Les quatre vérités de Jouahri

Le wali de Bank Al Maghrib pourfend les partis politiques

De par la mission publique qui lui est dévolue, il a cette obligation de décrire la réalité du pays directement et sans détours au Roi Mohammed VI.

Abdellatif Jouahri, mardi 22 juin 2021. De toute sa conférence de presse en mode visioconférence à la suite de la tenue le même jour du Conseil de la banque centrale, qui a duré deux heures et demie ponctué d’analyses et de faits importants, notamment inhérents aux incertitudes liées à la relance économique, à l’endettement qui prend des proportions alarmantes, au déficit budgétaire qui se creuse davantage, à l’investissement public ou à la faisabilité d’une plus grande flexibilité du dirham, on n’en a retenu qu’une déclaration et une expression! D’abord, sa déclaration polémique lorsqu’il a déclaré que les Marocains ne faisaient plus confiance aux partis politiques, car beaucoup de promesses leur sont faites sans que les résultats ne se ressentent sur le terrain et qu’il faudra mesurer la portée des promesses au regard de la situation actuelle des finances publiques.

Et puis, ce que des partis politiques, notamment, n’ont particulièrement pas apprécié, c’est que le gouverneur parle de ces formations politiques en utilisant l’expression «Bakour et Zaâtar», qui, traduite de l'arabe, s’apparente à des «machins-trucs». Une expression que le wali de la banque centrale a demandée à retirer quelques secondes après l'avoir prononcée.

Influence impressionnante
Ce qui n’était pas suffisant pour faire oublier ce lapsus. Il n’en fallait pas plus pour faire sortir de leurs gonds certains partis politiques, surtout en cette période pré-électorale. Le RNI, membre du gouvernement El Othmani briguant la première position aux prochaines élections, s'est dit offensé en évoquant «des propos qui insultent les partis politiques et empêchent la construction institutionnelle du Royaume». Le parti de la colombe a tambouriné que le gouverneur de Bank Al-Maghrib ne doit pas s'immiscer dans les affaires politiques.

Même son de cloche chez l’USFP. Dans un communiqué, le parti de la rose considère que Jouahri a utilisé un discours abaissant et populiste, loin de la retenue et la réserve qui doivent se réunir dans le représentant d’une institution comme la banque centrale. L’USFP a fait le lien entre les déclarations du wali et un «courant» qui aurait existé au Maroc et dont le but principal était de «combattre» les partis politiques et d’entraver la démocratie dans le pays.

Les deux partis (RNI et USFP) ont jugé que de telles déclarations avaient un effet négatif et direct sur la confiance en les partis politiques et qu’elles risquent de renforcer l’abstention lors des prochaines échéances électorales. A entendre ces réactions, l’on croit que M. Jouahri pourrait avoir une influence impressionnante sur la masse et qu’il est vraiment capable d’influer le taux de participation aux prochaines élections législatives de septembre 2021.

Mission publique
Parbleu! Pas à ce point. Toute chose a des limites. Et ces réactions sont allées trop loin. Le mouvement Damir, présidé par Salah El Ouadii, a surfé sur la même vague. Dans son communiqué, il souligne: «Le Mouvement rejette de la façon la plus ferme ces propos (de M. Jouahri) qui se distinguent par leur caractère hautain et dédaigneux à l'égard de la classe politique marocaine dans son ensemble et de ses responsables en particulier.

Ces propos sont venus s’ajouter à d’autres, de même nature, comme cela a pu être constaté lors de la dernière audition du wali de Bank Al-Maghrib par la Commission des finances de la Chambre des représentants». Justement, à propos de cette audition devant la commission des finances de la première Chambre, 24 novembre 2020, n’est-ce pas le même Jouahri qui a déclaré en toute honnêteté que: «L'évasion fiscale bat son plein. Si on ne résout pas le problème de l'humain et de la gouvernance publique et privée, l'économie ne peut pas évoluer.

Tout est lié... Nous avons besoin de rétablir la confiance pour être considéré comme un pays émergent ». Ce que le Mouvement a oublié de rappeler, c’est que M. Jouahri est un récidiviste qui s’assume. Car connu pour son franc-parler, c’est le même responsable qui ne manquait pas de lancer des messages virulents à l'égard du gouvernement Benkirane, notamment sur le retard des réformes et en réponse aux critiques du parti à l'égard du lancement des banques participatives quand les médias proches du PJD accusaient ouvertement le wali de la banque centrale de retarder les agréments des banques participatives.

Attentes sociales croissantes
Venant d’un homme qui ne mâche pas ses mots et dit les quatre vérités comme de coutume, il n’y a pas de quoi être surpris. Pas maintenant, quoique nous soyons à un peu plus de deux mois du rendez-vous électoral. Mais de par la mission publique qui lui a été dévolue et dont les frontières avec la politique du gouvernement sont poreuses, il a cette obligation de décrire la réalité du pays directement et sans détours au Roi Mohammed VI dans le cadre des rapports annuels sur la politique économique, monétaire et financière.

D’ailleurs, le 29 juillet 2019, et comme chaque année à la même période, en présentant au Roi Mohammed VI le rapport annuel de la banque centrale au titre de l’exercice 2018, il n’a pas hésité à se lancer dans une analyse très critique de l’état du pays. Il a insisté à souligner que les performances de l’économie nationale restent insuffisantes pour répondre aux attentes sociales croissantes de la population.

Dans ses rapports des années passées, Abdellatif Jouahri militait pour que le Maroc adopte un nouveau modèle de développement. Il a ainsi initié la réflexion autour de la flexibilisation des changes, de la désuétude du modèle de la croissance économique (basé sur la consommation)… dans ces rapports annuels, sans pour autant ménager les gouvernements qui se sont succédé en critiquant leur gestion, leur rendement et les conséquences de leurs querelles publiques.

N’est-ce pas lui qui, dans le rapport annuel de l'Institut d'émission, au titre de l'année 2017 présenté au Roi Mohammed VI le 29 juillet 2018 à Al Hoceima, a estimé que les autorités gagneraient à revoir la gouvernance de la politique publique pour lui assurer davantage de cohérence, d’efficacité et de rendement.

Par ailleurs, si le wali de la banque centrale n’a pas dérogé à ses vieilles habitudes de décrire la réalité du pays de la façon la plus honnête, il faut savoir qu’il agit en fonction de la mission principale de cette institution centrée, depuis quelques années, sur le soutien à la croissance économique au lieu de la stabilité des prix. Une mission qui lui confère de facto le rôle de conseil voire d’appui au gouvernement. N’est-ce pas la banque centrale qui a pris l’initiative dès les premiers mois suivant l’avènement de la pandémie du Covid-19 d’inviter les banques à libérer les crédits en abaissant le taux directeur et en supprimant la réserve obligatoire au moment où le gouvernement manquait de tout, d’idées et de visibilité?

Le gardien du temple des ratios de solvabilité et de la réglementation prudentielle, qui obligeait les banques à détenir suffisamment de capital sous forme de fonds propres et des réserves déposées à la banque centrale, est le même qui les a invitées le 16 juin 2020, à l’issue du conseil d’administration de Bank Al Maghrib, à passer outre ces freins pour libérer les crédits et relancer, partant, une économie au bord de la faillite. Tout ce qui comptait pour lui, c’était de réanimer l’économie en encourageant les entreprises à investir et produire et inciter à la consommation.

Réserve obligatoire
Il avait suivi les orientations de la plus haute autorité du pays qui a, dès le début de la pandémie, mesuré l’ampleur de l’impact de la pandémie sur l’économie. C’est donc un Abdellatif Jouahri qui a mis à nu la torpeur du gouvernement et son incapacité à réagir pour juguler les répercussions de la pandémie. Il a dès le début de la crise assoupli les règles prudentielles très restrictives qu’il a toujours imposées et veillé à l’instauration de garanties étatiques importantes à travers la CCG (Caisse centrale de garantie).

M. Jouahri n’est pas seulement le guide de la politique monétaire du pays. Il a aussi la responsabilité de dresser pour S.M. le Roi un bilan annuel et un état des lieux économique, financier et monétaire du pays. C’est dire la confiance placée en lui par le Souverain. Ces bilans annuels servent à échafauder de nouvelles orientations nationales.

C’est en cette qualité aussi qu’il critique le gouvernement. Et quand il parlé de promesses en l’air de certains partis politiques qui se sont lancés dans une campagne électorale avant terme, c’est en connaissance de cause. Les caisses de l’Etat (endetté par ailleurs) ne permettent pas, du moins pour les deux années à venir, des investissements colossaux. Quant au lapsus, il l’a reconnu et retiré.

Pourquoi alors s’arrêter à une bourde et ne pas s’attaquer au fond du problème qu’est la crise de confiance des Marocains vis-à-vis de la politique et de ses acteurs? Une réalité implacable à laquelle les déclarations de M. Jouahri ne vont certainement rien changer.