Qui veut rembourser des millions?

Quelque six milliards de dollars d'emprunts extérieurs envisagés

Outre les 2,97 milliards de dollars de la LPL du FMI, le Maroc pourrait bientôt lever des obligations à l’international, assurent des sources. Le jeu en vaut-il cependant la chandelle?

Le passage est en gras et arrive au cinquième paragraphe du communiqué. Il dit exactement que la dette publique ne sera pas impactée. Le communiqué dont il s’agit est bien évidemment celui dont se sont conjointement fendus ce 8 avril le ministre de l’Economie, des Finances et de la Réforme de l’administration, Mohamed Benchaâboun, et Bank Al-Maghrib pour annoncer leur tirage, la veille, sur la ligne de précaution et de crédit (LPL) qu’avait accordée le 17 décembre dernier le Fonds monétaire international (FMI) au Maroc à titre d’“assurance contre les chocs extérieurs”, et aussi, avait alors légitimé l’institution basée à Washington, pour soutenir “les efforts déployés par les autorités pour continuer de renforcer la résilience de l’économie et promouvoir une croissance plus élevée et plus inclusive”.

Renforcer la résilience
Car si la conjoncture actuelle est, il est vrai, particulière, du fait de la pandémie de Covid-19 qui touche la planète entière depuis maintenant plusieurs semaines et le Royaume en particulier depuis le 2 mars, il n’en reste pas moins que la décision de M. Benchaâboun et de la banque centrale inquiète. Quand on sait que le taux d’endettement du Maroc dépasse désormais les 81,14% de son produit intérieur brut (PIB), comme avait alerté le 28 janvier au parlement le président de la Cour des comptes, Driss Jettou, on peut en effet se demander si le pays ne court tout simplement pas à la ruine. D’où, à l’évidence, le choix du gras pour bien souligner que la dette publique n’est pas en jeu. Ainsi, à en croire le communiqué des argentiers du Royaume, les 2,97 milliards de dollars qui vont désormais atterrir dans les caisses de l’Etat au titre de la LPL, soit le total de la somme concédée par le FMI en décembre, serviront uniquement à réduire la tension sur les réserves de change, qui s’établissaient au 28 février, selon BAM, à 241,4 milliards de dirhams, équivalant à quelque cinq mois d’importation en temps normal.

Or ces réserves sont nécessairement appelées à se réduire et sont en fait déjà en train de l’être, comme l’atteste la baisse, au cours du dernier mois, du dirham par rapport à l’euro et au dollar du fait de l’augmentation de la demande sur ces deux dernières monnaies aux dépens de la monnaie nationale. De fait, l’ensemble du tirage sur la LPL sera mis à disposition de BAM et essentiellement consacré, assuret- on, au financement de la balance des paiements, qui correspond aux échanges en devises entre le Maroc et les autres pays. “Ce qui constitue une première dans nos transactions financières avec le FMI,” se félicite le communiqué mentionné plus haut. On pourrait s’en satisfaire, mais M. Benchaâboun et BAM n’ont pipé par contre aucun mot, dans leur texte, sur les autres emprunts que le Maroc s’apprêterait à contracter et qui s’évalueraient selon des affirmations de l’agence de presse américaine Bloomberg, dans une dépêche publiée le 6 avril, au double de la LPL.

La confiance des agences
Cette dernière cite comme sources de ses informations, sans donner leur nom, “deux personnes familières avec le sujet”. Ce qui tend à créditer la dépêche de Bloomberg, c’est le fait que M. Benchaâboun ait demandé au parlement de repousser la limite de 31 milliards de dirhams d’emprunts extérieurs fixée dans la mouture actuelle de la loi des finances; requête d’ailleurs consentie sans véritable objection ce 7 avril par la Chambre des représentants, en attendant celle des conseillers plus tard, si l’on excepte l’intervention à charge du député FGD (Fédération de la gauche démocratique) Omar Balafrej pour demander davantage d’explications sur la ventilation des emprunts en question et leur exacte affectation dans l’exécution des finances publiques.

Car les 31 milliards couvrent totalement, au taux actuel, le montant de la LPL. Y aurait-il dans le pipe, comme l’assure Bloomberg, une sortie sur le marché international? Rien n’écarte cette possibilité, d’autant qu’à rebours de nombreux pays africains également affectés par le Covid- 19, le Maroc semble continuer de jouir de la confiance des agences spécialisées. Coup sur coup au cours des dernières semaines, Fitch Ratings, Moody’s et Standard & Poor’s, qui sont les trois grandes références internationale en la matière, ont ainsi annoncé maintenir leur notation du Royaume.

Il faut, à ce titre, rappeler que la dernière sortie du Maroc, en date du 21 novembre, avait permis de lever un milliard d’euros remboursables sur douze ans, à un taux d’intérêt très avantageux de 1,5%. De plus, l’Etat marocain s’est vu recevoir le 3 avril dernier, de la part de la Banque mondiale, 275 millions de dollars dans le cadre de l’initiative mondiale de cette dernière visant à renforcer la riposte à la pandémie de Covid-19 dans les pays en développement. Trop, pour les moyens somme toute modestes du Maroc? Car à ce rythme, redoutent d’aucuns, on peut bien l’imaginer se retrouver, d’ici quelques années, en situation de “crise cardiaque”, pour reprendre l’expression du roi Hassan II à propos de l’état exsangue de l’économie nationale au milieu des années 1990 suite, notamment, au douloureux plan d’ajustement structurel (PAS) imposé par le FMI en échange de son appui financier.

Démantèlement social
Le spectre de ce plan, qui a forgé une grande partie de la réalité sociale marocaine des quatre dernières décennies, a durablement marqué les esprits, et l’endettement en train de se faire actuellement le rappelle durement à beaucoup. Car le FMI, fidèle à la doctrine néolibérale qui est la sienne depuis le premier choc pétrolier d’octobre 1973, ne manquera sans doute pas de faire payer cher au Maroc la LPL, indépendamment des assurances de M. Benchaâboun et de BAM et de leurs justifications. Sans même y puiser et seulement pour avoir la ligne à leur disposition, les gouvernements successifs de Abdelilah Benkirane et de Saâd Eddine El Othmani ont dû pour en bénéficier, depuis la première fois qu’elle a été approuvée en faveur du Royaume en 2012, faire bon nombre de concessions qui se sont notamment traduites par le démantèlement du peu d’Etat social qui restait depuis, justement, le PAS; ce qui n’est sans doute pas étranger aux mouvements de protestation qui se sont succédé au Maroc depuis 2016, d’Al-Hoceima à Jerada en passant même par les réseaux sociaux avec la fameuse campagne de boycott d’Afriquia, Danone et Sidi Ali du printemps 2018. Le risque en vaut-il vraiment la chandelle?