Froid entre Rabat et Berlin: Les raisons d'une colère

Rien n’est encore vraiment clair au sujet des véritables motivations de la décision des autorités marocaines de ne plus traiter avec l’ambassade d’Allemagne mais selon différentes sources, il s’agit tout d’abord d’une “réaction d’orgueil”.

Que la diplomatie allemande ait une compréhension plutôt limitée de ce qui se passe sous nos latitudes maghrébines est un fait établi. L’illustration en avait notamment été faite à travers le geste de l’Auswartiges Amt (AA), l’office des Affaires étrangères de la République fédérale d’Allemagne, d’écarter le Maroc et la Tunisie de la conférence qu’il avait organisée le 20 janvier 2020 au sujet de la Libye à Berlin -dite justement “conférence de Berlin”-, alors que le Royaume avait par exemple accueilli les négociations ayant débouché le 17 décembre 2015 à Skhirat sur l’accord politique interlibyen -le ministère des Affaires étrangères avait d’ailleurs taxé, à J-2, l’Allemagne d’être “loin de la région et des complexités de la crise libyenne”.

C’est ce que, en tout cas, certaines sources ont souligné lorsque nous avons pris soin de les contacter pour tenter de décrypter la décision prise le 1er mars 2021 par les autorités marocaines de suspendre tout contact avec l’ambassade d’Allemagne à Rabat et dont le lendemain encore la diplomatie allemande elle-même ignorait les raisons, le ministre des Affaires étrangères allemand, Heiko Maas, ayant confié avoir personnellement été informé par voie de médias -l’ambassadrice du Maroc à Berlin, Zohour Alaoui, était à ce titre convoquée, le 2 mars 2021, au siège de l’AA “pour une discussion urgente et pour expliquer le processus”.

Avancer ses pions
Ainsi, il est seulement fait mention, dans un document signé de la main du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et adressé au Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, et à l’ensemble des membres de son cabinet, de “malentendus profonds”. Pour d’aucuns, réduits dès lors à conjecturer devant l’absence de clarifications de la part du département concerné, une des raisons pourrait justement avoir un lien avec l’épisode de la conférence de Berlin, resté sans doute en travers de la gorge de la diplomatie marocaine si l’on part en tout cas du refus de M. Bourita de prendre part, le 5 octobre 2020, à la vidéoconférence organisée, en marge de l’assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU), par l’Allemagne encore à propos de la Libye.

L'ambition de Berlin
“Il y a eu, c’est vrai, de la part de Berlin de nombreuses maladresses, l’Allemagne ne faisant en fait encore que découvrir le Maghreb,” analyse une de nos sources. “Pour sa conférence sur la Libye, elle avait cru bon de se contenter d’inviter seulement les pays ayant à ses yeux un rôle direct, autrement dit militaire, dans le pays, ce qu’un pays rompu à la politique régionale comme la France n’aurait par exemple pas fait comme en témoigne d’ailleurs l’appel du président Emmanuel Macron au roi Mohammed VI, à deux jours de la conférence, pour souligner “le rôle important” du Maroc.

Parmi les autres puissances traditionnellement présentes dans la région, on sait d’office qu’une partie de la politique maghrébine se fait aussi à Rabat”. Et d'illustrer, à cet égard, par le fait que le Maroc ait été convié à participer, le 16 février 2021, au sommet du G5 Sahel à N'djamena, capitale du Tchad. “Je peux vous garantir qu’il n’en aurait rien été si cela avait été l’Allemagne et pas la France,” poursuit notre interlocuteur.

Mais que cherche alors l’Allemagne, au final, à se mêler de ce qui se passe loin de ses terres, elle qui fait plutôt depuis sa défaite à la Seconde Guerre mondiale profil bas? “Elle veut avoir un rôle à jouer, tout simplement,” lance une autre source. “Personne n’ignore, au sein des grandes chancelleries, le souhait de l’Allemagne de devenir membre permanent du Conseil de sécurité. Des dossiers comme la Libye lui permettent, selon l’analyse de ses diplomates, d’avancer ses pions”. Sauf que son ignorance des sujets lui poserait donc un handicap.

La question du Sahara marocain offre d’ailleurs elle-même, toujours selon nos sources, un exemple éloquent, et ne serait elle aussi pas étrangère au courroux de Rabat, si ce n’est en fait son principal déclencheur, avec notamment l’initiative, au mois de décembre 2020, de l’Allemagne de réunir le Conseil de sécurité, dont elle était alors membre non permanent, pour discuter de la décision des États-Unis de reconnaître la souveraineté du Maroc sur ses provinces sahariennes, ponctuée de déclarations du représentant permanent de Berlin auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU), Christoph Heusgen, estimant que cette décision n’était pas “juste” et “impartiale”.

Un pas que même un membre permanent comme la Russie, qui a pourtant des relations plus que proches avec l’Algérie, principal soutien du mouvement séparatiste du Front Polisario, et est son principal fournisseur d’armes, n’a pas franchi, puisque si sa position officielle n’était foncièrement pas différente de celle de la diplomatie allemande -son vice-ministre des Affaires étrangères, Mikhaïl Bogdanov, avait même tancé, le 11 décembre 2020, “une décision unilatérale [qui] constitue une violation et atteinte au droit international et aux résolutions de Conseil de sécurité”- en même temps Moscou signait, le 27 novembre 2020, un accord de pêche avec le Royaume incluant nommément le Sahara marocain.

Car pour Berlin, l’affaire est simplement à considérer du point de vue du droit international, dont l’interprétation par certaines cours n’est pourtant pas toujours pertinente, en ce qu’elle fait l’impasse sur la nature originellement régionale du différend et sur le rôle de la junte algérienne dans sa perpétuation. “Horst Köhler, l’ancien envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU au Sahara marocain, est un cas d’école,” insiste notre deuxième source.

Un cas d’école
“Il avait également cette perspective biaisée, à l’instar de la majorité des diplomates allemands, marquée par une certaine littérature juridique qui, en fait, est d’abord le reflet du conflit larvé entre Rabat et Alger au sujet de leurs frontières depuis les années 1960. Je me rappelle d’ailleurs qu’à l’issue de sa dernière visite dans la région, au début de l’été 2018, il avait confié avoir approfondi sa compréhension, et quelques mois plus tard il rendait son tablier. Il y a sans doute les raisons de santé dont il avait fait mention, mais c’est indéniable qu’il s’est aussi, au fur et à mesure, rendu compte que ce qui se passait au Sahara marocain n’avait pas seulement à voir avec ce qu’il devait penser au départ.”

Et notre première source d’abonder dans le même sens: “Finalement l’Allemagne ne connaît pas le Maroc, elle ne connaît pas son importance en tant qu’acteur régional, ses dirigeants doivent, généralement, y voir un pays qu’il faut aider pour qu’il puisse se développer, et c’est tout. Je ne saurais vous dire si ce qu’a fait la diplomatie marocaine était l’option à suivre, mais l’idée était sans doute de faire savoir qu’il faut plutôt voir dans le Maroc un pays avec son amour-propre, un pays qui peut, unilatéralement, vous fermer ses portes, non un État de seconde zone ne faisant que quêter des aides au développement, indépendamment de leur dimension (1,387 milliard d’euros en ce qui s’agit du dernier package accordé le 1er décembre 2020, ndlr). C’était sans doute, en premier lieu, une réaction d’orgueil.” L’Allemagne captera-t-elle, le cas échéant, le message?.

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