Que peut vraiment faire de Mistura?

Antonio Guterres nomme un nouvel envoyé personnel au Sahara Marocain

Traînant derrière lui 40 ans d’expérience dans la diplomatie et les affaires politiques, le nouvel envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU dans les provinces du Sud aura bien du pain sur la planche pour relancer les discussions entre le Maroc et l’Algérie, aux relations bilatérales rompues depuis le 24 août 2021.

Depuis plusieurs mois déjà, l’on savait que le nom du diplomate italo-suédois Staffan de Mistura était dans le pipe pour prendre la place de son homologue allemand Horst Köhler, démissionnaire en mai 2019, au poste d’envoyé personnel du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU) au Sahara marocain. Le Maroc avait, on le sait, d’abord été réticent, au point de se faire accuser fin juin 2021 par l’Algérie, qui l’avait dès le 29 avril 2021 fait avaliser par le mouvement séparatiste du Front Polisario, de maintenir le différend relatif à ses provinces du Sud dans l’impasse, avant finalement, vraisemblablement sous la pression des États-Unis, de plier et d’accepter à son tour au cours du mois de septembre 2021. Ne restait que l’officialisation de la prise de fonction de M. de Mistura, intervenue donc ce 6 octobre 2021.

Dans le monde arabo-musulman et en Afrique, le concerné, qui jongle au gré de ses affectations entre une demi-douzaine de langues dont l’arabe, fait, si l’on peut dire, partie des meubles: d’abord, à vingt-quatre ans seulement -il est né en janvier 1947 à Stockholm, la capitale de la Suède-, responsable de projet au sein du Programme alimentaire mondial (PAM) au Soudan, il servira notamment, au cours de la première partie de sa carrière, au Tchad, en Bosnie-Herzégovine à l’époque où celle-ci faisait encore partie de la Yougoslavie, en Éthiopie, en Afghanistan, en Somalie, en Iraq et au Kosovo, sans compter diverses autres expériences qui l’ont mené jusqu’en Indochine et plus précisément au Viet Nâm et au Laos.

Couloir humanitaire
Mais c’est principalement au tournant du siècle qu’il a vraiment commencé à se faire connaître auprès de l’opinion publique: l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, lui fera confiance en décembre 2000 pour être son représentant personnel au Sud-Liban, que l’armée israélienne venait sept mois plus tôt d’évacuer après près de 18 ans d’occupation, avant de véritablement prendre ses marques avec la désignation, en janvier 2007, de Ban Ki-moon, qui en fera à partir de septembre 2007 son représentant spécial en Iraq, où il avait déjà servi pendant une quinzaine de mois comme numéro 2 de son prédécesseur Ashraf Qazi.

Puis, suite à son bref intermède, dans la première moitié des années 2000, au sein du pôle diplomatique du gouvernement italien dirigé par Mario Monti, dont il sera notamment, un mois durant en 2013, vice-ministre des Affaires étrangères, il prend, en juillet 2014, le poste auquel il reste sans doute associé le plus, en l’occurrence celui d’envoyé spécial en Syrie. Il y demeure quelque quatre ans au total, puisque lorsque Antonio Guterres se retrouve, en janvier 2017, aux commandes de l’ONU, il choisit de le garder, et c’est lui-même qui, “pour raisons personnelles”, choisit en novembre 2018 de rendre son tablier. Son bilan? Certes, il aura par exemple pu, à plusieurs reprises, arracher au président syrien Bachar el-Assad de mettre en place un couloir humanitaire par lequel transiterait la population civile assiégée de la partie orientale de la ville d’Alep, ce qui aura permis de sauver des dizaines de milliers de vies, mais au final lui-même confiera, en décembre 2018 devant le Conseil de sécurité, avoir “fait une différence -mais pas assez”. Ce pourquoi, il est vrai, l’on ne peut pas tout-à-fait lui tenir rigueur, étant donné la complexité du conflit syrien et la multiplicité des acteurs engagés -“[L’ONU] ne remplace pas les efforts réels des pays influents pour se parler et travailler de manière constructive,” soulignera-t-il, entre autres.

En tout cas, et ce comme l’a souligné le communiqué annonçant sa nomination au Sahara marocain, “M. de Mistura apporte plus de 40 ans d’expérience dans la diplomatie et les affaires politiques”: mais cela peut-il suffire? Sur le terrain, le Sahara marocain ne connaît pas de guerre -à part si l’on veut croire les dépêches de l’agence Algérie presse service (APS). De fait et contrairement à la Syrie par exemple, il n’y a pas de cessez-le-feu à obtenir. Mais diplomatiquement parlant, l’affaire n’en reste pas moins complexe: les positions des différentes parties sont, comme le résumait le défunt diplomate néerlandais et prédécesseur de M. de Mistura en avril 2008 devant le Conseil de sécurité, “mutuellement exclusives”. Côté algérien, et cela encore plus depuis que Abdelmadjid Tebboune a été installé, en décembre 2019, au poste de président par l’armée, l’on persiste à dire que le dossier du Sahara marocain est une “question de décolonisation” et que son règlement ne peut passer que par un référendum d’autodétermination. Tandis que pour le Maroc, ce référendum est tout simplement irréalisable, du simple fait qu’il est impossible de se mettre d’accord sur un corps électoral défini, et c’est la raison pour laquelle le Royaume l’a finalement, après en avoir pourtant initialement accepté le principe au sommet de juin 1981 de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), rejeté.

De fait, l’initiative marocaine pour la négociation d’un statut d’autonomie du 11 avril 2007, laquelle prévoit que les populations du Sahara marocain gèrent elles-mêmes et démocratiquement leurs affaires à travers des organes législatif, exécutif et judiciaire dotés de compétences exclusives et puissent donc de toute façon s’autodéterminer, est comme l’avait souligné le roi Mohammed VI dans son discours de la Marche verte du 6 novembre 2014 “le maximum que le Maroc puisse offrir dans le cadre de la négociation pour trouver une solution définitive à ce conflit régional”. Le représentant permanent du Maroc auprès de l’ONU, Omar Hilale, avait, lui, même déclaré le 30 août 2021, en réponse à une intervention de son homologue algérien Sofiane Mimouni à un séminaire du comité spécial de décolonisation, que “le différend régional autour du Sahara marocain est définitivement réglé” et avait à la même occasion mis en exergue la participation massive aux élections législatives, municipales, communales et régionales dans la région -ce qu’avaient par la suite confirmé les scrutins du 8 septembre 2021.

Prétexte fallacieux
Et pour couronner le tout, autant le Maroc met, depuis novembre 2018, sur la table une proposition pour créer un mécanisme politique conjoint de dialogue et de concertation avec l’Algérie et se dit même ouvert à d’éventuelles propositions et initiatives émanant de cette dernière pour désamorcer le blocage dans lequel se trouvent les relations entre les deux pays, autant la voisine de l’Est ne l’entend absolument pas de la même oreille et vient donc depuis le 24 août 2021, et sous le prétexte fallacieux d’une implication marocaine dans les feux de forêt de Kabylie de l’été 2021, de rompre ces relations.

Dans un contexte autrement favorable et tout ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI) et ancien président allemand qu’il était, M. Kohler avait pourtant préféré se retirer -il avait publiquement invoqué des “raisons de santé”-, et l’on peut se demander si M. de Mistura a bien conscience du défi qui se pose à lui. Enfin, il ne faut pas oublier aussi les suspicions qui d’ores et déjà l’entourent: le Maroc qui, sans vraiment expliquer pourquoi mais sans doute sur la base de rapports de ses services de renseignements, avait opposé une fin de non-recevoir à sa candidature et a principalement contenté le président américain Joe Biden qui lui-même a des comptes à rendre à ses bases du Parti démocrate (PD), où l’on peut trouver de nombreux pro-séparatistes favorables au retrait de la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Royaume sur son Sahara; alors que l’Algérie voit dans le revirement de la diplomatie marocaine un potentiel traquenard à son encontre. M. de Mistura a donc bien du pain sur la planche, en espérant surtout qu’il demeure jusqu’au bout du compte impartial...