Le rétropédalage de Leïla Benali

Déclarations contradictoires de la ministre de l’énergie au sujet de la SAMIR

Un coup contre la réouverture de la raffinerie de Mohammédia, un autre pour sa réouverture, la ministre de la Transition énergétique et du Développement durable a sans doute épuisé toute capacité à saisir sa position réelle sur le sujet. Ou peut-être qu’il y a anguille sous roche?

La tête qui ne tourne pas, dit l’adage marocain, est une colline. Mais à faire un total retournement, elle en défie sans doute les règles de la géologie et, soit dit en passant, de la consistance. Ministre de la Transition énergétique et du Développement durable dans le gouvernement Aziz Akhannouch, Leila Benali y a en plus, elle, mis à peine trois semaines, faisant aussi bien trinquer le temps que l’espace. Et peut-être aussi, si l’on en croit le bruit qui court, sa carrière politique à peine débutée le 8 octobre 2021 à sa nomination: en se positionnant désormais pour la réouverture de la Samir, elle entre sans doute désormais en conflit ouvert avec M. Akhannouch, pour qui il se dit qu’il est hors de question de remettre en selle la célèbre raffinerie pétrolière basée dans la ville de Mohammédia.

Démêler l’écheveau
Et cela M. Benali ne l’ignore certainement pas. Que s’est-il alors passé pour qu’après avoir affirmé, le 29 juin 2022 sur le plateau de l’émission Confidences de presse sur la chaîne 2M, que le Maroc n’avait pas besoin de la Samir et qu’il pouvait se contenter d’acheter directement son pétrole comme il le fait actuellement, elle ait totalement fait machine arrière lors de son passage du 18 juillet 2022 à la Chambre des représentants? Un changement de position dû à une meilleure (et étonnamment rapide) sensibilisation au sujet? Ou y a-t-il plutôt anguille sous roche? Du fait du silence dans lequel se terrent généralement les concernés, il est sans doute plus que fastidieux de chercher à démêler l’écheveau, mais ce qui est sûr est que Mme Benali n’a pu initialement se prononcer de façon défavorable à la Samir qu’en connaissance de cause.

N’est-elle elle-même pas une des références mondiales en la matière? Rappelons qu’en plus d’être, depuis septembre 2018, membre du groupe d’experts en énergies fossiles auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU), elle a en plus oeuvré au sein du géant saoudien Aramco ou encore de la Société d’investissement arabe en pétrole (APICORP) et a également été directrice pour le Moyen-Orient et l’Afrique du cabinet international de recherche et conseil en sécurité et énergie IHS. Ses avis sur la Samir ne peuvent donc pas, en apparence, être hâtifs.

Inimitié personnelle
A moins qu’elle se soit mal exprimée, mais quand on revisionne son passage sur 2M et contrairement à ce qu’elle a affirmé à la première chambre, son propos ne souffre pas du moindre ambage (elle affirme désormais avoir seulement plaidé contre l’activité de raffinage de la Samir, mais c’est bien à toute la compagnie qu’elle a fait référence dans son développement ultérieur). Selon certaines sources, le rétropédalage de Mme Benali, puisque c’en est bien évidemment un, manifesterait une tentative de sa part de prendre publiquement ses distances avec M. Akhannouch, que l’on sait par les temps qui courent décrié notamment justement en raison du prix à la pompe du carburant, dont sa holding Akwa Group se trouve être le principal importateur au Maroc.

Ce qui ferait qu’elle ait rapidement développé le fin nez politique qu’il faut pour être un bon ministre, et le fait qu’elle ne soit, à la base, pas d’une intelligence quelconque pourrait l’accréditer. Mais d’autres parties citent plutôt une inimitié personnelle avec M. Akhannouch. D’abord visiblement en bons termes, leur relation aurait commencé à battre de l’aile suite à une prise de position de la part de Mme Benali au cours d’une réunion du Parti authenticité et modernité (PAM), auquel elle appartient, contre le fait que le Chef du gouvernement la pousserait à s’opposer à la réouverture de la Samir.

Le mot serait alors illico parvenu aux oreilles du principal intéressé, en conséquence de quoi la ministre aurait reçu un appel de la part d’un de ses collaborateurs pour lui passer un savon, et de là une cassure entre les deux serait demeurée. Nous avons aussi bien cherché à interroger l’entourage de M. Akhannouch que celui de Mme Benali pour nous assurer de la véracité de ce récit repris par plusieurs médias, sans obtenir la moindre réponse en retour (y compris aucun démenti). Mais pourquoi M. Akhannouch verrait-il d’un mauvais oeil le retour de la Samir, près de sept ans après avoir dû mettre la clé sous la porte? Parce qu’elle concurrencerait Akwa Group et en l’espèce sa filiale pétrolière Afriquia? D’aucuns le croient, même si, au vu du peu d’éléments disponibles, il serait aventureux de l’avancer, cependant que du point de vue purement énergétique le Maroc y est sans doute perdant.

Le Marocain à la trappe
La Samir, en dépit de la “complexité sans précédent” relevée à juste titre par Mme Benali à l’égard de son dossier au parlement, n’en demeure, en effet, pas moins un levier à même de permettre au Royaume de bénéficier de gains en termes de coûts qui profiteraient indéniablement directement aux citoyens en faisant sensiblement abaisser la facture qu’il a généralement à payer pour remplir le réservoir de son véhicule. Car du pétrole raffiné au Maroc même ne pourra jamais valoir aussi cher qu’un autre qui a été importé après avoir déjà été transformé. Éventuellement, il faudra peut-être, comme l’avait souligné Mme Benali sur 2M, quadrupler les capacités de la Samir, ce qui impliquerait un investissement massif de la part de l’État ou de l’éventuel repreneur privé qui voudrait mettre la main sur la raffinerie, mais la garantie d’une meilleure indépendance énergétique nationale ne le vaut-elle pas?

En tout état de cause, c’est le Marocain qui continue pour l’heure de passer à la caisse, et par là même à la trappe. Dans la configuration actuelle, il est par exemple totalement impossible de pouvoir constituer un stock stratégique qui permettrait d’acquérir du pétrole au moment où il en est à son coût le plus bas -comme c’était le cas en avril 2020, au tout début de la Covid, où la valeur du baril était même descendue à moins de 0 dollar-, ce qui laisse le Maroc et sa population totalement livrés aux aléas des marchés. Au sein même du gouvernement, le Parti authenticité et modernité (PAM) et le Parti de l’Istiqlal (PI) ont vu plusieurs de leurs représentants se montrer d’avis que la Samir ne pouvait plus rester en jachère, et c’est sans doute un bon début que Mme Benali ait finalement joint sa voix aux leurs...