La reconstruction en marche: Akhannouch monte au front


Critiqué pour son choix initial de se mettre en retrait médiatiquement, le chef du gouvernement aura été sur tous les fronts au cours de la phase de gestion de l’après-séisme d’Al-Haouz. Récit exclusif de trois semaines qui ont fini par renforcer la confiance royale dans la deuxième personnalité de l’Etat.

Dans les deux cas, il s’agit de séismes. Le premier est littéral et c’est celui qui a frappé la province d’Al-Haouz le 8 septembre 2023. Quant au deuxième, il est sociétal, et le roi Mohammed VI vient très officiellement de le relancer par le biais d’une lettre rendue publique ce 26 septembre 2023 après en avoir posé les premiers contours dans son discours du trône de l’année 2022: c’est celui de la révision du code de la famille. Et il se trouve que successivement, un homme en particulier s’est retrouvé, sur décision de la plus haute autorité de l’État, en plein de leur épicentre, à savoir le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch.

En effet, c’est à ce dernier qu’est revenue la responsabilité de la mise en œuvre aussi bien du programme d’urgence de réhabilitation et d’aide à la reconstruction des logements détruits par le séisme d’Al-Haouz que celui de la Moudawana, comme on appelle généralement le code de la famille au Maroc -la lettre citée plus haut s’adresse d’ailleurs directement à M. Akhannouch. Un fait qui, à en croire différentes sources consultées par Maroc Hebdo pour le besoin de cet article, attesterait du satisfecit royal à son égard. Cela fait un moment que l’on parle de remaniement et d’un changement à la tête de certains départements ministériels; je pense que là, le message est clair”, croit savoir une de nos sources. “Pour le proche avenir en tout cas, il faudra bien continuer de compter sur [M.] Akhannouch.”

Bénéficiant déjà, depuis son passage d’octobre 2007 à octobre 2021 au ministère de l’Agriculture, de la confiance de Mohammed VI, ce qui a aussi contribué à sa montée en grade jusqu’à prendre les commandes du gouvernement, M. Akhannouch aurait été, il faut le dire aussi, largement à la hauteur tout au long de ces dernières semaines où la priorité des priorités pour l’Etat et ses différents appareils a été la gestion de l’après-séisme. “Je peux le dire sans exagération: il aura été un excellent chef du gouvernement”, nous affirme-t-on.

Et notre source, qui a elle-même été responsable ministériel par le passé et qui connaît personnellement M. Akhannouch pour l’avoir fréquenté de nombreuses années durant au sein du gouvernement, d’expliquer que celui qui préside par ailleurs le parti du Rassemblement national des indépendants (RNI) a complètement fait ce que l’on attendait de lui. “Nous sommes dans un contexte de catastrophe naturelle”, souligne-t-il. “Une catastrophe naturelle, ce n’est pas rien, d’autant plus lorsqu’elle est d’une telle ampleur. Cela dépasse le niveau strict du gouvernement. Le seul à même de gérer une telle situation, c’est Sa Majesté, ne nous y trompons pas. C’est lui le chef de l’Etat. Aziz Akhannouch est-il par exemple en mesure de mobiliser les Forces armées royales (FAR), comme cela a été fait de façon décisive lors des opérations de sauvetage? C’est Sa Majesté qui en est le chef suprême et le chef d’état-major. Point barre. Maintenant oui, un chef du gouvernement a son rôle à jouer, et ce rôle n’est pas mineur, loin s’en faut. Encore faut-il savoir l’assumer.”

C’est, selon plusieurs de nos sources, à son domicile dans le quartier de Californie à Casablanca que M. Akhannouch se trouvait au moment où le séisme s’est produit; on le sait, il n’a jamais voulu occuper la résidence mise à sa disposition par l’Etat à Rabat et fait chaque jour l’aller-retour pour se rendre dans son bureau au quatrième étage de l’annexe de la chefferie du gouvernement sise au quartier de Hay Ryad dans la capitale. Depuis Paris, où il se séjourne à titre privé depuis une semaine, c’est Mohammed VI qui prend personnellement les choses en main. Outre son conseiller, Fouad Ali El Himma, ainsi que l’inspecteur général des FAR et commandant de la zone sud, le général de corps d’armée Mohammed Berrid, M. Akhannouch fait partie de la poignée de personnalités de l’Etat que le Roi prend l'initiative de contacter directement. Au chef du gouvernement, ce dernier demande de mettre en place dans l’immédiat une cellule de crise mettant à contribution l’ensemble des départements ministériels, dont un en particulier: le ministère de l’Intérieur.  De tous les départements, c’est celui-ci qui dispose du plus de moyens opérationnels et qui peut déjà, pour commencer, faire une évaluation des dégâts, dont on commence déjà à apprendre au niveau de Rabat qu’ils ont également été humains. Justement, la cellule de crise instituée est elle-même placée sous la supervision de la “mère des ministères”. Et c’est à ce moment qu’au niveau de la chefferie du gouvernement, M. Akhannouch fait un choix que d’aucuns lui reprocheront et lui vaudra un véritable “bad buzz” sur les réseaux sociaux mais dont, selon nos sources, il reste encore fermement convaincu: confier la communication au seul département d’Abdelouafi Laftit et attendre encore un peu pour prendre la parole. “C’est le ba-ba de la communication de crise”, expose-t-on. “Dans un tel contexte, la première priorité est qu’un seul canal soit utilisé, cela évite que les choses partent en sucette et que la situation se complique”.

Joint par nos soins, un observateur averti nous confie qu’il a trouvé la manœuvre “perspicace”, mais pour une raison différente. “N’oublions pas que le ministère de l’Intérieur a également son propre “ego”, si je puis dire”, développe-t-il. “Que le chef du gouvernement se mette en avant, cela serait certainement passé très mal pour après auprès des hommes de [M.] Laftit, qui auraient jugé qu’il se serait agi de récup’ à leur détriment, d’autant plus que sur le plan pratique c’est eux qui se tapaient tout le sale boulot. Déjà que dans les rangs de l’administration on regarde souvent avec suspicion les hommes et les femmes politiques qui sont seulement “de passage”, ou du moins les voit-on de la sorte…”

Pour sa part, un membre de l’entourage de M. Akhannouch parle de “l’indécence” que cela aurait constitué d’aller dans les premiers moments qui ont suivi la tragédie sur le terrain. “Quoi de plus facile?”, nous répond-t-on. “Je peux vous assurer que ceux-là mêmes qui nous critiquent aujourd’hui auraient fait de même si nous avions choisi de nous prononcer. Quoique l’on ait fait, ils nous attendaient au tournant.”

Et c’est ainsi que, au final, ce n’est que dans la fin de l’après-midi du 9 septembre 2023 que M. Akhannouch fait sa première apparition publique à l’occasion de la séance de travail que préside, dès son retour au pays, Mohammed VI au palais royal de Rabat. Dans les images relayées par la suite par les médias officiels, le chef du gouvernement a les traits clairement tirés, après avoir passé une nuit quasiment blanche la veille, à l’image de l’ensemble de ses ministres. Et ce ne sera pas la seule fois au cours de la période post-séisme qu’il aura à rester éveillé jusqu’aux aurores: immédiatement après la séance de travail du 9 septembre, il doit d’ailleurs remettre la main dans le cambouis après que Mohammed VI l’a chargé de s’atteler à la conception du programme d’urgence. Pour ce faire, une commission interministérielle doit, à la demande expresse du chef de l’Etat, être mise en place, dans l’objectif que l’ensemble des départements ministériels qui doivent être concernés ne se marchent pas l’un sur les pieds de l’autre. Et Mohammed VI donne aussi pour instruction à M. Akhannouch de mettre sur les rails un fonds d’urgence, à l’image de celui qui fut créé au tout début de la pandémie de Covid-19, afin de pouvoir financer ce que l’on appelle d’ores et déjà la reconstruction.

Tout un programme qui nécessite, in fine, de poursuivre des réunions et des échanges à n’en plus finir et, qui par souci d’efficacité et par volonté de mettre en oeuvre la vision royale au plus vite, conduit à organiser dès le 10 septembre 2023 un conseil de gouvernement exceptionnel dont le principal point figurant à l’ordre du jour est l’adoption du décret relatif au fond d’urgence. Puis, le 11 septembre 2023, c’est la commission interministérielle qui connaît, à Rabat, sa première réunion. Pour M. Akhannouch, le moment est, selon toute vraisemblance, suffisamment opportun pour que pour la première fois il sorte du bois: en arabe, en français et en anglais, il adresse, sur les réseaux sociaux, un message de condoléances aux victimes, suivi dans la foulée par celui de ses ministres.

En coulisses, le gouvernement continue de s’activer pour résoudre une équation soumise par Mohammed VI lors de la séance de travail du 9 septembre: dégager un montant précis qui peut être investi par l’Etat au cours des années à venir pour non seulement reconstruire Al-Haouz et les provinces environnantes qui ont également été touchées par le séisme, mais aussi assurer leur développement sur le long terme, puisque le Roi a déjà identifié l’opportunité qui s’est présentée de faire du futur chantier un modèle pour l’ensemble du Maroc rural. “C’était un véritable casse-tête, mais hamdoullah on l’a réussi”, nous déclare une source gouvernementale.


Le 14 septembre 2023, une deuxième séance de travail présidée par Mohammed VI également au palais royal de Rabat annonce une aide d’urgence de l’ordre de 30.000 dirhams, dont on saura plus tard qu’elle sera versée à titre mensuel tout au long d’un exercice annuel.  Ensuite, une autre aide financière directe est décrétée et consiste en 140.000 dirhams pour les logements totalement effondrés et 80.000 dirhams pour couvrir les travaux de réhabilitation des habitations partiellement effondrées. “Croyez-le, ce ne sont pas des montants qui sont sortis de nulle part”, nous assure-t-on. “Ils ont fait l’objet de montages concrets, qui prennent notamment en compte nos engagements auprès des institutions financières quant aux équilibres que nous devons maintenir. Au niveau du département du Budget par exemple (chapeauté par Fouzi Lekjaâ, ndlr), je peux vous le dire, c’est un travail de pro qui a été fait.”

En dernier ressort, c’est une enveloppe de 120 milliards de dirhams (MMDH) qui devrait être consacrée, au cours des cinq dernières années, au programme d’urgence, avec une priorité naturellement au relogement des populations sinistrées. Une source proche du chef du gouvernement nous indique que si l’objectif est que tout ressorte de terre dans les dix-huit mois, les efforts actuellement déployés visent à ce que le contrat soit rempli dans l’année.

En tout cas, le ressenti de Maroc Hebdo à partir des échanges que nous avons eu avec différents responsables est que l’optimisme est de mise, pourvu que l’énergie ne faiblisse pas. A ce titre, d’aucuns sont sûrs que M. Akhannouch saura entretenir la même dynamique afin que la lancée sur laquelle tout le monde se trouve puisse se poursuivre sur la durée. Depuis la première réunion de la commission interministérielle, trois autres ont d’ailleurs suivi dans un laps de temps de deux semaines seulement, ce qui en dit long sur la cadence qui est actuellement suivie et qui constitue, désormais, une sorte de vitesse de croisière. “Le cadre est maintenant posé, ce qu’il faut faire c’est juste de le respecter en continuant de travailler,” commente-t-on.

Le matin du 23 septembre 2023, M. Akhannouch a enfin effectué sa première visite de terrain dans Al-Haouz après le séisme. Un déplacement qui, selon des sources locales que nous avons consultées, s’est plutôt bien déroulé et a donné lieu à différents moments de franche intimité où le chef du gouvernement serait notamment revenu sur sa propre expérience du séisme, celui du 29 février 1960 à Agadir, où dix membres de sa famille dont deux de ses frères avaient perdu la vie. Il faut dire aussi que le RNI dispose, sur le plan local, d’un enracinement fort, puisqu’il contrôle pas moins de 17 localités.  Celles que M. Akhannouch a visité, à savoir Douar Tansghart, dans la commune d’Asni, et Douar Haut Marigha, dans la commune de Ouirgane, en font justement partie. Par le biais de la Fondation Joud, M. Akhannouch finance, en outre, différentes œuvres caritatives; elle a d’ailleurs été très active après le séisme auprès des populations sinistrées, à l’image de nombreuses ONG qui, à l’initiative personnelle de Mohammed VI nous confie-t-on, ont pu prendre une part active au cours des secours -“Sa Majesté savait que les Marocains allaient vouloir aider leur concitoyens qui ont été les plus impactés et il a voulu qu’ils puissent le faire en tout liberté”, expose-t-on.

A Al-Haouz, M. Akhannouch ne se sera éternisé que quelques heures, puisqu’il est déjà, depuis lors, reparti sur le pied de guerre. Et s’il “garde le même cap”, expression que ceux qui le côtoient dans le privé savent qu’elle lui est très chère, nul doute que son passage au gouvernement pourrait durablement marquer les esprits. “Je ne crois pas que l’on mesure tout ce qui est fait chaque jour”, relève-t-on. “Mais je suis sûr que l’histoire finira par l’absoudre, indépendamment de tout ce que l’on peut écrire sur lui et que, je le sais, il lit assidûment et parfois le heurte, même s’il n’en dit rien publiquement. Ce qui importe cependant pour l’heure est que Sa Majesté est, de façon indéniable, derrière lui et derrière son gouvernement.”

Certaines de nos sources ont mis en exergue le fait que Mohammed VI lui a laissé le soin de faire devant lui, au cours de la séance de travail du 20 septembre 2023, la présentation du programme d’urgence, ce qui constituerait une sorte de reconnaissance à son égard et à l’égard de l’effort fait par l’ensemble des membres du gouvernement. Logique qui s’appliquerait aussi au sujet de la Moudawana, qu’en plus de M. Akhannouch piloteront le ministère de la Justice, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ) et la présidence du ministère public. Maintenant que le plus dur ne fait que commencer, au chef du gouvernement de faire en sorte d’être à la hauteur du mandat et de la sollicitude royale dont il semble plus que jamais entouré…


Questions à Mountassir Itri, acteur associatif à Tansghart, village touché par le séisme

“La visite d’Aziz Akhannouch a redonné espoir aux habitants”

Quelle perception avez-vous des opérations de secours et de relogement des habitants victimes du séisme?
En tant qu’acteur associatif local, je ne peux que saluer les énormes efforts consentis par les habitants de la région, victime d’un séisme dévastateur. Un engagement citoyen exemplaire. Je dois également rendre hommage aux autorités locales qui ont fait preuve de réactivité et ont redoublé d’efforts. Sans la conjonction des efforts (gouvernement, autorités locales et habitants), le bilan aurait été plus lourd. Je me rappellerai toute ma vie durant les gestes de bravoure de certains habitants qui ont pu sauver des dizaines de vie humaines et retiré des survivants des décombres. La visite qu’a effectuée Aziz Akhannouch, chef du gouvernement, dans la région, notamment dans le village Tansghart, relevant de la commune d’Asni, a redonné espoir aux habitants, les a réconfortés et leur permet aujourd’hui de voir l’avenir avec sérénité. Maintenant, la reconstruction doit aller vite et il ne faut pas oublier que le grand froid approche. Les habitants espèrent avoir de quoi y faire face.

Quel rôle la société civile a joué dans ces circonstances ?
Un rôle extrêmement important. Personne ne peut nier l’apport des ONG de la société civile dans la campagne de solidarité avec les victimes du séisme. Aussi bien sur le plan financier, matériel que moral, la société civile marocaine a démontré au monde entier de quelle belle pâte elle est faite. Les valeurs de partage et de touiza (actions collectives, ndlr) n’ont jamais eu leur véritable signification que pendant ce séisme. En plus, les acteurs de la société civile ont été le lien entre les populations sinistrées et le reste du monde, y compris les autorités, les caravanes de solidarité et l’opinion publique.

Quelle a été la réaction des victimes?
Au début, tout le monde était sous le choc vu l’ampleur des pertes humaines et des dégâts matériels. Mais au fur et à mesure que les campagnes de solidarité s’organisaient, les habitants ont repris confiance et leur moral a beaucoup évolué. Ils attendent avec espoir le retour à leur vie normale et que cette situation provisoire soit abrégée le plus rapidement possible. 

Recueillis par  N.J.

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