Réfugiés ukrainiens en Europe : Solidarité sélective

Alors qu’au final on ne peut que reconnaître que les Européens se serrent les coudes, nous autres dans le monde arabo-musulman ne pouvons en dire de même.

Protection garantissant l’accès à l’éducation et au marché du travail, usage gratuit du train: vis-à-vis des réfugiés ukrainiens qui, par dizaines de milliers chaque jour, continuent de fuir leur pays suite à l’invasion russe en cours depuis le 24 février 2022, l’Europe a, pour le moins, mis les petits plats dans les grands, et cette solidarité à l’envi est bien évidemment à saluer, car c’est le bois dont notre communauté mondiale se doit naturellement d’être faite. Pour autant, à ce sentiment de satisfaction, une certaine amertume ne manque pas de le disputer.

Quid des Syriens, Afghans et autres Somaliens qui depuis des années, voire des décennies, se voient systématiquement fermer les portes du Vieux Continent à chaque fois qu’ils essaient d’y trouver un moyen d’échapper à leurs pays en guerre? Sont-ils moins humains pour ne pas mériter les mêmes égards? Moins “civilisés” peut-être, au point de menacer la culture européenne et éventuellement, pour reprendre l’antienne du polémiste d’extrême droite et candidat à l’élection présidentielle française, Eric Zemmour, la “grand-remplacer”?

En vérité, il ne s’agit même pas là d’une interprétation subjective des événements concernés, mais d’un discours raciste bel et bien en vogue et porté de manière tout-à-fait décomplexée par les médias occidentaux. Ainsi l’on pouvait par exemple lire dans l’édition du 26 février 2022 du quotidien britannique The Telegraph ce qui suit dans une tribune de l’ancien eurodéputé conservateur Daniel Hannan: “Ils (les Ukrainiens, ndlr) nous ressemblent tellement.

C’est ce qui rend cela si choquant. L’Ukraine est un pays européen. Ses habitants regardent Netflix et ont des comptes Instagram, votent lors d’élections libres et lisent des journaux non censurés. La guerre n’est plus quelque chose qui s’abat sur les populations pauvres et éloignées”. Comme si, en étant “pauvre” et “éloigné”, on pouvait bien endurer une agression vis-à-vis de son pays (et que Netflix, Instagram, les élections libres et les journaux non censurés étaient le seul apanage de l’Europe). L’homme politique géorgio-ukrainien David Sakvarelidze, lui, n’y est pas allé par quatre chemin en confiant à la BBC, la célèbre chaîne de télévision basée elle aussi au Royaume-Uni, que c’était “très émouvant” pour lui “de voir des Européens aux yeux bleus et aux cheveux blonds tués”: on en viendrait presque à croire la propagande du président russe Vladimir Poutine, qui dit intervenir en Ukraine pour en déloger les néonazis.

On passera, enfin, sur notre “amie” la France, où par exemple Jean-Louis Bourlanges, député MoDem (“centre”, qui doit correspondre dans le reste du monde à la droite), s’est félicité de “l’immigration de grande qualité” à venir, avec notamment des “intellectuels”, car comme chacun sait les intellectuels courent les rues d’Ukraine (et pas des autres pays de provenance des réfugiés, surtout bien sûr quand ils sont musulmans). Ne feignons, il est vrai, pas d’être surpris: il suffit de voir les scores réalisés par l’extrême droite dans de nombreux pays occidentaux pour se rendre compte qu’il y a encore loin du jour où, comme le déclarait l’ancien empereur d’Éthiopie, Haïlé Sélassié, dans un célèbre discours en date de début octobre 1963 à l’Assemblée générale des Nations unies, la couleur de peau d’un homme n’aura pas plus d’importance que celle de ses yeux (même si l’on voit que même celle-ci compte désormais aussi).

Du reste, il est également ce que l’on appelle dans le journalisme la loi de la proximité, qui fait que l’on privilégiera toujours davantage son voisin (les scientifiques parlent plutôt de l’effet barbe verte, lorsqu’on est amené à faire preuve d’un altruisme plus prononcé envers les individus partageant les mêmes caractéristiques physiques), et c’est ce qui conduit sans doute à ce qu’auprès des Occidentaux l’affaire ukrainienne bénéficie d’une résonance supérieure à des conflits pourtant autrement plus meurtriers, comme par exemple la guerre civile au Yémen ou, plus récemment, celle du Tigré, en Éthiopie.

En revanche, ce qui est encore plus regrettable c’est alors qu’au final on ne peut que reconnaître que les Européens se serrent les coudes, nous autres dans le monde arabo-musulman ne pouvons en dire de même: il suffit par exemple de s’intéresser au sort des réfugiés palestiniens, parqués depuis près de 74 ans dans des camps de fortune en Jordanie, en Syrie et au Liban sans avoir le droit d’en sortir, ou encore, au niveau du Maghreb, celui des Syriens qu’à un moment le Maroc et l’Algérie se renvoyaient comme des balles de tennis à leurs frontières respectives pour en arriver à la conclusion qu’il n’y a pas vraiment de quoi être fiers. Dommage pour tout ce monde de ne pas être lui aussi tombé en Europe...

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