Rachid Talbi Alami tire à boulets rouges sur le PJD


LES PIEDS DANS LE PLAT


La sortie tonitruante, contre le parti islamiste, du ministre de la Jeunesse et des Sports et numéro deux du RNI, risque de faire éclater le gouvernement de Saâd Eddine El Othmani.

La majorité actuelle traverse une passe difficile. Elle est en effet confrontée à une vive controverse entre le PJD et le RNI. Celle-ci s’est cristallisée et ensuite emballée au lendemain des élections partielles de Fnideq, le 20 septembre 2018, où le siège parlementaire a été remporté par le candidat RNI, Ahmed El Mrabet Soussi, avec 4.861 voix, devant ceux du PJD (3.918) et du PAM (3.472). Cet élu avait vu son élection en octobre 2016 invalidée par la Cour constitutionnelle. Lors de l’université d’été de son parti, tenue à Marrakech les 21 et 22 septembre 2018, Rachid Talbi Alami, membre du bureau politique du RNI et ministre de la Jeunesse et des Sports avait réagi sur cette victoire électorale. Il a ainsi déclaré que c’était là «un test sur le terrain ayant confirmé le leadership du RNI». Et d’ajouter que «les citoyens ont voté contre ceux qui souhaitaient détruire le pays» et que ceux qui tirent sur le RNI et son président auraient pour «modèle le projet politique du président turc» visant à nuire aux personnes et à remettre en doute toutes les composantes du pays. Il a ajouté que le PJD était «en train de détruire l’économie nationale et le pays afin de mettre la main dessus».

Des positions inacceptables
Dans un premier temps, c’est le secrétaire général- adjoint de la formation islamiste, Slimane El Omrani, qui réagit en dénonçant une attaque contre son parti, ses principes et ses fondements: «Ce sont des positions graves, nuisibles et inacceptables qui violent de manière flagrante la charte de la majorité dont votre parti est signataire », déclare-t-il. Puis, c’est le secrétaire général du PJD en personne, Saâd Eddine El Othmani, qui appelle, lundi 24 septembre, les siens à ne pas répliquer à Rachid Talbi Alami. Il leur demande d’attendre la réunion des instances «compétentes» pour examiner cette question. Mais le RNI en remet une couche, le lendemain même, soit mardi 25 septembre, par la voix de Mustapha Batas, membre du bureau politique et directeur du siège du parti.

Il clame que le PJD et le RNI doivent «laver leur linge sale» devant l’opinion publique tout en accusant au passage la formation islamiste de «porter des coups à la majorité gouvernementale ». Il précise encore que la place du RNI au sein du cabinet n’est pas le fruit de la seule volonté du PJD, une sorte d’aumône, mais relève plutôt de négociations sur des bases bien définies. Dans un second temps, c’est le secrétariat général du PJD qui se saisit de cette polémique lors de sa réunion du mardi 25 septembre. Le communiqué publié à cette occasion reprend pratiquement les éléments de langage de Slimane El Omrani en les articulant autour de plusieurs points. Il s’insurge contre la qualification de «destructeur» collée au PJD; il condamne des attaques «irresponsables» en contradiction avec les principes et les règles de la loi organique sur le fonctionnement du gouvernement ainsi qu’avec le pacte de la majorité signé en février 2018; il s’étonne enfin qu’un ministre siège toujours dans un gouvernement dont le chef dirige un parti porteur d’un projet «destructeur» pour le pays.

La tension est montée d’un cran, dans la soirée de mercredi 26 septembre, avec la réaction du président du RNI. Il a fait part de la «sidération» de son parti devant la « profusion de réactions surdimensionnées et inintelligibles qui ont pris pour cible un membre du bureau politique» s’adressant à la jeunesse de son parti. Il soutient que ce responsable était dans son rôle et dans son droit pour s’exprimer sur des choix économiques que «notre pays poursuit ou devrait suivre ou éviter.» Il met en cause le communiqué du secrétariat général du PJD, à l’issue de sa réunion mardi 25 septembre, qui a attaqué publiquement un responsable du RNI.

Climat de crise
Il se dit également scandalisé devant l’abaissement du débat politique alors qu’il devrait porter sur les questions de développement économique et sur le social. Enfin, il fait cette mise au point pour l’avenir. Si par le passé, le RNI n’a pas réagi à propos de certaines attaques parce que jugées mineures pour préserver un climat de travail, tel ne sera plus le cas. Le RNI ne se laissera plus prendre pour cible pour faire justice de «calomnies» colportées par une propagande devenant un obstacle au sérieux du travail gouvernemental. Comment va évoluer cette situation dans un avenir prévisible? Va-t-elle perdurer et rebondir sur d’autres questions? En tout cas, prévaut et se consolide même un climat: celui d’une crise dans les rapports entre ces deux formations. Elle s’est déclinée tout au long des dix huit mois de ce cabinet en de multiples circonstances.

Voici quelques semaines encore, c’est Abdelali Hamiddine, parlementaire, membre du secrétariat général du PJD qui a appelé sans autre forme de procès au retrait du RNI du gouvernement. «Que gagne le Maroc dans le maintien de ce parti?», s’est-il demandé. Il s’en est aussi pris au président du parti de la colombe, Aziz Akhannouch, en lui reprochant «sa mission qui a été de faire échouer la mission de Abdelilah Benkirane, chef de gouvernement désigné». Il a aussi ajouté que ce parti était devenu «un fardeau qui pèse sur le gouvernement de Saâd Eddine El Othmani» et que «la campagne du boycott a cassé le mythe du parti majoritaire en cours de création».

Il en tire la conclusion que cette situation a annihilé l’espoir de le voir jouer un «rôle politique central et majeur dans un avenir proche». Une approche confortée à ses yeux par le limogeage du ministre RNI de l’Economie et des Finances, Mohamed Boussaïd, le 1er août. Un autre poids lourd du RNI, Moulay Hafid Elalamy, n’est pas non plus épargné par M. Hamiddine et ce pour une mise en cause de conflit d’intérêt et pour nourrir le «le mariage obscène entre le pouvoir économique et le pouvoir politique». A noter qu’il n’y a que le ministre RNI de la Justice, Mohamed Aoujjar, qui trouve grâce à ses yeux et qui reste une personnalité politique respectable.

Fin août, début septembre 2018, dans la région du Souss de Akhannouch, des dizaines de militants du PJD ont rejoint le parti de la colombe; d’autres avaient également quitté auparavant la formation islamiste dans d’autres localités.

Un air de “chacun pour soi”
M. Hamiddine propose, pour surmonter le «péché » du blocage durant les six mois précédant la nomination d’El Othmani, de mettre sur pied une nouvelle majorité avec seulement quatre composantes: PJD, Istiqlal, PPS et MP. Un climat détestable donc qui avait été nourri, au début de l’année par le boycott du conseil de gouvernement du 8 février de la part des ministres du RNI en signe de protestation contre les attaques de Abdelilah Benkirane contre le président de leur parti, Aziz Akhannouch, à propos du danger de la «collusion entre l’argent et la politique».

Tous ces faits attestent de la persistance d’une crise dans la majorité actuelle. Le pacte signé entre ses six composantes, le 19 février 2018, n’a pas fonctionné. Les principes de la coordination, de cohésion et de solidarité ne paraissent plus que comme des pétitions de principe sans caractère contraignant. D’ailleurs, combien de réunions des chefs des six partis de la coalition majoritaire actuelle se sont tenues depuis la signature du pacte, voici neuf mois? Tout paraît se passer comme si c’était pratiquement le «chacun pour soi». Plusieurs facteurs cumulatifs ne peuvent que pousser dans ce sens.

Le premier d’entre eux, c’est que la compétition est ouverte, rude même, entre le PJD, d’un côté, et le RNI, de l’autre. Le président du parti de la colombe, au cours de l’année écoulée et du premier trimestre de celle-ci, s’est en effet engagé et mobilisé dans un vaste processus de restructuration et d’occupation du terrain en organisant pas moins de douze congrès régionaux –et même un treizième pour les MRE.

Un régime de puissance qui s’inscrirait dans un schéma privilégié de classement au premier rang aux élections législatives de 2021. Il l’a dit et redit à maintes reprises. Certains se demandaient même s’il n’y avait pas un autre ordre de marche tourné vers un agenda plus proche, dans l’éventualité et la préparation d’élections anticipées…

Un cas de figure fortement improbable, cependant, pour de multiples raisons: arrêt d’un calendrier normal de législature, contexte intérieur peu favorable, image à l’international d’une démocratisation heurtée… les conséquences du boycott du printemps dernier ont pesé dans ce sens dans la mesure où Aziz Akhannouch, dont une société est visée par ce mouvement, pouvait difficilement repartir en campagne dans des conditions optimales.

Procès d’un projet
En tout état de cause, la rivalité avec le PJD l’emportait sur les exigences d’une solidarité de la majorité. Avec les déclarations de Rachid Talbi Alami, le divorce s’accentue. Le ministre RNI invoque ainsi l’altérité entre le projet de société de son parti et celui du PJD, un débat qui avait dominé la campagne électorale de 2016. Il va plus loin en soulignant la parenté –ou la filiation– avec le parti AKP d’Erdogan, en Turquie, et en faisant le procès d’un projet et d’un programme islamiste destructeur. Les voix se sont élevées dans les rangs de la formation islamiste pour demander le départ de Rachid Talbi Alami du gouvernement.

A son retour de New York, où il a prononcé le discours du Maroc devant la session de l’assemblée générale des Nations Unies, mardi 26 septembre 2018, que décidera Saâd Eddine El Othmani? Réactiver les liens avec ses alliés de la majorité et surtout avec le RNI? C’est souhaitable, mais est ce possible? Proposer au Souverain le renvoi de ce ministre? Constitutionnellement, il en a la possibilité, qui lui est offerte par les dispositions de l’article 47. Politiquement, la réponse négative s’impose à l’évidence. Pourquoi? Parce que c’est l’explosion en plein vol de la majorité, le RNI ne pouvant accepter une telle sanction.

Perte de sa crédibilité
Prendre position au sein de son parti sans s’impliquer en tant que Chef du gouvernement? C’est sans doute l’option la plus probable, mais elle a un coût politique pour lui: continuer à travailler avec un ministre RNI qui considère que lui et son parti, le PJD, sont «destructeurs», accentuer la perte de sa crédibilité de chef de l’Exécutif, accuser dans le même temps dans sa propre formation les effets du «compromis» d’avril 2017, enregistrant de nouveau un avatar dans le sens d’une «compromission» pénalisante.

C’est que Saâd Eddine El Othmani et les siens ne comptent pas envisager leur départ depuis qu’ils ont rejoint et intégré la direction des affaires publiques en janvier 2012. Pas davantage, ils ne pourraient faire de cette «affaire» Rachid Talbi Alami un motif suffisant pour retourner dans l’opposition si ce ministre était maintenu contre leur éventuelle proposition formelle de son limogeage. Si bien que, fragilisé dès le départ par suite des conditions de sa formation, affaibli par tous les faits cumulatifs intervenus depuis avril 2017 (Al Hoceima, Jerada, renvoi de quatre ministres, le 24 octobre 2017 puis d’une secrétaire d’Etat du PPS le 20 août 2018,…) le voilà qui aurait alors continué à «gérer» un ministre RNI faisant le procès public du parti du Chef du gouvernement. Comment peut-il redresser la tête? Et que pourrait bien faire M. El Othmani pour conjuguer les efforts et les actions de ses cinq alliés de la majorité pour entreprendre et poursuivre les multiples réformes inscrites dans son agenda de travail?

Une majorité en crise, c’est aussi le volet concernant les rapports entre ce Chef du gouvernement et son allié, le PPS. Déjà, voici onze mois, le limogeage de deux ministres de ce parti –le secrétaire général Mohamed Nabil Benadallah et Hocine Louardi– avait été considéré comme une mesure injuste.

Depuis cinq semaines, le renvoi de la secrétaire d’Etat de cette même formation, Charafat Afaïlal, n’a pas été davantage accepté, ne serait-ce que du fait de la procédure discourtoise de cette mesure.

“Normalisation” dans la confusion
Le PPS attend toujours des explications et des justifications sérieuses et crédibles à cet égard. Il a reporté jusqu’au 27 octobre 2018 la réunion de son comité central, initialement prévue le 22 septembre. D’ici là, son bureau politique examine toutes les options et il pourra alors décider soit de son maintien soit de son retrait. Même si le PPS n’a que des liens bien tenus avec d’autres alliés de la majorité –comme l’USFP et le RNI-, il reste que ce qui se passe aujourd’hui au sein de la majorité pourrait le positionner plus avantageusement sur des bases plus claires: continuer dans ce climat et ce désordre? Reprendre sa liberté pour ne plus être comptable de tels errements et se mobiliser autour de son socle démocratique et progressiste?

Au fond, n’est–ce pas une «normalisation» qui est en marche de manière souvent confuse? La séquence PJD depuis 2011 n’a-t-elle pas achevé son cycle politique? Le temps n’est-il pas venu d’une correction intégrant la formation islamiste mais avec un coefficient de minoration laissant davantage d’espace aux tenants pluriels d’un autre ordre adossé à un projet de société tournant le dos à celui du PJD, Benkirane hier et El Othmani aujourd’hui?.

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