Un Ramadan à Essaouira

ON EST PRIVÉ DE CES ACCÈS DE COLÈRE BLANCHE, PARTIE INTÉGRANTE DE LA CULTURE RAMADANESQUE.

Voir Essaouira et y rester, au moins pendant le Ramadan, sinon beaucoup plus. C’est la tentation à laquelle succombent nombre de visiteurs de passage, d’ici et d’ailleurs, devenus sédentaires presque «à l’insu de leur propre gré». Comment peut-on qualifier une ville où demander l’heure est quasiment une offense? À Essaouira, le temps s’égrène au rythme et au son d’une horloge flemmarde. Au ralenti. Le mois de ramadan ne pouvait fonctionner autrement. Quand on est dedans, on a l’impression qu’une journée de Ramadan dure beaucoup plus que partout ailleurs, décalage horaire compris. Les voyageurs pressés sont priés de s’abstenir. Car on peut écoper d’une amende pour excès de vitesse à pied.

Le chantier d’aménagement d’une marina de riches et de leurs bateaux de luxe, ouvert depuis pas mal de temps, attendra. Les travaux ne peuvent que se bonifier, d’autant plus qu’Essaouira devait faire honneur à Saint-Malo, ville de la Bretagne française à laquelle elle est jumelée. À partir du port de pêche où les mouettes font la loi, le coucher du soleil est magnifique. Une boule rouge écarlate qui fait une plongée semi-nocturne jusqu’au petit matin. On attend qu’il lui arrive une panne d’énergie à l’échelle géologique, charriant ses mille millions de milliards d’années-lumière; en vain. Les Souiris pur sucre attendront, armés de leur potentiel de patience légendaire. La grande promenade piétonne n’a-t-elle pas attendu le temps d’une rotation de la terre autour du soleil et, chemin faisant, autour d’elle-même? À la terrasse du café de la Kasba, mieux vaut prendre son café en patience. Le garçon de service n’est jamais pressé. Il n’est pas non plus disponible. Il est convaincu que la terre tourne à son rythme à luie t à ses congénères. Le dernier des jeûneurs à l’appel du muezzin vous dirait qu’à Essaouira, les minutes s’écoulent plus lentement que dans le reste du pays. À la rue d’Al Khadara, l’affluence est d’une densité quasiment asiatique. La foule est en quête de légumes frais et pas chers. Quant à la viande, on reviendra. Le niveau de vie fait plus dans la dignité que dans un pouvoir d’achat improbable.

Dans les rues populeuses, on se bouscule, mais on ne se dispute pas. Les minarets qui toisent la ville d’en haut veillent à ce qu’il n’y ait pas de chamailleries plus que d’habitude. Le refus de céder à des attitudes de manque de nicotine ne doit pas être l’impulsion la plus forte, semblent se demander des jeûneurs séculaires et invétérés. Ce n’est pas pour autant que l’on sait si ce refus d’en venir aux mains provient d’une retenue réfléchie ou d’une autre forme de «paresse citoyenne». Quoi qu’il en soit, on est privé de ces accès de colère blanche, partie intégrante et d’accompagnement rarement démenti de la culture ramadanesque. Ce n’est peut-être que la marque d’une ville réputée pour son artisanat raffiné et son penchant pour la peinture artistique. Dans cette petite ville intra-muros, il y a plus de galeries et d’expositions que dans le tout Casablanca. Ne vaut-il pas mieux qu’il en soit ainsi, avec cette fausse farniente qui participe de l’identité de la ville, tout au long de ses festivals à l’adresse du monde?


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