Le Roi sur le front des réformes


OUVERTURE DU PARLEMENT


Le nouveau règne a eu un grand élan au départ. L’espoir pour un mieux être des citoyens a été ravivé; il participait d’un projet de société couplant la citoyenneté et la dignité. A la fin 2018, où en est-on? Les motifs de satisfaction sont encore sujets à caution.

En moins de deux mois et demi, le Roi a fait trois discours. Celui devant le Parlement, le vendredi 12 octobre 2018, se situe sans doute dans le prolongement des deux précédents mais, cette fois-ci, il marque une nette inflexion. Il ne s’agit plus seulement de la priorité au social (discours du Trône) ni de mesures d’urgence relatives à la rentrée scolaire et à la formation professionnelle. Il s’agit d’un discours ne visant plus ce que doit faire le gouvernement mais d’une nouvelle gouvernance royale. Laquelle? Le Roi prend en mains directement les chantiers de réforme à l’ordre du jour. Il donne toujours des orientations mais il les accompagne de délais. Le cahier de charge est précisé.

Il incombe aux acteurs politiques et aux opérateurs économiques de se mobiliser dans cette perspective. Le Roi a insisté sur la «responsabilité et le sérieux» en ajoutant même que c’était un «mot d’ordre». Que faire? Et comment faire? les partis politiques ont été de nouveau interpellés pour assumer leur place et leur rôle. Ils doivent s’ouvrir à de nouvelles potentialités et arriver à produire de l’analyse, de la réflexion, de l’innovation, soit, au final, pouvoir assumer une fonction de proposition.

Redéployer la solidarité
Est–ce le cas? Pas vraiment, puisque le Roi a prévu d’augmenter la subvention publique pour leur permettre de s’entourer de compétence à même de nourrir leur production politique. Un autre axe du discours royal concerne l’insistance à raviver les liens de solidarité traditionnelle dans la société et qui sont nettement distendus aujourd’hui. Cette solidarité doit s’exprimer et se déployer avec des formes nouvelles à encourager, les unes familiales, les autres liées aux actions bénévoles et aux association, enfin les dernières devant impliquer les entreprises privées. Le Roi a aussi traité d’un concept nouveau: celui de la classe moyenne agricole. Le Plan Maroc Vert, lancé en 2008, devait marcher sur deux pieds, celui du secteur moderne et celui du secteur traditionnel.

Or, ce secteur où se trouvent les terres dites bour (non irriguées) est celui qui compte la majorité de la population rurale. Ce secteur des petits agriculteurs a-t-il trouvé sa place dans le développement inclusif à l’ordre du jour? Non, parce que de nombreux obstacles freinent ou empêchent son insertion dans les circuits productifs modernes. Ces obstacles tiennent à plusieurs facteurs: structures foncières de petites surfaces, complexité des régimes fonciers, spéculation, commercialisation de la production, … D’où la décision royale de mettre à plat cette situation et de mobiliser les terres agricoles des collectivités, évaluées à un million d’hectares, et de restructurer, sous forme coopérative, ou autre les petits agriculteurs.

Emploi et jeunesse: voilà bien le coeur de la problématique nationale. A-t-on tout essayé? Les initiatives n’ont pas manqué, ici et là. Les promesses électorales se sont multipliées au cours de l’été 2016. Elles n’étaient donc que des postures et des effets d’annonce sans une véritable traduction concrète. Pour 2018, les prévisions de croissance sont de l’ordre de 3%; pas de quoi permettre de faire face à l’arrivée annuelle de quelque 200.000 jeunes au moins sur le marché de l’emploi. Pas davantage pour réduire le stock existant de 1.272.000 chômeurs recensés par le HCP.

Des arbitrages et des priorités
Alors, faut-il considérer ce chômage structurel comme une fatalité que l’on subit sans espoir de changement? Le débat sur la réévaluation du modèle de développement posé par le Souverain voici un an, devant le Parlement, peut-il offrir telle ou telle solution? Une commission annoncée devant remettre son rapport dans un délai fixé par le Roi à trois mois. L’on peut donc escompter à la mi-janvier 2018 un document prenant en compte certaines contributions déjà faites par des acteurs partisans (RNI, USFP, PPS, PI) ou autres. Pour autant, subsiste une forte interrogation de principe: et après? Que fera-t-on de cette charte? Elle se déclinera autour d’une vision, d’un cap, de leviers de changement et de perspectives. Elle précisera certainement des choix, des arbitrages et des priorités. Mais comment se concrétisera au niveau des politiques publiques la traduction de cette nouvelle approche stratégique? Avec les mêmes opérateurs, la même administration? Voici plus d’une dizaine d’années, en 2005, avait été délibéré et adopté le rapport sur le cinquantenaire du Maroc indépendant. Il avait illustré une réflexion nationale, évaluative, interrogative et critique, sur un bilan en même temps qu’autour de la physionomie d’un nouveau Maroc. Qu’en est-il resté aujourd’hui? Le nouveau règne a eu un grand élan au départ; il était porteur de tellement d’espoir.

Il a connu différents cycles à compter de 2002-2003 (gouvernement Jettou et attentat de Casablanca) dont celui de la monarchie exécutive, et ce jusqu’en 2011. Son corpus traduit une grande avancée dans la consécration de la démocratie, des droits politiques mais aussi économiques et sociaux ainsi que dans la démocratie participative. L’espoir des citoyens pour un mieux-être a été ravivé; il participait d’un projet de société couplant la citoyenneté et la dignité tourné vers un développement solidaire inclusif.

Réhabiliter l’action politique
A la fin 2018, où en est-on? Les motifs de satisfaction sont encore sujets à caution. Tout ce qui s’est passé depuis près de deux ans n’a pu que nourrir le pessimisme, voire la sinistrose (Al Hoceima, Jerada, boycott, émigration clandestine, fuite des compétences…). Cela se ressent sur la forte contraction par un climat d’affaires et d’investissement atone et de moins en moins attractif. En témoigne la forte baisse de 25% des flux des investissements directs étrangers (IDE) à la fin juillet 2018 avec un chiffre de seulement 12,6 milliards de dirhams.

En charge du gouvernement depuis avril 2017, le secrétaire général du PJD, Saâd Eddine El Othmani, ne peut pour l’heure se prévaloir d’un premier bilan encourageant. Son cabinet a été sanctionné en différentes circonstances tant par la dynamique sociale que par le Roi. Le mouvement social, contestataire même, c’est celui des crises qui ont marqué plusieurs conjonctures de contestation et qui ont nourri l’inquiétude. Sa capacité a été mise à mal. Comme pour compliquer les choses, le Souverain a pris, dans le même temps, des mesures de nature pratiquement punitive avec le renvoi de quatre ministres, voici un an, puis celui de deux autres membres du cabinet le 1er puis le 20 août. Autant de faits et d’actes qu’il faut mettre en perspective par rapport aux trois discours royaux des deux mois et demi écoulés.

Comment les interpréter? D’abord par la re-prioritisation du social, puis par des mesures d’urgence dans ce même domaine (rentrée scolaire, réforme du système éducatif et professionnel), enfin par le nouveau cadre d’action assigné à tous les acteurs (gouvernement, parlement, opérateurs économiques…). Des délais précis et contraignants sont également fixés: fin octobre pour la charte de l’investissement et la loi sur la déconcentration, mi-janvier 2019 pour la finalisation et l’adoption d’un nouveau modèle de développement.

Le Roi paraît ne plus pouvoir compter sur l’action de ce gouvernement, qu’il ne cesse de bousculer et même de réprimander publiquement. Cette gouvernance royale n’est plus celle de la monarchie exécutive de la précédente décennie, qui était liée à une phase particulière du nouveau règne. Elle responsabilise les institutions en place et les membres qui y siègent. Des secteurs stratégiques ont été évoqués par le Roi; ils exigent des lois et des mesures courageuses, créatives et inédites, de nature à donner forme et contenu aux orientations royales.

Le Roi veut réhabiliter l’action politique et partisane. Il a ainsi affirmé que les formations partisanes sont un levier essentiel pour renforcer les institutions et consolider la construction démocratique. Mais, en l’état, les partis sont-ils en mesure de contribuer activement à l’encadrement politique, à la mobilisation des citoyens et à rehausser leurs performances, surtout quand ils ont en charge la direction et la mise en oeuvre des politiques publiques? Le front des réformes est là. Il reste à se mobiliser atour des chantiers à l’ordre du jour…

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