coups de milliards et à coups de promesses, trop ambitieuses, non justifiées et assez approximatives d’ailleurs pour être tenues-, semble dernièrement être à court d’idées mais surtout à court de mots. Selon ce parti, les Marocains «méritent mieux», mieux que ce que leur ont servi les islamistes ou les socio-démocrates avant eux, peut-on comprendre! Il fallait être suffisamment naïf ou prétentieux pour le croire ou le promettre, quand on sait le manque de visibilité quant à la sortie du marasme économique post-covid.

Malgré la reprise trompeuse en 2021, soutenue par une campagne agricole exceptionnelle, force est de constater que le non déploiement d’un véritable plan de rattrapage économique et de récupération des pertes de production subies rend difficile le retour à la situation d’avant la crise, sans compter l’imprévisible émergence de la guerre russo-ukrainienne, le choc de l’inflation et le stress hydrique qui menacent notre sécurité alimentaire et énergétique.

De leur côté, ses deux alliés de la majorité, le PAM et le PI, préfèrent garder leurs distances, observer et attendre, tout en laissant entre-temps libre cours aux états d’âmes de leurs élus nationaux. Et l’opposition, faible et désunie, ne semble rien pouvoir apporter de plus. Si certaines de ses formations trouvent une gêne à froisser leurs amitiés d’hier, d’autres sont plus préoccupées par leur cuisine interne, leur devenir, voire leur existence même.

De leur côté, les voix de l’intelligentsia, qui devraient donner du sens et éclairer l’horizon, se sont tues depuis bien longtemps quand elles ne se sont pas déjà éteintes. Tout cela laisse ressentir un vide abyssal au niveau de notre scène politique, investie piteusement et par défaut par du populisme, de l’instrumentalisation de la colère populaire, de l’influence en service commandé et tout simplement de la médiocrité diffusée à large échelle via les réseaux sociaux, dans un déphasage flagrant avec les vraies aspirations de la société.

Aujourd’hui, pour schématiser cette situation, nous avons l’impression que nous sommes rentrés de nouveau dans la grande salle d’attente, non pas dans le sens lié au caractère de stabilité dont jouit notre pays et qui nous distingue à travers notre histoire, mais dans le sens de l’attentisme et de l’immobilisme qui minent notre moral, inhibent nos forces et nous exposent au risque d’un choc social potentiel.

Où sommes-nous de cette société forte et de ces énergies qui se libèrent comme le prône le NMD (Nouveau Modèle de Développement? Ou sommes-nous de ce modèle même qui se veut un projet de société nouveau ? Et pourtant, jamais le climat politique du Maroc moderne n’a été aussi ouvert au débat, à la créativité et à l’action, depuis qu’il s’est engagé il y a près de trois décennies dans une phase historique de transition démocratique, malgré des tentatives rétrogrades qui cherchent de temps à autre à jeter du discrédit sur le jeu politique, aidées en cela par les turpitudes de certains de nos acteurs politiques «populaires».

N’oublions pas le fait que nous vivons depuis 2011 dans une phase post-constitutionnelle! Une loi suprême qui a donné des marges de manoeuvre plus amples aux partis politiques et a consacré leur rôle de formation et d’encadrement politiques des citoyens. Dans la foulée, la loi organique 29-11 relative aux partis politiques a été adoptée pour déterminer les conditions de constitution, de fonctionnement et de financement de nos partis. Un autre fait marquant et encourageant pour nos partis est celui qui survient en octobre 2018, lorsque S.M. le Roi, dans son discours devant les parlementaires, appelle à une augmentation du soutien public accordé aux partis. Soutien à allouer en partie à la mobilisation des compétences, pour des missions de réflexion, d’analyse et d’innovation. Le Souverain avait exprimé à cette occasion son souci d’accompagner les formations politiques par une incitation à rénover leurs méthodes de travail afin de rehausser leur performance. Ce pas important dans la consolidation du rôle des partis politiques mérite d’être rapidement traduit par le gouvernement à travers l’adaptation du cadre réglementaire adéquat.

Décidément, notre scène politique manque de plus en plus de rigueur et de vigueur, à même de lui faire retrouver du crédit et de l’intérêt de la part du citoyen marocain qu’elle est censée représenter et servir. Elle a certainement besoin de renouveau en termes d’idées et de projets, mieux adaptés aux nouveaux défis socio-économiques que nous vivons. Mais elle a surtout besoin d’élites politiques, ou de préférence politico- technocratiques. Des hommes et des femmes compétents, avertis, responsables et comptables devant les institutions et devant leurs électeurs. Des militants convaincus des causes qu’ils portent, proches des citoyens et toujours à l’écoute de leurs préoccupations, et, en même temps, des acteurs stratèges, capables d’élaborer des politiques publiques participatives et de conduire le changement.

Pour cela, deux chemins restent possibles. Il s’agit: soit (i) d’une mise à niveau des structures d’intermédiation partisanes existantes, ce qui serait l’idéal, avec une remise en question profonde de leurs méthodes d’organisation et d’action qui leur permettrait de se réapproprier le terrain et de mieux investir les réseaux sociaux, mais surtout, l’abandon de leur égocentrisme et ostracisme au profit d’une ouverture historique sur les forces vives de la société et sur sa jeunesse, qui représente son avenir; soit (ii) d’un changement profond du visage politique partisan, qui donnera naissance au sein des mouvements de la société civile, faits de militants et de défenseurs des droits humains et des causes des femmes, des jeunes, de l’écologie, etc., de nouvelles forces politiques, avec de nouvelles idées de changement plus innovantes, plus pertinentes et plus audacieuses et des organisations plus horizontales et participatives. De nouvelles formations capables d’agréger les fortes demandes et aspirations sociales et de les transformer en force de changement et en alternatives démocratiques. Une telle option exige que les conditions historiques soient réunies, bien entendu !.

par ANASS DOUKKALI, Universitaire, Ancien ministre