Rôle du Maroc dans les groupes de négociations sur l’environnement

Hoesung Lee, Patricia Espinosa, Salaheddine Mezouar et Ségolène Royal. Hoesung Lee, Patricia Espinosa, Salaheddine Mezouar et Ségolène Royal.

La diplomatie climatique du Maroc


Avec la COP22 à Marrakech,  voilà bien un grand relief  donné à la politique étrangère  du Royaume. Un  sommet africain réunissant  une trentaine de pays est prévu  le 16 novembre 2016. Il doit permettre  d’arriver à une approche commune  sur les grandes questions inscrites à  l’ordre du jour de cette conférence. Il  va aussi assurer au Maroc la mise en  exergue de sa diplomatie climatique.  De quoi s’agit-il? Si le Maroc reste un  pays à faible taux d’émission de gaz à  effet de serre (0,15% à l’échelle mondiale),  il n’en reste pas moins soumis  aux conséquences du changement  climatique. L’enjeu est sécuritaire face  aux risques climatiques pouvant frapper  les populations, les infrastructures et  les activités économiques; il est aussi  économique, référence étant faite  ici à la protection et à la valorisation  de territoires sensibles (zones arides,  oasiennes et littorales) touchés par la  sècheresse et la désertification; enfin,  il regarde les exigences du développement  humain notamment dans les  zones de pauvreté en milieu rural sans  oublier l’exode et les zones de précarité  en milieu urbain et périurbain.

Des projets innovants
C’est dire que le Maroc est intéressé au  premier chef par l’adaptation au changement  climatique et par son atténuation.  Et dans cette ligne, il s’est engagé  depuis une dizaine d’années dans une  politique nouvelle participant d’une  vision qui a pris forme et contenu à  travers tout un dispositif institutionnel.  A ce titre, il faut commencer par la Fondation  Mohammed VI, qui oeuvre depuis  2007 pour la protection de l’environnement.  Il faut y ajouter, en matière d’afficacité  énergétique, la transformation,  le 22 septembre 2016, de l’ADEREE en  AMEE (Agence marocaine pour l’efficacité  énergétique). La mission de celleci  porte surtout sur l’élaboration d’un  plan national et des plans sectoriels et  régionaux dans ce domaine. Sur cette  base, MASEN (Moroccan Agency for  Sustainable Energy) se voit recentrer  sur les énergies renouvelables: solaire,  éolienne et hydraulique. Un schéma qui  précise donc et délimite les périmètres  de chacun des acteurs, assurant ainsi  une forte visibilité et une plus grande  coordination.

Avec l’IRESEN (Institut de recherche  en énergie solaire et en énergies nouvelles),  c’est l’innovation et la recherche  qui sont au premier plan. Des appels à  projet visent ainsi la mise en place et le  développement de pôles d’excellence  et d’unités de recherche spécialisés.  Des projets innovants sont orientés tant  vers les besoins nationaux qu’africains.  Il s’agit de développer et de capitaliser  un savoir-faire. Cinq ans après sa  création, l’IRESEN se distingue, grâce à  un concours financier aux projets, par  des innovations encourageantes: unités  mobile–modulaire de traitement des  eaux saumâtres, batterie Li-Ion avec  les déchets de l’industrie du cobalt,  systèmes de climatisation solaire thermique,  premier ondulateur marocain,…  A cela, il faut ajouter un autre instrument,  la SIE (société d’investissement  énergétique) chargée d’élaborer des  solutions et des montages de de financement  dans ce secteur.

Elle a déjà finalisé plusieurs projets de  centrales solaires de moyenne capacité:  Taroudant (4 MW), Marrakech (43  MW), Dakhla (14 MW). Un programme  complété par des projets de valorisation  énergétique des déchets (Marrakech,  Tanger) ou encore de production  d’énergie hydraulique (projet de barrage  de Sidi Driss, 3 MW).  Cette politique se décline, en termes  globaux, autour d’un vecteur central  qu’est MASEN; au départ, cette entreprise  nationale était centrée sur la valorisation  de la ressource solaire (Moroccan  Agency for Solar Energy) avant  d’être rebaptisée Moroccan Agency  for Sustainable Energie, avec donc le  même acronyme MASEN.

Force de négociation
Cette transformation assure un regroupement  des compétences et une capitalisation  des expertises de l’ensemble  de la chaine de valeur. À l’international,  la valeur ajoutée est évidente avec  davantage de capacité et de force de  négociation. Cela aide également à  renforcer la cohérence des politiques  publiques dans le domaine des énergies  renouvelables. L’objectif est de porter  la part des énergies renouvelables dans  le mix énergétique à 42% en 2020 et  même à 52% en 2030.

Tout ce capital distingue la diplomatie  marocaine et lui donne une valeur  ajoutée et une visibilité particulière dans  le continent. Le choix du Maroc pour  la COP22 est une reconnaissance des  efforts consentis dans le domaine de  la préservation de l’environnement. Il  témoigne aussi de l’émergence d’un  modèle de développement laborieusement  recherché par la communauté internationale. Ce faisant, le Royaume  affirme et consolide même sa position  de pays modèle dans le domaine de la  lutte contre les changements climatiques  et leurs effets. L’engagement de  l’État au plus haut niveau participe de  ce rang. Prince héritier, Sidi Mohammed  avait dirigé la délégation du Maroc au  Sommet de la Terre en 1992, à Rio de  Janeiro. Sous son égide, une conférence  s’est tenue à Marrakech, en 2001,  au lendemain du sommet de Kyoto. En  décembre 2015, il a participé au sommet  de la COP21. Depuis le 7 novembre,  c’est le Maroc qui préside pour un an  la COP22 qui doit être inscrite sous le  signe de l’action. Le Maroc s’est mobilisé  autour du programme “triple A”  (adaptation de l’agriculture africaine).

Justice climatique
Une initiative concrète, tournée vers  l’Afrique et devant être un moteur  essentiel de la sécurité alimentaire et  de la stabilité. Dans ce “triple A” que  trouve-t-on? Les questions de l’eau, de  la terre, de l’énergie et du transfert de  technologies. De nouveaux domaines  où la coopération Sud-Sud, qui est la  pierre angulaire de la diplomatie marocaine,  va émerger un développement  intégré, pour l’Afrique et par les Africains.

Les procédures de discussion au sein de  la COP22 font qu’aucun pays ne négocie  en son nom propre. Il doit participer à  un groupe de pays avec lesquels il partage  des contraintes communes: situation  géographique, effets climatiques,  niveau de développement,… Mais pour  ce qui est du vote final, c’est toujours  le principe conventionnel “1 État=1 voix”  qui s’applique. Le Maroc est dans le  troisième groupe “Non–Annexe I” des  pays en voie de développement qui sont  la majorité des 197 États membres de  la COP22. Ils présentent la particularité  d’être les premières victimes des changements  climatiques et regroupent la  majorité des pays africains.

Développement durable
Dans sa boîte à outils à la COP22, le  Maroc a de quoi mettre en avant les  multiples facettes de sa stratégie de  développement durable. En matière  de promotion de l’agriculture durable,  depuis le lancement du Plan Maroc Vert  en 2008 visant la mise à niveau et la  modernisation du secteur agricole, il a  de quoi plaider. Outre le “Triple A”, il  faut citer l’initiative “Oasis durables”  ainsi que celle relative à “La Ceinture  Bleue” visant le développement d’une  Économie bleue de la production halieutique.  D’autres secteurs sont également  impliqués par cette stratégie: transport  durable pour limiter l’impact du secteur  sur l’environnement, tourisme durable,  habitat et efficacité énergétique.

La question du stress hydrique en  Afrique n’est pas la moins préoccupante.  Assurer l’accès à l’eau et préserver  cette ressource naturelle: voilà  le double credo. Là encore, le Maroc a  été initiateur avec l’appel de Rabat lancé  par la conférence sur “L’eau en Afrique:  pour une justice climatique” tenue en  juillet dernier. La communauté internationale  a été interpelée à cette occasion  pour oeuvrer à l’intégration des agendas  de l’eau et du climat ainsi qu’à des écosystèmes  protégés. Il s’agit de répondre aux besoins de l’adaptation aux changements  climatiques et aux objectifs du  développement durable en Afrique. Le  souci est d’accorder une place privilégiée  aux mécanismes de financement  devant être mis en place pour faire face  aux changements climatiques.

Que peut faire le Maroc à cet égard?  L’expérience du Royaume dans le  domaine de la gestion des ressources  en eau a porté ses fruits. Il a permis  de développer des compétences et un  savoir-faire de forte valeur ajoutée. Il a  ainsi mis au point un modèle efficient  de planification et de gestion de l’eau  qui est exportable en Afrique et qui fait  l’objet d’un grand intérêt. Des accords  et des mémorandums ont d’ailleurs été  signés avec plusieurs pays africains  couvrant également la réalisation d’infrastructures  hydrauliques et le renforcement  des capacités.

Renforcement des capacités
Enfin, la diplomatie climatique bénéficie  d’autres atouts: un cadre législatif et  réglementaire opérationnel et efficient  intéressant tous les secteurs touchés  par les exigences du développement  durable (loi sur l’eau, pollution, protection  des ressources naturelles, énergies  renouvelables); sans oublier les potentialités  du partenariat public-privé (eau,  énergie,…).

La diplomatie climatique est aujourd’hui  mise en oeuvre et confortée par la politique  du Maroc en interne, ses acquis et  ses innovations et elle trouve un grand  écho à l’international, notamment en  Afrique. Elle peut exciper d’un capital  et d’une expertise.

Elle se fonde sur un projet national dont  les grandes lignes et les priorités sont  identifiées. Enfin, elle améliore le rôle  du Maroc dans les groupes de négociations  climatiques partageant avec  lui les mêmes intérêts économiques et  stratégiques. Elle renforce au final les  capacités de négociation du Maroc en  élargissant son influence dans le continent  au titre de ce que l’on appelle le  “soft power”, à côté de la diplomatie  spirituelle, économique et sécuritaire

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