Romain Molina : "Aujourd'hui, on a confiance dans le joueur marocain"


Comme à l’habitude au cours des dernières années, l’été a été animé par une forte activité du point de vue des transferts des joueurs entre clubs de football, avec toutefois une principale nouveauté qui est le dynamisme inédit de l’Arabie saoudite en la matière. Aussi, les footballeurs nationaux ont vu plusieurs d’entre eux atterrir dans de nouvelles formations, dans la foulée de la performance historiques de la sélection à la dernière Coupe du monde au Qatar 2022. Dans cet entretien, Romain Molina nous en livre certaines coulisses, tout en s’attardant sur des cas très significatifs.

Après plus de deux mois d’agitation, le mercato footballistique estival vient de prendre fin dans de nombreux pays, dont un pays en particulier, à savoir l’Arabie saoudite, qui a beaucoup alimenté la chronique avec les transferts de vedettes internationales tels que le tout dernier Ballon d’or, Karim Benzema… Un commentaire à ce propos?
On va dire que l’on est, dans l’ensemble, dans la continuation de la nouvelle politique de l’Etat saoudien, qui cherche à user du sport pour pouvoir se donner une vitrine plus favorable à son égard. Cela ne concerne d’ailleurs pas seulement le football, mais aussi par exemple le golfe, comme vous avez sans doute dû le suivre avec la polémique autour du circuit professionnel LIV Golf, financé par le fonds souverain saoudien Public Investment Fund (PIF). Lequel PIF est, justement, également associé aux nouvelles ambitions footballistiques de Riyad, puisque depuis le 5 juin 2023 il contrôle à hauteur de 75% quatre des plus grands clubs saoudiens, à savoir Al-Ahli, Al-Hilal, Al-Ittihad et Al-Nassr. Sans compter les investissements des grandes entreprises saoudiennes, à l’instar d’Aramco, dans Al-Diriyah, Al-Ula ou encore Al-Qadisiyah. Au vu de la force de frappe financière des différentes entités mises à contribution, on pouvait logiquement s’attendre à ce qu’il y ait une telle effervescence, et il n’y avait donc clairement pas de surprise à ce niveau.

Ces transferts vers le championnat saoudien apportent-ils une disruption dans le marché, à votre avis?
Pas vraiment, je pense. C’est vrai qu’on n’avait jamais assisté à un mouvement aussi large vers un championnat non-européen, en tout cas à l’époque contemporaine. Mais il n’en demeure pas moins qu’au final, l’Arabie saoudite a beaucoup moins dépensé que l’Angleterre. Si vous voyez les statistiques des transferts des clubs anglais, on en est à un niveau de plus de 2 milliards de livres sterling. A côté, personne ne fait le poids, y compris les clubs saoudiens. Ce qui est vrai est que les salaires sont très importants, surtout au vu des profils des joueurs qui ne sont pas tous à leur “prime” et sont donc sur la pente descendante -je parle de façon globale, bien entendu, je ne généralise pas-, et de ce fait beaucoup sont certainement surpayés, même s’il faut dire que les chiffres qui sont sortis ici et là dans la presse spécialisée ont été par trop exagérés; à titre d’exemple, le salaire annuel de Benzema à Al-Ittihad s’est avéré n’être “que” de 30 millions de dollars par an, et non 200 millions, comme cela avait été dit au départ.

Mais pour les indemnités de transfert en elles-mêmes, les clubs saoudiens sont, en vérité, demeurés dans un seuil correct par rapport aux montants généralement en jeu. Pour faire un parallèle, je dirais que les clubs saoudiens sont en fait dans un schéma à la turque, c’est-à-dire que s’ils offrent des salaires mirobolants, ils sont, de l’autre côté, réticents à dépasser un certain seuil eu égard aux montants consacrés à l’acquisition de nouveaux joueurs. A ce propos, le transfert de Hakim Ziyech au Galatasaray a d’ailleurs été éloquent (le club basé à Istanbul n’a pas donné la moindre lire d’indemnités à l’écurie où évoluait originellement l’international marocain, à savoir Chelsea, en Angleterre, ndlr).

Qu’avez-vous justement pensé des transferts des joueurs marocains, de façon générale, au cours de ce mercato?
Je pense que cela s’est globalement très bien passé pour ceux d’entre eux qui sont les plus en vue. Je fais bien sûr référence aux membres de la sélection nationale.

Dans la rue marocaine, il semble y avoir un sentiment assez répandu que ces joueurs, surtout ceux qui ont brillé à la dernière Coupe du monde au Qatar en novembre et en décembre 2022, n’avaient pas eu les transferts qu’ils méritaient. A titre d’exemple, l’arrivée à Manchester United de Sofyane Amrabat, qui avait tout de même fait partie de l’équipe-type de la compétition, ne s’est goupillée que le dernier jour du mercato anglais, c’est-à-dire le 31 août 2023.
Je peux comprendre cette frustration, si l’on peut l’appeler ainsi, et il est vrai que certains joueurs méritaient largement mieux. Je pense par exemple à Sofiane Boufal, qui au vu de son talent et de ses performances aussi bien en club qu’en sélection ne devrait normalement pas se retrouver aujourd’hui dans le Golfe (il joue depuis le 31 janvier 2023 au Qatar, dans le club d’Al-Rayyan, ndlr). Pour moi, c’est le grand mystère de l’équipe du Maroc. Mais pour les autres, je dirais simplement ceci: Achraf Hakimi, il joue déjà au Paris Saint-Germain, c’est un des plus grands clubs d’Europe. Noussair Mazraoui, il joue déjà au Bayern de Munich, c’est également un des plus grands clubs d’Europe.

Nayef Aguerd, c’est certainement le meilleur défenseur arabe du moment; il est encore jeune, il n’a que 27 ans, sans doute qu’il aura le temps de passer dans un meilleur club, sachant qu’il est tout de même déjà à West Ham, qui n’est pas n’importe qui en Angleterre. Pour les autres, Bono s’en va en Arabie saoudite (à Al-Hilal, ndlr), mais il a, au final, une très grande carrière derrière lui, avec deux fois le titre de Ligue Europa notamment. Pareil pour Romain Saïss, qui, on le minimise peutêtre, a fait six grandes années à Wolverhampton, dans le championnat anglais.

Après, par exemple, Ziyech est-ce qu’il pouvait vraiment viser plus haut? Sur le plan des qualités intrinsèques, sans le moindre doute. Quand, en 2018-2019, l’AFC Ajax arrive en demi-finale de la Ligue des champions, il est certainement le meilleur joueur de l’équipe sur le terrain. Mais dans le petit milieu des clubs européens, on se méfie de lui du fait de son caractère, qui lui a sans doute beaucoup coûté; autrement, son parcours aurait été différent du tout au tout, on parlerait d’un joueur d’une toute autre dimension. Youssef En-Nesyri, a-t-il les moyens pour se faire une place dans un plus grand club? Attention, je ne dis pas qu’il n’est pas bon; bien au contraire, c’est sans doute un des meilleurs attaquants marocains de l’histoire. Mais les faits sont ce qu’ils sont.


Quid de l’entourage de ces joueurs? Avec de meilleurs agents, certains transferts autrement prestigieux n’auraient-ils tout de même pas fini par se concrétiser?
Comme je l’avais mis en exergue dans mon livre “La Mano Negra”, les agents jouent aujourd’hui et plus que jamais un rôle capital dans l’évolution de la carrière de leurs protégés. Mieux votre agent est introduit, le plus il a de contacts, plus vous avez de chances d’atteindre le plus haut niveau du football international. Maintenant c’est difficile de dire ce qui se serait passé pour les joueurs dont on a parlé avec d’autres agents, mais je sais de source sûre que l’un d’entre eux a failli voir son transfert capoter en raison de la gourmandise de son frère, qui se trouve également être son agent et qui demandait trop d’argent au club qui l’a finalement acheté. En tout cas, je suis heureux pour lui que tout se soit finalement bien passé.

En revanche, quand on parle de l’entourage, il ne faut pas se limiter aux gens qui gèrent votre carrière. Ce que je peux vous dire par exemple, c’est qu’il y a un joueur actuel de l’équipe du Maroc qui, s’il continue à son rythme de vie actuel, finira par être cramé dans les trois-quatre ans, cela je peux vous le garantir. J’ai moi-même notamment reçu des vidéos de lui où on le voit traîner dans des boîtes de nuit à des heures indues, sans compter que souvent après ses entraînements il a coutume de se rendre dans des bars à chicha pour fumer. En outre, je sais aussi qu’il a été impliqué dans des histoires avec des femmes qui ont failli miner l’ambiance au sein de l’équipe du Maroc lors de la Coupe du monde au Qatar.

Et, on l’imagine, les potentiels clubs acheteurs sont aussi au courant de ces histoires…
Absolument. Vous savez, le Maroc a toujours eu des grands joueurs, avec un talent balle au pied incroyable, et je dirais par ailleurs la même chose par rapport aux footballeurs des autres pays maghrébins. Mais après, combien ont vraiment atteint le sommet et s’y sont installés? Pour le Maroc, Noureddine Naybet, peut-être? Au final, il n’y en pas une pelletée. Ce qui fait que Naybet a réussi sa carrière, que Bono et encore Aguerd performent et maximisent leur potentiel -parce qu’ils l’ont maximise ou sont encore en train de le maximiser-, c’est leur sérieux, leur professionnalisme, et à cet égard le fait d’être bien entouré joue beaucoup. Autrement, on se retrouve à cumuler les regrets en fin de carrière, et malheureusement ce n’est pas rare que cela arrive.

Avec la performance du Maroc en Coupe du monde, la présence de joueurs marocains dans les meilleurs clubs du monde, diriez-vous que c’est un moment de crédibilité nouvelle que connaît le football made in Maroc?
Oui, ou je dirais que c’est en tout cas mon sentiment à partir des discussions que j’ai avec les différents responsables footballistiques européens avec lesquels je suis en contact. Aujourd’hui, on peut l’affirmer, on a confiance dans le joueur marocain. Quand on a un Marocain et un Tunisien qui présentent un profil plus ou moins similaire, c’est vers le premier que l’on penche en général. Ce n’était pas vraiment le cas il y a encore dix ans. C’est aussi grâce au bon travail qui a été fait au niveau de l’Académie Mohammed-VI, qui, à elle seule, a sorti trois des onze titulaires de la Coupe du monde, à savoir Aguerd, En-Nesyri ainsi qu’Azzedine Ounahi.

Sur les plans des clubs aussi, on voit beaucoup de joueurs sortir, mais j’en profite pour pointer du doigt le principal problème qui, à mon avis, mine le développement du football marocain, qui est le championnat, à savoir la Botola. C’est-à-dire? C’est-à-dire que si, au niveau macro de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), on ne peut nier qu’en gros le travail est bien fait, les clubs sont loin d’être à la hauteur. C’est incroyable le nombre de litiges qu’ils ont. Pour un pays comme le Maroc, un tel phénomène ne devrait pas être observé, et je ne sais pas si l’effort qui est fait est vraiment suffisant pour le contrecarrer.

Quand vous parlez de ce que fait la FRMF, vous faites allusion à quoi exactement?
Tous ces résultats obtenus par les sélections marocains, pas seulement chez les A mais aussi dans les catégories de jeunes (U-17, U-23), sans compter les féminines, ne sont naturellement pas le fruit du hasard. Il y a une stratégie qui est mise en place et au plan de la structure ce que fait le Maroc c’est ce qu’il y a sans doute de mieux en Afrique. Il faut le dire. Mais en même temps ce n’est pas seulement la FRMF. Il y a aussi par ailleurs tous les chantiers que mène l’Etat marocain et qui font que le Maroc s’est doté d’infrastructures véritablement compétitives.

Avec l’Algérie, l’Egypte et peutêtre la Tunisie en Afrique du Nord, en plus de l’Afrique du Sud, qui a déjà organisé la Coupe du monde en 2010, personne n’est sans doute aujourd’hui en mesure d’organiser une Coupe d’Afrique des nations (CAN) totalement réussie. La dernière édition du Championnat d’Afrique des nations (CHAN) en Algérie avait d’ailleurs été très bonne, et, soit dit en passant, c’est bien dommage de mon point de vue que les deux voisins maghrébins ne soient pas à l’heure actuelle en état d’organiser des compétitions conjointement, du fait du conflit fratricide qui les oppose plus que jamais.

Le ticket Espagne-Maroc-Portugal pour la Coupe du monde de 2030, vous y croyez?
Avec le retrait du dossier de l’Arabie saoudite, de la Grèce et de l’Egypte, je ne vois franchement personne d’autre la gagner. Sauf retournement de situation, je pense qu’on assistera bien à des matchs du mondial sur les terres marocaines dans sept ans.

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