Rachid achachi : "Le Maroc doit exiger une neutralité iranienne dans le dossier du Sahara"


Rachid Achachi, géopoliticien, chroniqueur et consultant en stratégie


Alors que l’Arabie Saoudite opère un rapprochement historique avec l’Iran, les cartes géopolitiques sont en train d’être rebattues au Moyen- Orient, avec un impact évident sur l’Afrique du Nord et le Maghreb.

Bien qu’étant l’allié traditionnel des Etats-Unis, on remarque que l’Arabie Saoudite s’éloigne de certaines positions américaines. Comment analysez- vous cette tendance ?
On voit que depuis le début de la guerre en Ukraine, une brèche s’est ouverte pour l’Arabie Saoudite pour sortir progressivement du diktat américain. L’affaire Khashoggi, considérée comme une épée de Damoclès contre Mohamed Ben Salmane, est l’un des facteurs qui expliquent cette volonté. Aussi, il faut noter qu’en laissant l’Arabie saoudite livrée à elle-même dans sa guerre contre les Houthis au Yémen, les Etats- Unis ont de fait rendu nul le célèbre accord de Quincy, qui garantissait au Royaume une protection américaine sans faille. Ainsi, la reprise des relations diplomatiques avec l’Iran et la volonté ferme de réintégrer la Syrie dans le giron arabe laissent présager l’émergence d’un leadership saoudien plus réaliste, et surtout plus conciliant.

Quelle conséquence aura à votre l’avis la réadmission de la Syrie dans la région ?
Il faut comprendre qu’au début de la dernière décennie, avant le déclenchement de la guerre civile en Syrie, deux grands projets rivaux étaient sur la table de Bachar El Assad. Le premier était celui d’un gazoduc permettant d’intégrer l’Irak, l’Iran et la Syrie afin de permettre à Téhéran d’exporter son gaz à l’Europe. Le second était celui d’un oléoduc permettant à l’Arabie Saoudite et au Qatar d’écouler leur pétrole via la Syrie, en méditerranée. En 2010, le régime de Bachar El Assad a fait le choix du premier, et s’est donc mis sur le dos Ryad et Doha. Dès l’enclenchement de la guerre civile en 2011, les deux capitales ont vu là la possibilité d’écarter le régime de Bachar El Assad au profit d’un autre qui leur serait plus favorable.

Car rappelons que l’Arabie Saoudite n’a aucune voie d’exportation terrestre de ses énergies fossiles, et qu’elle demeure dépendante du détroit d’Ormuz. Or, la survie du système El Assad, grâce notamment à l’intervention russe et iranienne, a mis fin aux desseins saoudiens. Maintenant que les tensions sont retombées, l’on peut s’attendre à une réactivation de ces deux projets qui ne seront plus mutuellement exclusifs comme en 2010.

Pensez-vous que les évènements actuels au Soudan, pays faisant partie de la périphérie directe du Moyen-Orient, sont liés ?
Bien entendu. le général Al Burhan n’a pas hésité à s’appuyer sur des mouvements islamistes proches des Frères musulmans pour asseoir sa légitimité en vue des prochaines élections, et à fonder son discours politique sur le populisme islamiste, dont le credo est le renouveau du pays par l’islam. De son côté, le soutien apporté par Dogolo à l’Arabie saoudite durant la guerre au Yémen pourrait lui permettre, à terme, si jamais le conflit tourne en sa faveur, de compter sur un appui au moins implicite de Riyad, qui pourrait voir dans ce basculement militaro-politique un moyen de neutraliser le risque d’une mainmise politique future des Frères musulmans sur Khartoum, mais aussi une reconfiguration régionale intéressante, dans un contexte d’émancipation graduelle de Riyad de la tutelle de Washington.

Bien que le Maghreb ne soit pas directement concerné par ces évolutions, un changement de leadership dans le monde arabe pourrait affecter le Maroc…
Concernant le dossier iranien, le Maroc se doit d’obtenir des garanties afin d’emboiter le pas à l’Arabie Saoudite. Nous devons proposer un “package”, puisque tous les dossiers sont directement ou indirectement liés et imbriqués. Ainsi, une reprise de relations avec l’Iran et avec la Syrie doit s’accompagner d’une neutralité claire du premier, et d’un retour à la position de 2001 pour la seconde (retrait de la reconnaissance de la “rasd”).

Cette démarche implique aussi un engagement saoudien plus poussé dans le dossier auprès du principal facteur d’instabilité dans la région du Maghreb : l’Algérie. Une telle ambition de consolidation géopolitique ne saurait donc se faire sans une implication diplomatique directe de Riyad dans le dossier du Sahara marocain, ou au moins d’une médiation ferme et pragmatique.

Articles similaires