Samir Kheldouni Sahraoui: "Le tourisme marocain 2.0 post Covid nécessite une offre labellisée Covid Free"

Entretien avec Samir Kheldouni Sahraoui, fondateur du Cabinet Chorus Consulting Hospitality & Leisure et membre de l’Alliance des Economistes Istiqlaliens.

Le tourisme marocain traverse une mauvaise passe aujourd’hui. Et les mesures et campagnes de promotion dédiées à une relance de ce secteur s’avèrent insuffisantes. Le point avec Samir Kheldouni Sahraoui, fondateur du Cabinet Chorus Consulting.

Pourriez-vous, tout d’abord, nous dresser un tableau de la situation actuelle du secteur du tourisme au Maroc?
Aujourd’hui, la pandémie de Covid 19 est venue bousculer tous ces maux dont le tourisme souffre depuis des décennies. La pandémie a brutalement et, sans précédent, affecté l’industrie du tourisme et de l’hôtellerie dans le monde entier, ce qui a amené le tourisme mondial à enregistrer une baisse historique de 74% des arrivées de touristes internationaux en 2020 par rapport à 2019.

Le Maroc a également enregistré une baisse sans précédent de plus de 85% de ses nuitées de touristes étrangers et locaux en 2020 par rapport à 2019, causant ainsi des dommages considérables à l’ensemble du secteur de l’hôtellerie et des emplois connexes dans le pays. Par ailleurs l’Organisation mondiale du tourisme, à travers un bulletin publié en janvier 2021, a démontré, à travers un sondage auprès des experts mondiaux du secteur, que 84% desdits experts préconisent que les effets de la crise Covid-19 perdureront sur le tourisme mondial jusqu’en 2023- 2024, voire au-delà.

Quand est-ce que le Maroc renouera avec les niveaux de 2019?
Etant donné qu’à fin avril 2021, 2,5% seulement de la population mondiale a reçu deux doses de vaccin, je ne vois pas comment le tourisme international pourrait renouer sous nos cieux avec les niveaux de 2019, avant 2025 voire au-delà.

Comment évaluez-vous les mesures et actions prises par le gouvernement et les instances dédiées au tourisme pour préparer la relance, notamment sur le volet communication; et comment peut-on dynamiser efficacement le tourisme interne?
Il faut qu’à situation exceptionnelle, soient prises des mesures exceptionnelles et tangibles, avec un marketing touristique de crise et non un marketing touristique classique. Tout d’abord, il faut parer à l’urgence pour le maintien de l’emploi et éviter la migration des compétences vers d’autres secteurs. Ceci interpelle directement l’Etat et pose la question de savoir si, stratégiquement, l’Etat marocain souhaite ou ne souhaite pas continuer de soutenir le tourisme en tant que pilier important de notre économie.

Par ailleurs, et vu que le tourisme international est parti pour des années d’hibernation, il convient de profiter en quelque sorte de cette crise pour réinventer le tourisme national domestique en créant une offre qui soit à la portée des bourses du plus grand nombre, et adaptée aux attentes du marché national. Cette offre ne doit pas nécessairement être de forme hôtelière.

Il convient de garantir à nos nationaux un parcours client qui soit à la fois sans danger de contamination au plan sanitaire, ludique et attractif. Pour cela, rien de mieux qu’une stratégie touristique des «Grands Espaces» où, hormis le gîte, la quasi-totalité des activités devront se dérouler à l’air libre. Il faut, bien entendu, trouver une formule à même de permettre aux nationaux de se déplacer entre les régions du Maroc pour motif de tourisme, dans le respect des impératifs sanitaires.

Qu’en est-il du tourisme international?
S’agissant du tourisme international, il faut anticiper la reprise. Toutefois, cette anticipation ne doit pas se faire sur le seul axe de la communication ou de la séduction comme cela semble être le cas actuellement, mais aussi et surtout sur l’axe de l’offre. Le tourisme marocain 2.0 post Covid nécessite une offre qui soit labellisée «Covid Free» , avec donc un parcours client certifié au plan sanitaire, de la descente de l’avion jusqu’à l’embarquement pour le retour, et aussi une offre à même de privilégier les grands espaces, car le tourisme de demain n’aura, pour encore au moins une dizaine d’années, plus rien à avoir avec ce que nous avons commercialisé jusque-là. Aujourd’hui les concepts de durabilité et de responsabilité dans le tourisme ne sont plus un luxe, ni une mode, mais une nécessité absolue.

Cette crise actuelle a mis à nu un secteur structurellement défaillant à cause, notamment, d’une gouvernance quasi-absente. Toutes les stratégies ont été un fiasco. Aussi bien au niveau de la gouvernance et du pilotage que de la territorialité de l’offre marocaine, la Vision 2020 par exemple traîne en longueur. Le tourisme, ce secteur qui emploie des millions de Marocains, n’est-il plus une priorité du gouvernement?
A travers votre question, vous posez effectivement une problématique cruciale qui est de savoir si le tourisme est toujours dans les radars des priorités économiques de ce gouvernement.

Vous avez raison, car bien avant que cette pandémie ne vienne détruire ce qui avait été imparfaitement construit, nous avons toujours dénoncé la perte de dynamique qui avait été impulsée par la Vision 2010, qui avait tout de même eu le mérite de mobiliser l’Etat sur l’importance du secteur touristique pour la croissance de l’économie marocaine, la création de valeur et la création d’emplois de façon homogène sur l’ensemble de nos territoires.

Aujourd’hui, sacrifier le tourisme me semble être une erreur très difficilement réparable dans la mesure où il s’agit d’un secteur qui compte pour 7 points du PIB pour ce qui est des recettes du tourisme étranger et 4 points pour ce qui des recettes du tourisme domestique, soit au total 11 points du PIB et quelques 3 millions d’emplois directs et indirects si nous y adossons l’artisanat, dont l’activité est directement corrélée au tourisme.

Peut-on nous permettre d’oublier ce secteur, le faire attendre, le faire passer par pertes et profits? Certainement pas. Pour éviter cela, aussi bien le secteur privé que la tutelle gouvernementale du secteur doivent militer, convaincre et se battre pour ce secteur. Il faut un ministère du tourisme fort, capable d’imposer son point de vue dans un gouvernement aujourd’hui dispersé et hésitant.