RÉFLEXIONS SUR UNE ÉPOQUE PARTICULIÈRE


Par Rita El Khayat medecin psychiatre-psychanalyste

Nous attendons la fin du confinement, la fin de l’épidémie, nous attendons la fin de la paralysie économique, nous attendons de rentrer en contact les uns avec les autres

Pour beaucoup, la vie au temps du confinement n’est pas une vie. La philosophie des différentes solitudes défend plus que jamais la valeur de la mutualité des émotions, pour une méditation pleine de mélancolie et de tendresse.

Beaucoup aussi pensent leurs vies confusément menacées parce que, n’affrontant pas l’extérieur, les personnes fantasment des dangers immatériels. La situation étrange que nous partageons dans le monde entier frappe par son caractère extrêmement banal mais totalement exceptionnel. Rien n’est plus banal, puisque les conditions biologiques et spirituelles de notre existence sont assurées sans difficulté, par le sommeil et la nourriture, par les informations, par la lecture (il n’y a qu’à voir sur les réseaux sociaux les propositions de lecture, relecture, découvertes de livres importants, etc.), la musique; mes voisins mettent des musiques très belles qu’ils écoutent très fort et dont je peux même entendre les paroles…

Mais, par ailleurs, rien n’est plus exceptionnel, tout est chamboulé car notre vie sociale de l’existence quotidienne normale est empêchée. D’un côté, on vit presque normalement, mais, d’un autre côté, on a presque arrêté de vivre.

Par une conséquence du confinement, toute relation, toute activité, tout travail, tout rythme sont en attente d’une reprise. Du même coup, nous ne pourvoyons plus à l’existence de bien d’autres personnes qui dépendent de nous. Le prolongement jusqu’au 10 juin en a abattu plus d’un: il faut réaliser que ceux qui ne se sont pas confinés à temps et pour longtemps ont des chiffres de décès dramatiques, aux Etats- Unis, au Pérou, au Brésil; la Suède, qui n’a pas décidé le confinement, a le taux de décès par coronavirus le plus fort au monde!

Le problème, chez nous, reste que beaucoup enfreignent les ordres stricts de confinement et même le couvre-feu, se mettent en danger et mettent les autres en danger, ceux qui ont respecté parfaitement le confinement…

… Et cependant les autres continuent de pourvoir à notre santé, puisque les médecins et infirmières soignent et que nous allons de temps en temps dans une grande surface où nous trouvons tout et l’indispensable, pour ravitailler des familles et ceux qui ne peuvent se déplacer. Quoique l’échange se perpétue, la société n’existe pas en quelque sorte car comment concevoir une société sans échange ou des échanges sans la société et son fonctionnement ordinaire?

C’est pourtant ce que nous vivons, tous, partout, depuis des mois qui semblent des années, qui ont tout changé, qui nous ont fait changer. On se donne l’illusion d’entretenir notre état social, mais nous sommes comme dans un monde où notre existence ne serait plus assurée, en très grande partie, que par des distributeurs automatiques et des liens immatériels, le plus important restant Internet et le téléphone, la télévision et la radio. Est-ce que le message informatique que nous échangeons à longueur de journée peut équivaloir à une présence physique, à la main tendue, (il faut la laver tout le temps et ne pas la donner!), à un vrai sourire (il est sous le masque), à une accolade et une embrassade (il faut les éviter absolument) si on est triste ou souffrant? Évidemment que non, et bien sûr que les échanges virtuels actuels sont plus que nécessaires, ils sont vitaux, il faut les entretenir…

Est-ce que nous pouvons appeler cette forme d’existence, encore la vie? Probablement pas. Difficile à croire, impossible à imaginer. Notre expérience réfute que l’on peut vivre heureux et satisfait en ne voulant que vivre, c’est-à-dire respirer, dormir, se lever, manger, parler et se sentir vivant…

En ce moment et actuellement, nous, 7,8 milliards de personnes sur la terre, ne voulons tous que vivre, en survivant à la pandémie, et pourtant nous ne sommes pas très ou totalement heureux, heureux seulement de savoir que nous nous battons en même temps que tellement de gens. Nous avons la chance de ne pas avoir le cyclone colossal qui balaie actuellement l’Inde et le Bangladesh, causant des millions de sinistrés qui doivent affronter deux plaies affreuses en même temps, deux plaies qui s’aggravent l’une par l’autre…

évidemment, notre coeur se serre pour eux, et nous sentons encore plus notre faiblesse et notre fragilité, en réalisant que les cyclones et les perturbations métrologiques deviennent de plus en plus forts parce que notre planète souffre elle aussi de nos exactions…

La situation privilégiée dans laquelle nous pourrions nous croire installés depuis des mois, c’est-à-dire les vacances, est très loin d’être agréable parce que ce sont des vacances forcées, sans les divertissements et les voyages que nous aimons et sans autre but que de tourner autour de notre chambre, tandis que nous découvrons, ahuris, dépassés, combien notre vie est précaire et dépendante car elle est liée intimement à celle des autres: famille, voisins, amis, connaissances, relations de travail, fournisseurs, ouvriers, banquiers, etc.

… Peut-on dire que nous expérimentons en ce moment la solitude? Elle est certainement l’expérience d’une communauté que nous découvrons cassée dans ses noeuds de relations et de liaisons… c’est une solitude de nature très complexe qui nous fait vivre encore quoique privés de ce qui nous rendrait la vie possible, agréable, bonne et joyeuse. Ou simplement cette vie de travail qui nous fait affronter la réalité et nos réalités. De sorte qu’en étant comme exclus et rejetés du monde, nous faisons tous, grands et petits, hommes ou femmes, jeunes ou âgés, l’expérience de la solitude, et cela reste largement valable même pour ceux qui sont confinés en famille ou avec un ou des amis.

Il faut penser que cette situation joue comme un grossissement et un agrandissement des caractères permanents de notre condition humaine, c’est comme si nous regardions et nous mettions face à tout ce que nous oublions de voir dans les jours ordinaires, pressés, rapides, occupés par tant de sollicitations des autres et de la vie extérieure à la maison et à son confinement, même ordinaire. Qu’est-ce qui nous procure ce sentiment d’une vie et d’un temps autre, mis de côté, imprévu, bizarre et pourtant quelque part normal? Ce n’est pas tant l’absence de liberté d’aller et venir que l’absence de rencontre avec les autres qui joue sur notre perception de la vie actuelle. Ce sont des conséquences en gigogne les unes à l’intérieur des autres, de celle-ci à celle-là! Pire et affreux, nous ressentons que la rencontre (parfois tant espérée, tant attendue) est elle-même rendue inquiétante, dangereuse, par le risque de contagion, donc elle provoque en nous une tension, une manière de défiance, une angoisse vague et ténue qui nous étreint et nous fait craindre le pire, c’est-à-dire la contagion et le risque d’être malade ou même de mourir. Si on ne vit plus que pour soimême si on ne peut plus vivre pour personne d’autre que pour soi-même, c’est comme si la vie n’existait pas ou alors de façon artificielle et fantasmatique. Comme dans un songe qui nous fait penser au passé quand il était plein de tous les Autres. C’était avant cette expérience… D’un autre côté, le confinement est l’occasion de se retrouver soi-même, et, on est perdu dans des réflexions qui n’aboutissent souvent à rien, parce qu’il faudra revenir à l’état d’avant, à nos habitudes et à ce qui constituait la VRAIE vie.

On pourrait croire qu’en se penchant sur soi-même, on rétablit un équilibre, mais un «moi» sans un «autre», sans l’Autre avec le grand A des psychanalystes, cela n’existe pas et ne saurait exister sauf dans les hallucinations et les fantasmes d’un schizophrène dont nous avons tant de peine à comprendre l’esprit et le mode d’exister et d’être au monde: lui, préfère la solitude extrême et définitive dans son monde schizoïde et dans sa chambre, ce que l’entourage ne comprend jamais et n’accepte jamais…

Ce que nous entendons en nous écoutant nous-mêmes est la voix des autres que nous n’entendons plus dans sa réalité et sa présence physique. En étant séparé des autres, on se sent séparé de soi-même. On sent bien que le «moi» n’est pas une réalité en soi, comme une substance matérielle et palpable, mais qu’il est une attente, une extroversion, une expansion, un épanchement, un mouvement vers… un élan. La relation n’est pas un phénomène virtuel ou inexistant, c’est la définition même du «moi», du «soi», l’autre, et de la vie tissée de tous les individus, ensemble, l’être humain est grégaire et ne peut vivre seul. Il a besoin de la société et du groupe. Toute la vie n’est qu’un système complexe, exemplairement tissé de milliards de relations conscientes ou inconscientes. Presque tous les organes de notre organisme, notre corps tout entier, sont voués à nouer des relations, par exemple, la respiration est une relation essentielle entre moi et l’atmosphère. Si elle disparaît, c’est que la vie s’est arrêtée. Pour rendre la vie respirable, dans un sens philosophique et immatériel, il faut restaurer l’ensemble formidable des relations. En ce moment, les gens s’envoient de plus en plus de messages comme pour éprouver une solidarité dont ils sont privés par l’expérience vécue dans le confinement.

On renoue même avec des personnes que l’on avait oubliées ou délaissées ou perdues de vue… c’est dire! Plus ils se sentent séparés, plus les gens ont besoin de se sentir réunis et unis. Je reçois sur mon ordinateur des messages de mes très anciens amis, j’appelle mon professeur de philosophie, j’ai ressenti la nécessité et le besoin de lui parler et Jean Ferrari m’a parlé pendant plus d’une heure… c’était une conversation intense, forte, définitive, nous nous sommes rendu compte que nous nous connaissions depuis très longtemps et nous en avons ri avec effusion; cela nous a rassurés sur le maintenant et sur le demain, créant une continuité entre nous, notre passé, nos souvenirs et nos projets de rencontre pour, encore, parler et cultiver l’amitié. Elle me lie très fortement à mon Maître: je lai appelé pour que, philosophe, il anéantisse la difficulté actuelle, c’est le rôle du philosophe qui réfléchit sur toute chose. Et une chose que l’on comprend est une chose que l’on domine. Des personnes qui ne se sont pas vues pendant cinquante ans se remettent soudainement à se soucier les uns des autres. Les plus égoïstes ne sont centrés que sur eux-mêmes, il n’importe, il y a eu relation et contact… les gens se demandent des nouvelles de leur santé, de leurs enfants, comme si l’inquiétude des uns angoissait les autres, mais le fait d’en parler rassure tout le monde. Peut-être le sentiment le plus obsédant n’est-il pas, comme on le croit, l’amour mais plutôt la recherche de la tendresse. La tendresse, c’est comme ces histoires d’enfants racontées par les grands-mères adorées, qui, pour nous faire découvrir ce qu’est l’humanité, nous inventaient la tendresse, par exemple celle de la maman oiseau nourrissant au bec son oisillon. La tendresse, plus que l’amour, est un bienfait extrême que dans la vie antérieure, il y a à peine quelques mois, nous avions oubliée parce pressés, parce qu’endurcis, parce que éloignés de la vraie signification de la vie!

Par son caractère unique (un seul être me manque et tout est dépeuplé, dit le poète, et à l’émerveillement de le voir se mêle la crainte de le perdre ou qu’il ne n’aime pas ou ne m’aime plus), tout amour véritable est angoissé. Alors que la tendresse est le partage d’une affection qui s’exprime par un regard, un geste, une parole, une douceur. Le souci que manifestent mes amis pour moi, le retour de certains d’entre eux dans vie, actuellement, m’a fait deviner que rien n’est plus secret et plus précieux au fond des humains que la mutualité de nos émotions et de nos affects. L’attente de l’autre, de la vie normale, est la conscience même de la vie et c’est ce que nous éprouvons tous en ce moment, dans l’attente. L’attente nous présentifie totalement au monde. Nous attendons la fin du confinement, la fin de l’épidémie, nous attendons la fin de la paralysie économique, nous attendons de rentrer en contact les uns avec les autres, dans le quartier, la ville, le pays, les autres pays, le monde…

Cette attente est espoir et motif pour aller mieux, elle fait prévoir quelque chose qui ne pourra «qu’aller mieux»; on attend qu’il n’y ait plus rien à attendre. D’où la difficulté de cette l’attente, parce qu’on croit attendre le bonheur et, en fait, une fois qu’on y est, on n’attend plus que d’en sortir. Nous attendons sans cesse depuis que nous sommes nés, nous attendons la fin de l’attente, nous nous attendons secrètement à être heureux sans trop savoir ce que c’est vraiment le bonheur. Aussi longtemps que le confinement durera, nous allons attendre, et par conséquent nous allons vivre, sans rien avoir à attendre.

Ce qui est incroyable, c’est qu’on arrive, même en plein confinement, à ressentir de la joie, alors que la joie suppose d’être à deux ou à plusieurs, parce que par nature, elle est partage et elle est partagée. Tout sentiment, surtout ceux qui sont bons et bénéfiques comme la joie exige la mutualité, donc le partage. C’est ce sentiment qui me fait écrire ces lignes que je voudrais partager avec le plus grand nombre d’entre vous, lecteurs…

Il y a un grand soleil, le temps est clair, nous avons vécu le printemps enfermés, oublions- le, nous allons vivre, libres, cet été, les plaisirs de la mer, des vagues qui ont quelque chose d’un être animé mais elles n’existent pas, quelques instants sur le baigneur insolemment heureux de son passage si bref… L’humanité toute entière, par cette expérience, semble prendre la forme, le souffle, la cadence et la respiration d’un seul individu, cette personne qui est dans une attente (qu’elle sait) commune de sa libération et d’une vie simplement ordinaire. Soyons seulement en attente d’un monde meilleur. A tous. Et pour tous.


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