LE SAUT DANS LE VIDE

LE DÉCONFINEMENT OFFICIELLEMENT PROLONGÉ JUSQU’AU 10 JUIN

En prolongeant le confinement jusqu’au 10 juin et ce sur tout le territoire national, le gouvernement El Othmani n’a sans doute pas pris sa décision la plus intelligente depuis son installation début avril 2017. Tant s’en faut.

Trois autres semaines de confinement, voilà donc ce que devra encore subir le Maroc pour espérer freiner davantage la propagation du SARS-CoV-2, le virus responsable de la pandémie de Covid-19, sur son territoire. Comme l’ont suivi les Marocains, Saâd Eddine El Othmani en a fait la proclamation officielle au cours de son très attendu passage de ce 18 mai 2020 au parlement et qui avait été annoncée douze jours plus tôt par les deux chambres de l’institution législative, à savoir la Chambre des conseillers et celles des représentants, comme rendez-vous pour la présentation de la stratégie nationale de déconfinement.

Le Chef du gouvernement a légitimé cette décision de son cabinet, somme toute prévisible au regard des bruits qui couraient dans les jours précédents, par le fait que le taux de reproduction, qui correspond au nombre de personnes contaminées en moyenne par un porteur du SARS-CoV-2, soit encore par trop élevé. “Le taux de reproduction doit être inférieur à 1 pendant deux semaines, avec une stabilité pendant deux mois,” a étayé M. El Othmani.

Bons indicateurs
“De préférence, qu’il soit inférieur à 0,7. Aujourd’hui, le taux national est de 0,9.” Mais le deuxième personnage de l’Etat a en même temps souligné qu’en dehors de cet indicateur, “tous les [autres étaient] bons”, eu égard au référentiel du ministère de la Santé: un taux de létalité et de cas graves ou critiques respectivement inférieurs à 3% et 10% et un taux d’utilisation des moyens de réanimation inférieur à 30%. Ce qui ne peut, à cet égard, que poser la question quant au fondement de la prolongation du confinement: est-ce vraiment, in fine, la bonne chose à faire? Surtout que le taux de production incriminé n’est pas le même partout, qu’il est même positif dans plus de la moitié des régions du Royaume -sept sur douze-, et que ce qui fait qu’il en soit encore à son niveau actuel c’est les foyers qui se sont déclarés dans certaines unités industrielles en raison de conditions d’hygiène qui ne sont souvent pas respectées à la lettre; tant s’en faut.

Fallait-il donc, à partir de là, traiter l’ensemble du territoire national sur un même pied? A vrai dire, M. El Othmani semble le premier à ne pas en être convaincu, et d’ailleurs il a tenu à préciser dès le commencement de son speech devant les élus parlementaires qu’il s’agissait d’“une oeuvre collective”, refusant donc d’en assumer seul la paternité. Par ailleurs la veille, le secrétariat général du Parti de la justice et du développement (PJD), dont il est le secrétaire général et ce sous sa présidence même, s’était prononcé pour un déconfinement progressif, ce qui sur la base de sa connaissance alors du contenu exact de son intervention du lendemain au parlement sonne, a posteriori, comme une prise de distance qui ne dit pas son nom.

Entre la peste et le choléra
En fait le maintien du confinement est selon nos sources, et ce comme l’ont déjà signalé de nombreux médias nationaux, davantage du fait du ministère de la Santé, qui refuse de donner son feu vert au déconfinement et d’en assumer par voie de conséquence le risque sanitaire induit qui pourrait amener les hôpitaux nationaux à être débordés, et c’est dans le même sens qu’il n’a pas encore daigné valider l’opération de rapatriement des Marocains bloqués à l’étranger mise en route par le ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, comme le responsable du département, Nasser Bourita, en avait fait la révélation dans plusieurs déclarations aux médias dans la journée le 12 mai 2020.

Dans une interview accordée Al-Aoula et diffusée le 8 mai 2020 par la chaîne, le ministre de la Santé, Khalid Aït Taleb, avait d’ailleurs très clairement pris position contre un déconfinement à court terme, estimant que le Maroc n’était selon lui tout simplement “pas prêt” et reprenant surtout M. El Othmani, qui avait tenu des propos aux antipodes la veille même par la voie du même canal.

En tout cas et selon une première estimation réalisée au niveau de la primature selon une source gouvernementale jointe par Maroc Hebdo, le Maroc risquerait de perdre, s’il en venait à demeurer confiné jusqu’au 30 juin 2020, quelque 20% de son produit intérieur brut (PIB), sans parler de ses pertes au niveau des recettes fiscales, qui coûteraient en moyenne chaque jour à l’Etat un milliard de dirhams. A côté, les projections récemment faites par le Centre marocain de conjoncture (-3,2% de croissance) ou encore la Banque européenne de reconstruction et de développement (-2%) paraîtraient presque mirifiques.

Naturellement, l’épée de Damoclès sociale pèse de plus en plus sur le Royaume, lui qui, déjà, n’a pas été exempt de mouvements de protestation au cours de la décennie précédente, en commençant par le Mouvement du 20-Février dans la foulée du Printemps arabe suivi par les “Hiraks” de la province d’Al-Hoceima et de Jerada en 2016/2017, en sus de la campagne de boycott de plusieurs produits de consommation en raison de leur cherté au cours du printemps 2018. Choisir entre la peste et le choléra, voilà bien ce à quoi en sont actuellement les autorités marocaines, sans toutefois donner l’impression d’être en capacité réelle de distinguer froidement entre les deux...


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