Réouverture des frontières avec Sebta et Melilia : Buenos Dias

Ayant leurs frontières fermées avec le Maroc depuis plus de deux, les présides occupés de Sebta et Mélilia s’apprêtent enfin à connaître un peu de répit, mais tout-à-fait relatif car le Royaume refuse désormais qu’elles servent de point de déversement des marchandises espagnoles détaxées. Sans compter que la revendication marocaine en faveur de leur récupération n’a jamais été aussi vive.

Le président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, l’assurait à l’issue de ses entretiens du 7 avril 2022 avec le roi Mohammed VI au palais royal de la ville de Rabat: “la souveraineté nationale de l’intégrité territoriale [de l’Espagne] ne fait aucun doute”. Entendre par là: en incluant Sebta et Mélilia, que près de 66 ans après l’indépendance la voisine ibérique continue d’occuper dans le nord du Maroc et sur qui portait une question qui venait de lui être posée -son ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, allait de toute façon se charger dans la foulée de désigner nommément les deux présides, dans d’autres déclarations à la presse. Pour autant, les autorités marocaines ne semblent pas s’en être vraiment offusquées: quarante jours plus tard, voilà que, pour la première fois depuis deux ans et le début de la pandémie de Covid-19, les frontières avec les présides sont rouvertes.

Un véritable gouffre économique
Dans la nuit du lundi 16 au mardi 17 mai 2022, ils ont été nombreux les citoyens des deux bords à les franchir, et alors que se rapproche le début de l’été et donc le retour des Marocains résidant en Europe, on peut s’attendre à des flux autrement importants dans les semaines à venir, quand bien même la commission mixte maroco-espagnole de transit n’a, soit dit en passant, pas retenu lors de sa dernière réunion du 5 mai 2022 les ports des présides pour l’opération Marhaba 2022, qui vise justement les ressortissants marocains suscités.

Ce qui promet, pour les présides, une bouffée d’oxygène plus que bienvenue, alors qu’ils étaient totalement asphyxiés depuis la fermeture des frontières en mars 2020: séparés de la péninsule Ibérique, où se trouve la majorité du territoire espagnol, par la mer Méditerranée, Sebta et Mélilia vivaient principalement du commerce avec le Maroc, en déversant leurs produits acheminés à l’intérieur du Royaume par les frontaliers qui n’ont pas besoin de visas pour y accéder -une exemption à vocation foncièrement économique. Beaucoup de ces frontaliers, dans des déclarations données aux médias venus couvrir la réouverture, semblent d’ailleurs s’en donner à coeur joie, voyant là une opportunité d’eux-mêmes se refaire après avoir été pareillement impactés.

Mais encore faut-il qu’ils en aient la possibilité. En effet, si le Maroc a finalement accepté, dans le cadre de sa réconciliation avec l’Espagne consécutive à sa décision du 14 mars 2022 d’appuyer l’initiative pour la négociation d’autonomie dans la région du Sahara, de rouvrir ses frontières avec les présides, ce n’est pas non plus pour se retrouver dans la situation d’avant, où selon différentes estimations données par les autorités espagnoles elles-mêmes le manque à gagner économique pour le Royaume représentait près d’un milliard de dollars. Un véritable gouffre, doublé du fait de se retrouver concrètement le bailleur de fonds de la colonisation.


Nasser Bourita et son homologue espagnol, José Manuel Albares. Marrakech, le 10 mai 2022.

Situation coloniale
C’est ainsi que dès le 1er août 2018, le Maroc avait commencé par procéder à la fermeture de sa frontière commerciale avec Mélilia, avant de passer quatorze mois plus tard, début octobre 2019, à Sebta, dans cet objectif de justement endiguer le flux de marchandises espagnoles déversées en passant par les présides sur le Royaume. Point d’improvisation, toutefois, de la part des autorités marocaines: dans le cas de Mélilia, le préalable avait été l’extension du port de Béni Ansar afin de suppléer celui du préside occupé, dont dépendait le Maroc pour approvisionner l’ensemble du hinterland constitué par la région de l’Oriental; dans celui de Sebta, ce sont quelque 92 millions de dirhams (MDH) qui ont été déboursés par l’État marocain pour mettre en place la nouvelle zone d’activité économique (ZAE) de la ville de Fnideq, dont la population ne vivait pratiquement que du commerce avec le préside en question.

Sans doute qu’en ce qui s’agit particulièrement de Sebta, il fallait peut-être attendre un petit peu plus, car le chantier de la ZAE n’ayant pas encore été mené à bout, Fnideq s’était, du jour au lendemain, pratiquement retrouvé sans rien, à telle enseigne qu’il ne fallait pas être surpris par le déclenchement, début février 2021, d’un quasi mouvement de protestation, ou Hirak, dans la ville, ayant nécessité, comme quelque quatre plus tôt dans la province d’Al Hoceima, l’intervention des forces de l’ordre dans une affaire qui n’aurait à la base jamais dû prendre une telle tournure; mais le fait est que suite, justement, à ces événements, les autorités ont accéléré le pas et font qu’aujourd’hui pour la plupart des habitants de Fnideq la réouverture des frontières avec Sebta n’a tout au plus suscité qu’un haussement d’épaule.

Sans même prendre en compte la situation coloniale de Sebta et Mélilia, il est, en fait, des raisons économiques objectives qui font que le Maroc ne pouvait que mettre le holà; ladite situation coloniale est, pour ainsi dire, pour le pousser à davantage aller de l’avant. Mais aller, jusqu’où est-il concrètement disposé à le faire? Au plan officiel, le Maroc n’a, comme on le sait, jamais renoncé à récupérer ses présides; suite à la visite effectuée début novembre 2007 dans les présides par le roi Juan Carlos d’Espagne à un moment qui coïncidait avec la célébration du trente-deuxième anniversaire de la Marche verte, le roi Mohammed VI avait procédé au rappel de son ambassadeur à Madrid, Omar Azziman, comme quoi la chose avait été considérée comme une atteinte à l’intégrité territoriale du Maroc, alors que l’actuelle représentante du Souverain dans la capitale espagnole, Karima Benyaïch, convoquée en décembre 2020 par la secrétaire d’État espagnole aux Affaires étrangères, Cristina Gallach, après que le Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, eut déclaré à la chaîne saoudienne Asharq que “viendra le temps” de discuter des présides, avait confirmé à son interlocutrice qu’il s’agissait bel et bien là de la position du Maroc et qu’elle était adoptée au plus haut lieu-. Ceci dit, le fait de ne pas avoir réagi à la déclaration de M. Sanchez, qui, soit dit en passant, n’est pas sa seule sur les présides, ainsi que de divers responsables espagnols laisse comprendre que le Maroc souhaite pour l’instant davantage donner la priorité au Sahara marocain, étant donné que l’ouverture d’un deuxième front avec l’Espagne et, éventuellement derrière elle, l’Union européenne (UE), pourrait nuire à ses intérêts stratégiques immédiats.

Espace de prospérité partagée
La partie espagnole n’est de toute façon pas dupe: elle sait que, concrètement, le Maroc ne renoncera jamais à la récupération de Sebta et Mélilia mais aussi des autres présides, à savoir la presqu’île de Badis et l’îlot de Nekkor, dans la province d’Al Hoceima, et de l’archipel des Jaâfarites, dans celle de Nador. Une méfiance s’est ainsi, progressivement, clairement installée, un think tank madrilène du nom de l’Institut de sécurité et de culture allant par exemple jusqu’à accuser, dans une note en novembre 2021, le Maroc d’“utilise[ r] des tactiques de guerre hybride contre l’Espagne”, alors que le parti d’extrême droite de Vox, qui a notamment fait son lit sur le sentiment anti-musulman et plus spécifiquement anti-marocain d’une partie de la population espagnole, appelle désormais ouvertement à intégrer Sebta et Mélilia à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), ce qui ferait que l’ensemble des pays de cette dernière seraient mobilisés s’il prenait au Maroc de s’attaquer aux présides -du fait de son refus de soutenir cette proposition, M. Sanchez s’était carrément fait accuser par une députée de la formation à Sebta de “soumission” au Maroc.

Plus généralement, ce serait aujourd’hui à peine un peu plus de la moitié des Espagnols -53,6% pour être précis- qui croient qu’en 2050 Sebta et Mélilia appartiendraient à 100% encore à leur pays; un sondage publié le 18 juin 2022 par le Centre de recherche sociologique (CIS) espagnol avait même trouvé que 20,3% des citoyens de l’Espagne pensent que dans moins de 20 ans elles auront déjà été récupérées par le Maroc.

Le fait est que de toute façon et plus que jamais l’avenir des présides ne peut plus passer que par le Royaume, quelle que soit l’option choisie; opinion qui semble d’ailleurs celle de M. Sanchez lui-même, dont le secrétaire d’État à la Politique territoriale, Alfredo Gonzalez, avait plaidé le 15 décembre 2021 à Sebta pour la mise en place d’un “espace de prospérité partagée avec le Maroc”, appuyé par une étude du cabinet de consulting espagnol Tragsatec dont les résultats finaux doivent d’ailleurs être rendus publics au mois de juin 2022.

Communauté de destin
Ajouté aux difficultés économiques consécutives au refus du Maroc de servir, au détriment de ses intérêts, de marché aux produits de Sebta et Mélilia, ces deux dernières nécessitent, en plus, le maintien d’importantes forces pour notamment lutter contre l’immigration irrégulière -et, éventuellement, on peut imaginer que les responsables espagnols y pensent, prévenir une attaque de la part du Maroc-, sans compter que cela nuit aux propres revendications de l’Espagne relatives au rocher de Gibraltar, occupé depuis 1704 par le Royaume-Uni et dont la récupération à l’heure actuelle ferait que le pays contrôlerait à lui seul l’entrée de la Méditerranée -une ligne rouge aux yeux de la communauté internationale, soulevée d’ailleurs dès la fin des années 1970 par le roi Hassan II.

En somme, le facteur temps joue complètement en faveur du Maroc; sans doute qu’un jour ou l’autre il finira par hausser son drapeau à Sebta et Mélilia, en espérant que la chose se règle avec l’Espagne le plus pacifiquement possible, comme deux pays appartenant à la même communauté de destin et qui sont, quoi qu’il en soit, condamnés à s’entendre.