RACISME ET ESCLAVAGISME

LES STATUES DE L’OPPRESSION BLANCHE SONT DEBOULONNEES

Une des conséquences, en Europe, de la mort de George Floyd et des manifestations américaines monstres est la création d’un nouveau mouvement «des statues», qui veut effacer et éradiquer de l’espace public les monuments à l’honneur et à l’effigie de colonisateurs ou d’esclavagistes. Ce que l’on n’aurait jamais cru possible est arrivé: même le si glorieux Christophe Colomb a été dévissé comme Saddam Hussein, à Bagdad, par les foules déchaînées… entre ces deux personnages, il n’y a rien de commun si ce n’est la création directe ou indirecte, à cause d’eux, de multiples souffrances et morts humaines!

Un «mouvement des statues», avec des militants antiracistes de Black Lives Matter, listant, désormais, toutes les effigies de l’espace public qui symbolisent, (de leur point de vue antiraciste), «l’oppression blanche». Il faut lui imputer cette extraordinaire et bien étonnante conséquence, en Europe, -c’est donc un mouvement si puissant qu’il s’exporte- du mouvement de protestation qui a suivi la mort de George Floyd aux Etats- Unis, tué par un policier de Minneapolis (Minnesota), le 25 mai 2020.

Les militants de Black Lives Matter ont déclenché de cette manière un vaste débat sur un passé colonial et impérialiste caché dans les pays ex-esclavagistes et ex-colonisateurs, pour mieux dénoncer des inégalités persistantes et encore aiguisées par la pandémie qui a ravagé, par ses conséquences et sanitaires et économiques, le monde entier, cette année.

En Angleterre, l’un des principaux foyers de la mobilisation européenne avec la Belgique, les statistiques démontrent amplement que les Noirs et les autres minorités ethniques sont morts en bien plus grand nombre que les Blancs anglais. On n’oublie pas que l’Angleterre avait le plus vaste empire colonial sur lequel «le soleil ne se couchait jamais», (aujourd’hui reconverti en Commonwealth) suivi de la France. Se sont partagé les restes du monde l’Espagne, le Portugal, l’Italie, l’Allemagne, la Hollande. On n’oubliera pas non plus l’esclavage, 20 millions à travers la Traite atlantique, vers les Etats-Unis et fait par les puissances négrières anglaise et française et la Traite arabe, qui a prélevé 17 millions de Noirs à l’Afrique…

Arracher ces statues signifie que les traces du passé sont bien là et que la douleur des hommes ne s’oublie pas parce que les générations précédentes meurent: elles n’emportent pas avec elle les traumatismes, la violence et les meurtres.

Aujourd’hui, nous apprenons que dans le port de Bristol, en Grande-Bretagne, des militants ont spectaculairement jeté à l’eau la statue de l’esclavagiste Edward Colston. On signale qu’elle a été repêchée, jeudi 11 juin, par les services de la mairie, et qu’elle devait être placée en lieu sûr, pour être ajoutée aux collections des musées anglais. La veille du jour où elle a été déboulonnée, Marvin Rees, le maire de la ville de Bristol, dans le sud-ouest de l’Angleterre, un travailliste d’origine jamaïcaine, a expliqué qu’il voulait laisser la population décider quelle mémoire elle souhaitait honorer. Les citoyens ont proposé le nom de Paul Stephenson, un militant des droits civiques, qui, en 1963, lança avec succès une campagne de boycottage des bus de Bristol dont les responsables et propriétaires refusaient d’embaucher des chauffeurs noirs, parce qu’ils étaient noirs!

On peut légitimement se demander pourquoi avait-on ressenti le besoin d’ériger des statues à des individus qui achetaient et vendaient des êtres humains, les exposant à l’infamie, au viol, à la mort par maladies, au suicide et aux travaux forcés: c’est de ces Noirs-là que descend George Floyd. Qu’on ne s’y méprenne pas, Obama n’a pas changé le visage de l’esclavage et des Noirs en Amérique, d’abord il n’est pas le fils de descendants d’esclaves, son père était un Kényan venu étudier aux USA et sa mère était américaine blanche. Et qu’on n’oublie pas que le dossier de la Traite arabe n’a jamais été ouvert…

A Oxford, c’est l’effigie de Cecil Rhodes, un impérialiste acharné et un très grand promoteur et défenseur de la soi-disant supériorité britannique, qu’un collectif d’étudiants manifestants de la prestigieuse université d’Oxford alliés à un gros groupe de militants antiracistes tente de décrocher du fronton de l’Oriel College.

A Londres, la statue de Robert Milligan, un fameux planteur esclavagiste du 18ème siècle, connu par sa passion vis-à-vis de la supériorité blanche et de sa violence vis-à-vis des esclaves, a été déboulonnée, mais dans le calme, mardi 9 juin, avec l’assentiment et le consentement du maire travailliste de la ville, Sadiq Khan (d’origine indienne ou pakistanaise, l’Inde et le Pakistan étaient colonies britanniques). Elle sera envoyée vers le Museum of London Docklands.

A Glasgow, en Ecosse, le débat et les discussions se recentrent autour de la statue de Guillaume III d’Orange, un roi anglais d’origine hollandaise, dont on a exhumé les liens avec le commerce d’esclaves. A Poole, au sud de l’Angleterre, c’est la statue du fondateur du scoutisme, Robert Baden-Powell, qui est visée alors qu’un nombre d’habitants et la majorité des élus conservateurs s’opposent à son enlèvement.

On assiste, avec ces faits, et c’est un fait spectaculaire, à une réappropriation et à une relecture de l’histoire. On n’aurait jamais cru possible que cela puisse advenir… Le site toppletheracists.org a listé plus de 70 statues à déboulonner. Les historiens et les chercheurs se sont emparés de la question esclavage, esclavagistes et colons et du débat actuellement enflammé. Si les uns saluent avec bonheur une réappropriation de l’histoire nationale de chaque peuple, les autres et les conservateurs alertent sur les dangers, certes réels, d’une guerre culturelle. Les personnes auxquelles on a demandé d’oublier les crimes de Colston, on leur a aussi demandé de taire leurs propres difficultés qui ont été mises crûment en lumière par la pandémie, d’après l’historien David Olusoga, un Britannique d’origine nigériane.

L’historien et documentariste Michael Wood se demande pourquoi il avait fallu autant de temps, des siècles, pour se confronter au fait que les espaces publics et les rues sont pleins de mémoriaux à la gloire de personnages responsables de la mort de milliers de gens. Nous, nous ne le savions pas. Et il eût été très intéressant de savoir ce qui était écrit sur les statues qu’on a déboulonnées. Par contre, Geoff Palmer, historien à l’université d’Edimbourg, pense qu’abattre des statues est un acte émotionnel qui ne répond pas aux vrais problèmes du racisme institutionnel. Ce en quoi il a parfaitement tort car les symboles agissent en permanence sur notre perception du monde et notre inconscient.

On retrouve cette même ligne de pensée chez Louise Richardson, vice-chancelière de l’université d’Oxford qui prétend que l’université d’Oxford existe depuis neuf cents ans. Pendant plus de huit cents ans, ses recteurs estimaient que les femmes ne méritaient pas d’éducation. Ils avaient tort, mais nous devons remettre les choses en contexte. Ce qui est une explication d’ordre féministe mais non humanitaire. Entre ne pas éduquer les femmes, et en faire des esclaves achetées et vendues, séparées de leurs maris et de leurs enfants, même en bas âgé, vendues et rachetées par un autre «maître», exposées nues sur les marchés d’esclaves, objet sexuel et objet de viols permanents, il y a un énorme fossé que Mme Louise Richardson a franchi allègrement, sans tenir compte de ce que l’horreur de l’esclavage et de la colonisation ont été…

Le mouvement Black Lives Matter a été jugé par Pékin et Moscou comme une faiblesse des démocraties libérales, ils ne réalisent absolument pas, ferrés comme ils sont dans le totalitarisme, que ce qu’ils perçoivent comme une faiblesse est en réalité une force. Le Parti travailliste soutient le mouvement Black Lives Matter tout en essayant de canaliser sa vindicte. 130 conseils municipaux de gauche ont annoncé qu’ils allaient passer en revue leur patrimoine. Keir Starmer, chef du Parti travailliste, a appelé à une réforme des programmes pour un meilleur enseignement du passé esclavagiste. Les députés écossais se sont élevés et ont prononcé un discours pour l’érection d’un Musée écossais du Racisme.

Les députés conservateurs ont commencé à réagir, contre le mouvement libéral, contre les travaillistes; certains d’entre eux proposent d’escamoter le très fameux buste de Karl Marx dans le cimetière de Highgate, à Londres. D’autres veulent ériger des statues aux premiers ministres femmes du pays et aux chanceliers de l’Echiquier issus des minorités. Boris Johnson, le Premier ministre, s’est contenté de dénoncer des «violences» qui ont été constatées en marge de certaines manifestations. Comment réagira-t-il, (plus fort?) si son idole, Sir Winston Churchill, est de nouveau prise pour cible? Face à Westminster, la massive statue en bronze de l’ex-Premier ministre, héros de la résistance de la Deuxième Guerre mondiale, avait été taguée d’un «racist» prestement effacé, le week-end dernier. Pour éviter un nouvel outrage lors des manifestations prévues à nouveau samedi 13 juin, les autorités l’ont recouverte d’un grand sarcophage en métal.

En quelques jours, on l’a vu, Black Lives Matter est devenu un slogan universel parcourant le monde entier, chacun y mettant sa part de Black… c’est-à-dire ce qu’il sent de persécuté en lui. Le mouvement est arrivé jusqu’en Belgique, où ce sont surtout des statues et des bustes de Léopold II qui ont été ciblés dans le cadre d’une «décolonisation de l’espace public» revendiquée par les mouvements antiracistes. Et il y a de quoi! Roi de 1865 à 1909, colonisateur forcené du Congo, qui fut sa propriété privée avant d’être repris par l’Etat et de devenir le Congo belge, en 1908, l’ancien monarque fut un bâtisseur de génie pour certains, un tyran génocidaire pour d’autres. On a compris les tendances des deux clans inverses. Promoteur, en tout cas, d’une aventure coloniale qui permit au petit pays de se doter d’un vaste territoire africain qui engloba aussi, de 1920 à 1962, les actuels Rwanda et Burundi, sous mandat belge jusqu’à leur indépendance.

Des travailleurs (encore eux) ont eu à nettoyer les graffitis recouvrant une statue de Léopold II, après une manifestation contre le racisme, à Bruxelles, le 11 juin. Il faut noter que la mobilisation Black Lives Matter a rassemblé 10.000 personnes, dimanche 7 juin, devant le palais de justice de Bruxelles. Au lendemain de la manifestation, des bustes de Léopold II ont disparu des universités de Mons et Leuven, les mots «meurtrier» et «pardon» en ont orné d’autres un peu partout. A Ekeren, près d’Anvers, un statue a été emportée par le personnel municipal, afin d’être rénovée, selon l’explication officielle, en fait, on a voulu la protéger d’éventuels graffiteurs ou casseurs et les tensions ne sont pas apaisées en Belgique.

Une image plus forte encore a été vue à deux pas du palais royal, en plein centre de la capitale, une immense représentation du monarque Léopold II sur un imposant et fier destrier (elle est vraiment spectaculaire, voulant signer la grandeur d’un pays petit par sa géographie grâce à la gigantesque statue de celui qui étendit ses territoires… en Afrique!) a été maculée de peinture rouge, c’est-à-dire de la couleur du sang. L’épopée coloniale belge aurait, selon des historiens, provoqué la mort de 3 millions à 5 millions d’Africains. Dans son ouvrage Les Fantômes du roi Léopold, l’Américain Adam Hochschild évoquait, en 1998, la disparition de 10 millions de ce qu’on appelait les «INDIGÈNES». Un chiffre souvent contesté mais validé, en revanche, par Jan Vansina, un historien flamand belge de renom, professeur à l’université américaine du Wisconsin, mort en 2017.

En 1960, au moment de l’indépendance du Congo, le jeune roi Baudouin évoquait pourtant le «génie» (je le cite) de son ancêtre royal, sans un mot de demande de pardon ou d’excuses pour les colonisés qui furent victimes de l’Etat belge, victimes directes de féroces répressions militaires et de grandes sociétés minières et agricoles qui exploitaient notamment le caoutchouc et s’étaient même dotées de milices chargées de faire régner l’ordre, par la force, par le meurtre si nécessaire.

Il faut rappeler qu’en 2018, il y avait un gros malaise lors de l’inauguration officielle de l’Africa Museum, à Tervuren. L’actuel chef de l’Etat belge, le roi Philippe, n’était pas présent pour des raisons de protocole et de sécurité dans ce lieu qui avait cessé d’être le Musée de l’Afrique centrale, avec ses 180.000 objets recensés, pour devenir un lieu consacré à l’histoire africaine, où l’on parlait de mémoire, d’exploitation et d’une période raciste et immorale. Ce musée fait penser au Musée d’Ethnologie de Berlin, où il y a des millions d’objets ramenés des colonies, certains exposés et d’autres pas, vu l’énorme quantité de pièces… et à tant d’autres musées coloniaux de par le monde! Les tensions ne sont pas apaisées en Belgique. Une pétition bilingue qui a récolté plus de 70.000 signatures réclame le déboulonnage de toutes les statues rappelant la colonisation mais une contre-pétition réclame le contraire et leur maintien.

Le collectif Mémoire coloniale, qui milite notamment contre le racisme anti-Noirs déclare qu’il ne doit pas s’agir de nier le passé colonial, mais de décoloniser les esprits. Le simple déboulonnage de statues pourrait même être dangereux s’il aboutit finalement à nier le lien entre ce passé et le racisme d’aujourd’hui. C’est une erreur de croire que les signes, effigies, drapeaux, bannières et statues ne sont pas sans conséquences sur les esprits. On ne doit pas commémorer les hommes et les femmes sanguinaires, immoraux et injustes. A Bruxelles, le gouvernement régional a promis d’examiner la création d’un mémorial de la décolonisation, tout cela prend l’allure d’un repentir bien tardif.

La réflexion sur cette période généralement et intégralement gommée de l’histoire belge (et de toutes les histoires esclavagistes et coloniales, c’est moi qui souligne) doit, en tout cas, passer par l’école, l’information, la publication d’oeuvres des colonisés euxmêmes (rendons au passage hommage à Albert Memmi, qui vient de disparaître, nous laissant le magnifique livre Portrait du colonisé, préfacé par Jean-Paul Sartre).

On ne doit plus parler d’une époque «tout simplement ignorée», comme le prétendent des gens malhonnêtes intellectuellement. Pascal Blanchard, en France, fait un très beau travail sur toute la question coloniale; historien, documentariste, il est spécialiste de l’Empire colonial français, des enjeux de diversité et des histoires de l’immigration. En fait, il faut décoloniser les esprits, ceux des colons comme ceux des colonisés pour que l’Histoire restaure toutes les vérités et celles, cachées honteusement, de l’édification et de la puissance du monde blanc occidental sur l’esclavage et la colonisation.

PAR PR. GHITA EL KHAYAT MEDECIN PSYCHIATRE-PSYCHANALYSTE


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