Sahara marocain : Le jeu clair-obscur de Washington

Dans la lignée de celle qui l’a précédée, l’actuelle administration américaine garde la même position vis-à-vis de la marocanité du Sahara. Mais le Royaume semble attendre plus. Peut-il obtenir plus?

Coopération future, promotion et protection des droits humains et des libertés fondamentales, paix et prospérité régionale et même, bien sûr, la lointaine Ukraine: le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et la secrétaire d’État adjointe américaine, Wendy Sherman, ont évoqué toutes les “questions politiques régionales” au cours des entretiens qu’ils ont eus ce mardi 8 mars 2022 dans la capitale, Rabat, sauf la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur son Sahara. Ou presque.

Dans le droit fil des positions de l’oncle Sam depuis près de quinze ans, Mme Sherman a de nouveau apporté le soutien de son pays à l’initiative marocaine pour la négociation d’un statut d’autonomie du 11 avril 2007 et a qualifié cette dernière de “sérieuse, crédible et réaliste, et une approche potentielle pour répondre aux aspirations des populations de la région”.

Position inchangée?
Par ailleurs, elle et M. Bourita avaient apporté leur “soutien ferme” à l’envoyé personnel du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU) au Sahara marocain, Staffan de Mistura, en poste depuis le 6 octobre 2021 après que le Maroc a donné son feu vert à sa nomination et auteur du 12 au 19 janvier 2022 d’une tournée maghrébine l’ayant mené, en plus du Royaume, en Mauritanie et en Algérie, y compris dans les camps de Tindouf, où le mouvement séparatiste du Front Polisario tient son quartier général.

Mais tout ceci, le président américain Barack Obama lui-même le disait lors de sa “rencontre au sommet” du 22 novembre 2013 avec le roi Mohammed VI dans la capitale américaine, Washington, alors même que son administration avait tenté sept mois plus tôt d’élargir le mandat de la Minurso, la mission de paix de l’ONU au Sahara marocain, à la surveillance des droits humains, avant de se faire taxer près d’un an plus tard, dans le discours de la Marche verte du 6 novembre 2014, de “certaine ambiguïté” par le Souverain. En d’autres termes, c’est comme si la reconnaissance n’était pas intervenue entretemps.

D’un côté, certes, les responsables diplomatiques américains répètent à chaque fois qu’on leur pose la question que la position des États- Unis n’avait pas changé, et que, concrètement, ils continuent de considérer les provinces du Sud comme étant marocaines. Ned Price, le porte-parole du département d’État, qui tient lieu de ministère des Affaires étrangères outre-Atlantique, avait même parlé dans un point-presse donné fin février 2021 d’un “différend de longue date au Maroc”, tandis que l’on sait de source médiatique -le journal électronique américain Axios- que M. Bourita et le secrétaire d’État US, Antony Blinken, avaient eu le 30 avril 2021 un échange téléphonique au cours duquel le dernier cité avait assuré son homologue marocain de l’intention de l’administration du président Joe Biden, qu’il représente, de ne pas faire machine arrière.

Présence virtuelle
A la mi-février 2022, on a, enfin, vu une délégation de l’ambassade des États-Unis se rendre dans les villes de Laâyoune et Dakhla, toutes deux au Sahara marocain, pour rencontrer les bénéficiaires des programmes de développement économique soutenus par l'Initiative américaine de partenariat pour le Moyen-Orient (MEPI); ce qui ne saurait faire l’objet d’une interprétation autre que celle d’un maintien de la décision du président Trump. Mais si la position reste donc la même, il en est de même aussi, de l’autre côté, de la situation sur le terrain, et l’on peut même parler d’enlisement.

A cet égard, le point le plus éloquent est sans doute celui du consulat qui doit/devait justement voir le jour à Dakhla et que M. Trump avait qualifié au moment de reconnaître la marocanité de ce dernier “de première concrétisation de leur initiative souveraine de haute importance”: quinze mois plus tard, il n’a toujours pas vu le jour et les États-Unis se limitent encore à un poste de présence virtuelle sur le site web de leur ambassade à Rabat qui n’est même pas accessible sur leurs versions arabophone et francophone, seulement sur l’anglophone.

Il faut dire aussi que le Congrès, le parlement américain, avait refusé d’inclure le financement de sa construction et de son exploitation dans le budget de cette année 2022, et ce sur décision de la commission des crédits du Sénat, la deuxième chambre dudit Congrès, laquelle commission a la charge de ce genre de questions.

C’est que dans le système américain, la politique étrangère dépend grandement du pouvoir législatif, et il se trouve que ce dernier comprend de nombreux pro-séparatistes: pour en rester à la commission des crédits, celle-ci a pour président depuis début février 2021 le sénateur de l’État du Vermont, Patrick Leahy, qui avait notamment été parmi les initiateurs de la lettre adressée le 18 février 2021 par vingt-sept sénateurs, y compris lui-même, à M. Biden pour l’“exhorter (...) à annuler une décision erronée sur le Sahara occidental (sic)”, et avec neuf autres sénateurs il avait, en outre, interpellé M. Blinken le 15 octobre 2021 pour qu’il “réaffirm[e] le droit du peuple du Sahara occidental (sic) à l'autodétermination, plaid[e] pour la libération des prisonniers politiques et prot[ège] la liberté d'expression de chaque Marocain et Sahraoui (sic)”.

Dans le même sens, neuf membres de la Chambre des représentants, la première chambre du Congrès, se sont fendus le 4 mars 2022 d’une autre lettre où le président américain se voit demander d’“arrêter les ventes d'armes importantes ou offensives au Maroc”, à un moment où on parle de nouvelles livraisons en faveur des Forces armées royales (FAR) de la part des États-Unis.

Un des points communs de ces députés avec M. Leahy est d’appartenir tous au Parti démocrate (PD), qui représente la gauche US, et on serait tenté à partir de là de dire que ceci explique cela, du fait du soutien que trouve généralement le discours séparatiste auprès des progressistes et assimilés; mais ce serait oublier que le plus grand porteur de ce discours à Capitol Hill, le quartier de Washington qui accueille le Sénat, est un homme du Parti républicain (PR) aux idées conservatrices bien ancrées, à savoir le sénateur de l’État de l’Oklahoma, Jim Inhofe.

Ce dernier a d’ailleurs été à la baguette des deux lettres des sénateurs mentionnées précédemment, la première donc avec M. Leahy et la seconde seul, mais c’est surtout lui qui, en tant que président de la commission des services armés du Sénat, avait retardé la reconnaissance par M. Trump de la marocanité du Sahara marocain: on sait aujourd’hui que M. Bourita avait trouvé un accord avec le représentant spécial de l’ancien président américain pour les négociations internationales, Avi Berkowitz, aussi tôt que mai 2020, et que c’est seulement le refus de M. Inhofe de soutenir la levée des protections légales que M. Trump voulait à l’encontre des géants du web qui a accéléré les choses dans un sens favorable au Maroc.

Fin août 2017, M. Inhofe avait également bloqué la nomination de l’universitaire Peter Pham au poste de secrétaire d’État adjoint en charge des Affaires africaines en raison de sa proximité avec les milieux marocains -on le voyait s’exprimer régulièrement au milieu des années 2010 sur le fil de la Maghreb arabe presse (MAP), l’agence officielle nationale-, cependant que la bonne nouvelle est que M. Inhofe, qui a fêté le 17 novembre 2021 son 87ème anniversaire, vient d’annoncer ce 25 février 2022 sa retraite à la fin de l’année 2022, ce qui doit constituer une bonne nouvelle pour Rabat.

Alignement algérien
En tout état de cause, la marge de manoeuvre de l’administration Biden se trouve réduite par le Congrès, d’autant qu’elle dépend de ce dernier pour faire avancer des textes autrement importants à ses yeux que la question du Sahara marocain -tels la loi sur l'investissement dans les infrastructures et l'emploi, qui a nécessité le soutien de M. Leahy en tant que président pro tempore du Sénat pour être adoptée le 15 novembre 2021-, sans compter qu’il y a aussi les raisonnements d’ordre strictement géostratégiques: on sait par exemple que certains milieux américains considèrent que leur pays se doit d’avoir une politique maghrébine qui ne privilégie pas le Maroc vis-à-vis de l’Algérie, et ce en dépit de l’alignement de cette dernière sur la Russie, le grand ennemi actuel des États-Unis.

Sur ce dernier point entre en considération la sécurisation du corridor saharo-sahélien, sur lequel s’étend une partie du territoire algérien -on parle depuis plusieurs années de la présence d’une station d’écoute américaine secrète dans la wilaya d'Illizi, à la frontière algéro-libyenne-, mais aussi l’approvisionnement de l’Europe en gaz, d’autant que le Vieux Continent cherche désormais des alternatives au gaz russe dans le cadre des politiques de sanction visant Moscou depuis le début de son invasion de l’Ukraine le 24 février 2022. Ainsi, la voisine de l’Est se verrait combler, du moins sur le court terme, les besoins gaziers européens, et par la voix de Toufik Hakkar, le PDG de la Sonatrach, la compagnie pétrolière nationale algérienne, elle s’y était elle-même dite prête -avant de rétropédaler, de peur, visiblement, de fâcher la Russie.

Lobbying de espagnol
C’est, entre autres, pour court-circuiter cet “argument” algérien que le Maroc met le paquet depuis début décembre 2016 pour la mise en place d’un gazoduc transouest-africain depuis le Nigéria -avec apparemment l’appui de Washington sous le boisseau-, mais les conventions de financement relatives à l’étude de conception et d’ingénierie viennent seulement d’être signées le 20 décembre 2021, et le projet devra donc attendre longtemps avant d’aboutir.

Sur un tout autre plan, les États-Unis semblent également prendre en considération le lobbying de l’Espagne, qui est une de leurs alliés dans le cadre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), et pour qui la reconnaissance internationale de l’intégrité du territoire marocain dans ses frontières authentiques implique un renforcement du Maroc et donc une menace pour elle et pour ses intérêts -sachant qu’en plus le Royaume ne fait pas mystère de son intention de récupérer les présides de Sebta et Mélilia, encore colonisés par la voisine ibérique.

Ainsi, l’ancienne ministre des Affaires étrangères espagnole, Arancha Gonzalez, avait ouvertement appelé M. Biden, alors qu’il n’avait pas encore été investi, à revenir sur la décision de M. Trump une fois qu’il serait installé, et son président du gouvernement, Pedro Sanchez, a également tenté d’en parler au président américain au cours du sommet de l’OTAN accueilli le 14 juin 2021 par la capitale belge, Bruxelles. Toutefois, le Maroc a l’avantage de pouvoir compter sur le soutien du complexe militaro-in-dustriel américain, avec lequel il avait notamment acté, le 2 octobre 2020, une feuille de route pour la coopération en matière de défense 2020-2030: le même jour où Mme Sherman se trouvait au Maroc, le Commandement américain pour l'Afrique “Africom” annonçait d’ailleurs que le département de la Défense des États-Unis avait signé une dérogation lui permettant de poursuivre sa coopération et sa formation avec les FAR, en dépit de provisions dans le budget américain dues au Sénat qui conditionnaient cette coopération et cette formation au règlement du différend du Sahara marocain. “Notre partenariat militaire avec le Maroc est solide et nous sommes convaincus que ce partenariat inébranlable continuera de prospérer dans les années à venir,” a commenté, à cette occasion, la porte-parole de l’Africom, Bardha Azari.

Approche frontale
Pour sa part, le Maroc semble conscient de ces différentes intrications, comme le prouve le fait qu’il mène, par lobbys interposés, un important travail auprès des institutions américaines pour les ranger à ses positions -depuis novembre 2021, il s’est attaché les services des cabinets spécialisés Akin Gump, Brownstein Hyatt et Yorktown Solutions-, sauf qu’en ce qui s’agit de l’administration Biden en elle-même, il donne l’impression de considérer qu’elle pourrait faire plus: en tout cas, difficile de ne pas voir cela dans la persistance du Royaume à refuser de passer à l’étape des ambassades avec Israël, alors que l’on sait que le coordinateur du conseil national de sécurité américain pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, Brett Mc Gurk, en avait touché un mot à M. Bourita au cours de discussions qu’ils avaient eues au printemps 2021, ou dans le refus de prendre part au vote de l’Assemblée générale des Nations unies condamnant l’action de la Russie en Ukraine, en dépit d’un soutien clair et net à l’intégrité territoriale de cette dernière exprimé dans le cadre du communiqué du ministère des Affaires étrangères publié le 26 février 2022. Pourra-t-il de la sorte obtenir gain de cause?

En résistant à l’Allemagne et à l’Espagne, coupables de manoeuvres hostiles à son intégrité territoriale, le Maroc avait essuyé de nombreuses critiques qualifiant son approche de frontale, avant que l’on ne voie finalement que cela lui réussissait au point que le deuxième pays cité appuie désormais ouvertement le plan d’autonomie marocain. On pourrait donc voir se reproduire la même chose avec l’administration Biden, même s’il faut également dire que cette dernière risque de voir d'un mauvais oeil la gestion marocaine de l’affaire ukrainienne et ramollir davantage son soutien à l’intégrité territoriale du Maroc. Face aux médias marocains, Mme Sherman n’en a, cependant, rien dit...

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