PR. Said Benchekroun: "Certains enfants ont arrêté le traitement à cause du Covid-19"

SAID BENCHEKROUN, président de l’Association de soutien aux malades du sang et cancer de l’enfant (AGIR)

La journée internationale du cancer de l’enfant a été célébrée ce 15 février. Dans cet entretien, le Pr. Said Benchekroun, président de l’Association de soutien aux malades du sang et cancer de l’enfant (AGIR) et ex-chef du Service d’Hématologie et d’Oncologie pédiatrique de l’Hôpital du 20-Août du CHU Ibn Rochd, évoque la situation de cette pathologie au Maroc, et les effets du Covid-19 sur le traitement et la prise en charge des enfants cancéreux.

Quelle est la situation du cancer pédiatrique au Maroc?
On dénombre environ 1.000 enfants atteints de cancer et de leucémie au Maroc chaque année. Mais il est important de souligner que le cancer pédiatrique est peu fréquent et que les chances de guérison sont très élevées au Maroc, avec un taux moyen de 60%, contrairement aux autres types de cancer. Ce pourcentage peut même atteindre 90, voire 95%, dans les pays occidentaux. Cet important taux de reconversion s’explique par la détection précoce des cas mais également grâce à l’ouverture de nouveaux centres de traitement à Rabat, Fès, Marrakech, et bientôt à Tanger, qui s’ajoutent aux deux services d’hématologie et d’oncologie pédiatrique de l’Hôpital du 20-Août et de l’Hôpital des enfants du CHU Ibn Rochd, qui prennent en charge respectivement 200 et environ 60 patients par an.

Il n’y avait pas de prise en charge des enfants atteints de cancer et des maladies du sang au Maroc dans les années 80, ce qui avait entraîné plusieurs cas de décès. La situation s’est améliorée par la suite, avec la création du premier service d’hématologie et d’oncologie pédiatrique pour l’adulte et l’enfant au CHU Ibn Rochd à Casablanca. Cette infrastructure accueillait des patients en provenance des différentes localités du pays. Plusieurs enfants que nous avons accompagnés entre 1990 et 1994 ont pu triompher de cette maladie et ont fondé leurs familles.

Le traitement de ce cancer est très coûteux. Qu’en est-il de la prise en charge des patients pour leur alléger ces frais?
Le coût du traitement est très élevé. Il varie entre 200.000 et 10 millions de dirhams par enfant, voire 20 millions de dirhams pour une durée oscillant entre quatre mois et trois ans. Notre association prend en charge entre 80 et 90% des frais, en collaboration avec le ministère de la Santé, le CHU et la Fondation Lalla Salma de lutte contre le cancer. La quasi-totalité est prise en charge pour les Ramédistes. Les patients éprouvaient des difficultés liées au transport et à la logistique quand ils venaient à Casablanca. D’où la construction de maisons de vie ou sont logés les enfants et leurs parents durant le traitement par l’Association «Avenir» à Rabat, et dans plusieurs villes par la Fondation.

Agir a été derrière l’initiative de la mise en place, depuis 2010, de la greffe de moelle au Maroc, qui nécessite une structure sophistiquée avec un coût estimé à 5 millions de dirhams pour une évacuation en France. Ce traitement est gratuit pour les Ramédistes. Les spécialistes ont recours à cette technique quand les traitements classiques de chimiothérapie ne donnent pas de résultats satisfaisants. Cette technique est inexistante dans plusieurs pays africains, hormis les pays maghrébins, l’Egypte, et l’Afrique du Sud. Ils sont obligés d’envoyer leurs patients à l’étranger pour se faire traiter. Outre ces deux partenaires, nous collaborons aussi avec des ONG internationales baséesen France et aux Etats-Unis, notamment.

Existe-t-il un dispositif d’accompagnement psychologique des enfants cancéreux?
Les structures intègrent maintenant la prise en charge psychologique, nutritionnelle et éducationnelle. Certains enseignants aussi accompagnent les enfants durant la durée du traitement, pour leur permettre de poursuivre leurs cursus. Nous organisons aussi des ateliers de dessin et de divertissement pour égayer ces enfants et leur faire oublier leur pathologie.

La pandémie de Covid-19 a-t-elle eu des effets sur le traitement et la prise en charge des patients?
La pandémie de Covid-19 a engendré plusieurs problèmes pour ces enfants, notamment le refus de l’accès de leurs parents, qui les accompagnent, dans les centres de traitement, les restrictions liées aux déplacements pour ceux qui viennent de loin, les procédures administratives pour obtenir les autorisations de circulation, etc.

Beaucoup de parents refusent de fréquenter ces centres de peur d’être contaminés avec leurs enfants. Certains enfants ont même abandonné le traitement, ce qui entraîne des retards dans le traitement et des rechutes. Il faut impérativement poursuivre les soins tout en respectant le protocole sanitaire.

Selon vous, que faudrait-il améliorer pour une meilleure prise en charge de ces enfants?
Tout ne peut pas être parfait, mais on constate que les progrès réalisés ces trente dernières années dans le traitement et la prise en charge du cancer pédiatrique au Maroc sont extraordinaires. Actuellement, les enfants reçoivent quasiment les mêmes soins que ceux qui sont dans les pays européens et aux Etats- Unis. Les résultats pourraient être améliorés à travers un meilleur encadrement, l’utilisation d’équipements sophistiqués, et l’augmentation du personnel, dont le nombre reste méanmoins insuffisant malgré leur dévouement et les efforts des autorités sanitaires.

Nous avons d’ailleurs recruté entre 25 et 30 personnes, notamment des secrétaires, data-managers, aides-soignantes et un coursier pour suppléer aux insuffisances de personnel à l’Hôpital du 20- Août, avec qui nous collaborons. Nous souhaitons que le ministère nous affecte le personnel nécessaire pour assurer une meilleure prise en charge des patients.

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