Samir Bennis: "L'administration Biden considère le Sahara comme faisant partie intégrante du territoire marocain"

Entretien avec Samir Bennis, conseiller et analyste politique basé à Washington

Pour Samir Bennis, analyste politique, la toute récente déclaration du responsable américain Ned Price est un coup de grâce supplémentaire pour l´Algérie qui n´a eu de cesse depuis décembre 2020 d´exprimer son rejet de la décision américaine et mobilise son lobby aux Etats-Unis pour convaincre la nouvelle administration de revenir sur la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur son Sahara. Pour des raisons diverses, avance-t-il, l’administration Biden ne va pas faire marche arrière.

Lors d’un point presse qu’il a organisé le 22 février 2021, Ned Price, porte-parole du département d’Etat américain, a déclaré que la position américaine n’a pas changé au sujet de la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur son Sahara. Que pensez-vous de ses déclarations?
Avec les déclarations du porte-parole du ministère des Affaires étrangères des Etats-Unis, je pense que les choses commencent à se préciser davantage. Le langage que le responsable américain a utilisé laisse à penser que la nouvelle administration n’a aucune intention de revenir sur la décision de reconnaitre la souveraineté marocaine sur son Sahara. Sa déclaration contient une expression clé.

Quand il a dit que les USA soutiennent les efforts de la communauté internationale pour résoudre ce conflit, il a poursuivi en soulignant de «ce conflit au Maroc». Cette expression est d’une importance politique capitale, car elle dénote que le conflit a lieu au Maroc et pas entre le Maroc et un territoire qui ne lui appartient pas. Il s’agit là d’une déclaration des intentions de la nouvelle administration et montre bien qu’elle considère le Sahara comme faisant partie intégrante du territoire marocain.

Comment ses propos peuvent être reçus par le régime algérien?
La déclaration du responsable américain est un coup de grâce supplémentaire pour l’Algérie, qui n’a eu de cesse depuis décembre 2020 d’exprimer son rejet de la décision américaine et a mobilisé ses supporters, ses alliés en Afrique (ou le peu qui lui reste) et son lobby aux Etats-Unis pour convaincre la nouvelle administration de revenir sur la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur son Sahara. Tout connaisseur de la scène politique américaine était confiant que pour des raisons diverses, l’administration n’allait pas faire marche arrière.

Certains observateurs faisaient planer le doute concernant la position de l’administration Biden par rapport à la décision de l’administration Trump. Était-ce justifié?
Il y a vraiment peu de chances de voir Biden faire marche arrière dans la reconnaissance de la souveraineté marocaine du Sahara. En effet, il s’agit d’un traditionnaliste de l’establishment, proche du lobby israélien et il se décrit lui-même sioniste. Il soutient donc toute action susceptible de contribuer à la sécurité d’Israël. De ce point de vue, Biden ne sera pas en mesure de renverser cette décision en raison de sa proximité avec Israël. Deuxièmement, même s’il essayait de le faire, le fait que le Maroc ait décidé de normaliser ses relations avec Israël va pousser le lobby juif aux Etats- Unis, qui était déjà fort et soutenait le Maroc, à faire plus d’efforts et à mettre la pression sur l’administration pour ne pas renverser la décision de Trump.

Si l’on met d’un côté ce que ce dossier représente pour Washington et de l’autre la valeur du Maroc comme allié stratégique pour Washington, alors il ne fait aucun doute que la balance penchera du côté du Maroc, ce qui poussera l’administration américaine à réfléchir attentivement à ce qu’elle gagnera de toute décision anti-marocaine, et par conséquent, elle travaillera à préserver la position que le président Trump a adoptée.

Quelles incidences auront ces déclarations sur le cours de ce dossier au niveau des Nations-Unies?
Cela va chambouler le processus politique car maintenant les Etats-Unis ne sont plus un acteur neutre par rapport au conflit. Ils ont clairement pris position pour le Maroc. Donc, dans le futur, il y aura certainement une position plus favorable au Conseil de sécurité. On ne sait pas si les mêmes paramètres de négociation seront maintenus, une grande puissance détenant le droit de véto a tout de même reconnu la souveraineté du Maroc sur son territoire. Cela pourrait éventuellement entrainer la France ou encore le Grande-Bretagne à faire de même. Tout cela dépend de comment le président Biden va traiter le dossier au Conseil de sécurité.

La reprise des relations diplomatiques avec l’Etat d’Israël aura-t-elle un impact sur la position américaine?
Déjà, en normalisant avec Israël, le Maroc va obtenir sans aucun doute le soutien bipartisan des membres du Congrès, hormis les quelques voix discordantes qui y existent, comme celles des sénateurs James Inhofe et Patrick Leahy. Si le Maroc jouissait par le passé du soutien de beaucoup de membres du Congrès, sa décision de renouer ses liens avec Israël et de les formaliser va, sans aucun doute, renforcer ses relations vis-à-vis des deux chambres du Congrès. On sait bien l’influence d’Israël sur la scène politique américaine et toute action visant à renforcer sa sécurité et à la sortir de son isolement diplomatique régional sera bien reçue par les membres du Congrès et les poussera à adopter des positions favorables aux intérêts des pays considérés comme alliés d’Israël dans la région.

Par conséquent, il est peu probable de voir la majorité des membres du Congrès mener une campagne dont le but serait d’exhorter la Maison Blanche à renverser la décision prise par Trump.

Il y a eu tout de même la lettre des sénateurs adressée à Biden pour le pousser à revenir sur la décision de Trump…
Ceci étant dit, à la suite de la lettre que 27 sénateurs ont envoyée le 17 février 2021 pour exhorter le Président Biden à renverser la décision de son prédé-cesseur, je pense qu’il est temps que le Maroc mène une contre-attaque au niveau des deux chambres du Congrès afin de pousser un grand nombre d’entre eux à envoyer une lettre au Président pour exprimer leur soutien au Maroc et au maintien de la reconnaissance de la souveraineté marocaine.

Beaucoup de choses se jouent implicitement sur la scène politique. Mais il y a aussi un jeu médiatique explicite qui influence l’opinion publique américaine. Comment s’y préparer?
On est là devant une guerre du récit et du contre-récit et celui qui réussit à imposer son récit dans les médias, parmi les membres du Congrès et au sein de l’opinion publique, est celui qui finit par gagner la bataille des coeurs et des esprits. Ce que l’Algérie cherche, c’est à contrecarrer l’élan politique du Maroc et à contrôler le récit. Certes, le Maroc a remporté une bataille politique majeure. Mais il faut qu’il remporte la bataille des coeurs et des esprits des Américains.

Et ceci passe par le contrôle du récit et une communication continuelle sur sa position, les aspects légaux, historiques et politiques du conflit, ainsi que ses relations prestigieuses et son importance dans la politique étrangère américaine au nord de l’Afrique et en Afrique sub-saharienne, son rôle dans la lutte contre le terrorisme, sa promotion de la coexistence entre les religions, la place de la communauté juive dans l’histoire du Maroc, l’attachement de celle-ci au Maroc. Tous ces aspects sont méconnus du grand public américain, y compris les membres du Congrès.

On ne cesse de dire que le Maroc jouit d’une relation de premier ordre avec les Etats-Unis. Mais en réalité le commun des Américains, y compris la majorité des responsables politiques, des journalistes et des observateurs ne savent que peu ou rien sur le Maroc et quand ils entendent ou lisent sur notre pays, c’est souvent négatif et lié aux droits de l’Homme ou à l’arrestation de certains journalistes ou activistes des droits de l’Homme.

Que va changer la décision américaine dans les paramètres de négociation entre le Maroc et les autres parties prenantes à ce conflit?
En conclusion, beaucoup de paramètres vont changer, dont le renforcement du Maroc dans sa décision et sa position de ne plus avoir à négocier avec le Polisario. On pourrait s’attendre à un scénario dans lequel le Maroc n’acceptera de discuter qu’avec l’Algérie.

La reconnaissance américaine implique implicitement une admission que le conflit n’est pas un conflit entre le Maroc et le Polisario mais avec l’Algérie. Par ailleurs, il appartiendra au Maroc de faire pression sur la France et l’Espagne pour qu’elles emboîtent le pas aux Etats- Unis. Ces deux pays portent la responsabilité de la genèse et de la prolongation du conflit. Ils savent trop bien que ce territoire a appartenu au Maroc et leurs archives regorgent de documents qui en attestent. S’ils veulent maintenir des relations solides avec le Maroc, il est grand temps qu’ils mettent de côté leur hypocrisie postcoloniale et reconnaissent les droits historiques et légaux du Maroc sur son territoire du sud.