Sahara Marocain: Blinken refroidit Alger

Alors que la voisine de l’Est espérait que la nouvelle administration US reviendrait sur sa reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur son Sahara, elle vient de voir ses objectifs on ne peut plus officiellement déçus. Même si l’administration Biden continue encore de la ménager.

Nulle mention, dans les huit paragraphes du communiqué ayant fait suite aux entretiens téléphoniques du 30 avril 2021 entre le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et le secrétaire d’État américain, Tony Blinken, du Sahara marocain. Tout au plus il y est dit que “les deux responsables se sont félicités du partenariat stratégique robuste et durable liant depuis des décennies le Royaume du Maroc et les États-Unis d’Amérique” et que “la relation personnelle entre Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, et Son Excellence le Président américain Joe Biden est de nature à donner une forte impulsion à ce partenariat, basé sur des valeurs partagées, des intérêts convergents et une volonté commune d’oeuvrer pour la paix et la stabilité régionales”.

Mais le journal électronique américain Axios l’assure: la question autour des provinces méridionales du Royaume aurait bel et bien été abordée, “deux sources proches de l’appel” entre MM. Bourita et Blinken assurant que le chef de la diplomatie américaine “a dit que l’administration Biden ne reviendrait pas sur la politique de [Donald] Trump pour le moment”. Référence était bien sûr là faite à l’initiative de M. Trump, prédécesseur de M. Biden à la présidence des États-Unis, de reconnaître le 10 décembre 2020 la souveraineté du Maroc sur son Sahara.

“Il y a dix jours, le conseiller de [M.] Biden pour le Moyen-Orient, Brett McGurk, s’est entretenu avec [M.] Bourita et a donné l’impression qu’il n’y aurait pas de changement dans la politique américaine,” affirme également Axios. Pour rappel, Axios, c’est ce média qui, dès début février 2020, avait assuré que le Maroc et Israël étaient bel et bien en train de travailler au rétablissement de leurs relations diplomatiques près de vingt ans après les avoir officiellement rompues en raison de la Seconde Intifada palestinienne, avant que quelque dix mois plus tard cela se confirme. Ce qui crédibilise donc ses allégations, d’autant plus que derrière on retrouve le même journaliste, en l’occurrence l’Israélien David Barak, généralement bien introduit dans les milieux diplomatiques américains.

Bien évidemment, le Maroc peut légitimement s’attendre à mieux et à une déclaration on ne peut plus officielle de M. Biden en soutien à son intégrité territoriale, mais aussi discret que soit cet appui il n’en est pas moins, pour le moins, pour constituer un véritable tournant eu égard au dossier du Sahara marocain, et pour la junte algérienne en particulier, qui depuis plus de 45 ans souhaite la séparation de la région sous les auspices du mouvement du Front Polisario, représenter une gifle dont il lui faudra sans doute longtemps pour s’en remettre.

Un véritable tournant
Car cette junte espérait, il faut le rappeler, que M. Biden annule la décision de M. Trump, et cela même publiquement puisqu’on peut renvoyer à cet égard à la déclaration faite dans ce sens le 8 janvier 2021 par le ministre des Affaires étrangères algérien, Sabri Boukadoum, sous-secrétaire d’État adjoint en charge des questions du Proche-Orient au département d’État américain, David Schenker.

Lequel M. Boukadoum avait d’ailleurs eu le 29 avril 2021 un échange téléphonique avec M. Blinken, soit la veille de la prise de contact entre ce dernier et M. Bourita. Et l’interprétation claire qu’on peut en faire, même si les communiqués rendus publics ultérieurement aussi bien par la diplomatie américaine que celle de l’Algérie n’en pipent mot, c’est que le secrétaire d’État des États-Unis a sans nul doute dû avertir son vis-à-vis algérien de la position de son pays et de l’administration qu’il représente quant au Sahara marocain, car l’impression qui ressort pour le moins est que Washington cherche tant bien que mal à ménager la voisine de l’Est de sorte à lui éviter un désaveu qui en viendrait à la mettre dans la position de l’humiliée -même si l’on peut dire qu’en fait elle se trouve d’ores et déjà dans cette position.

De solides soutiens
Impression déjà palpable dans le projet de résolution US sur la situation concernant le Sahara marocain où, en gros, le pays de l’oncle Sam avait appelé à “éviter l’escalade”, sans s’attaquer directement au Polisario et à l’entreprise qu’il mène depuis le 13 novembre 2020 à l’instigation de l’Algérie dans la région pour miner le processus de paix après avoir déclaré la cessation unilatérale de l’accord de cessez-le-feu du 6 septembre 1991. En outre, Alger a sans doute dû voir tout venir dès lors que le porte-parole du département d’État américain, Ned Price, avait rétorqué à un journaliste lui ayant posé la question sur le Sahara marocain qu’il “n’[avait] aucune mise à jour pour” lui et il avait au surplus parlé d’un “différend” se déroulant “au Maroc”, ce qui en soi est déjà fort significatif.

Maintenant, bien sûr, les autorités marocaines se doivent de veiller au grain et continuer à s’activer au niveau des différentes institutions américaines pour s’éviter toute mauvaise surprise, surtout que l’Algérie peut de son côté s’appuyer sur un lobby très fort comptant notamment parmi ses membres l’ancien conseiller à la sécurité nationale américain, John Bolton, ou encore l’ancien envoyé personnel du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU) au Sahara marocain, Christopher Ross.

Auxquels s’ajoutent le sénateur républicain de l’État de l’Oklahoma, Jim Inhofe, qui préside au sein du Sénat américain le comité des forces armées et qui selon Axios serait derrière le fait que le changement de position des États-Unis en faveur de la marocanité des provinces sahariennes aurait été retardé d’une année -le concerné avait également bloqué, en 2017, la nomination du diplomate Peter Pham au poste de secrétaire d’État adjoint en charge des Affaires africaines pour la simple raison qu’il avait des entrées au Maroc.

Mais le Royaume bénéficie lui aussi de solides soutiens, notamment au sein de l’institution armée, du fait qu’il s’agit d’un partenaire privilégié des forces américaines pour la sécurisation de la région du Sahara et du Sahel. Rappelons qu’à ce propos un accord bilatéral de coopération en matière de défense avait été signé le 2 octobre 2020 à Rabat en présence du secrétaire à la Défense Mark Esper, et que depuis 2008 les Forces armées royales (FAR) participent quasiment chaque année, sauf cas de force majeure, à l’exercice militaire Africa Lion aux côtés de leurs homologues d’outre-Atlantique.

Au cours de la onzième session du Comité consultatif de défense (DCC), tenue le 12 janvier 2021 également dans la capitale, le ministre délégué chargé de l’Administration de la Défense nationale, Abdeltif Loudyi, avait notamment proposé au sous-secrétaire d’État américain à la Défense chargé des Affaires politiques, Anthony Tata, de mettre en place un conseil consultatif commun en charge des questions de défense. L’administration Biden est, comme on peut l’imaginer, bien au fait de l’ensemble de ces éléments.