Enquête: Qui est derrière la propagation des palmiers à Casablanca?


À Casablanca, mais aussi dans d’autres villes du Maroc, les voix s’élèvent contre la prolifération des palmiers aux dépens des autres arbres. Si le mouvement Maroc environnement 2050 continue à lutter contre ce phénomène, les résultats tardent à venir. À qui incombe la responsabilité? Enquête.

“Ce n’est plus le boulevard des arbres, c’est devenu le boulevard des palmiers. Des palmiers moches et jaunâtres en plus”, se confie à Maroc Hebdo avec autant d’amertume que d’ironie, ce jeune élu local casablancais. Notre interlocuteur fait allusion au Boulevard Driss El Harti dans l’arrondissement, de Sbata, longtemps connu sous le nom de “Charii Chajar” (boulevard des arbres), pour la riche végétation qui décorait ses bordures et lui procurait un charme particulier, avant que le passage de la troisième ligne de tramway ne vienne chambouler cette configuration, ramenant avec elle un invité longtemps ignoré, mais qui fait de plus en plus l’objet de polémique et d’interrogations: le palmier.

Mobilisation montante
“Cessez de planter les palmiers dattiers dans nos villes!”. Voici en somme la revendication majeure qui se multiplie sur les réseaux sociaux depuis quelques mois, appelant les communes et les départements concernés à arrêter cette pratique, et à planter des arbres plus “utiles” en termes d’impact environnemental, esthétique et pratique. Derrière cette prise de conscience, se trouve le mouvement “Maroc environnement 2050”, qui enchaîne depuis plus de deux ans les initiatives et les actions pour stopper ce “massacre écologique” dans les villes marocaines.

Une pétition en ligne a été lancée à ce sujet sur la célèbre Avaz, et a recueilli pas moins de 3500 signatures au 15 juin 2023. “Il faut stopper ce crime. Il faut arrêter la défiguration de nos villes qui s’opère avec le remplacement des arbres par des palmiers”, s’indigne la présidente du mouvement, Salima Belemkaddem. Sources d’oxygène, d’ombre et de fraîcheur, et éléments importants dans préservation des sols et protection contre les inondations, les arbres semblent pourtant meilleurs en tout point que les palmiers. Architecte paysagiste, elle explique que le Maroc est le deuxième pays le plus riche en termes de diversité biologique dans le bassin méditerranéen. Toutefois, cette diversité est mise en péril par la plantation massive de palmiers dattiers partout au Maroc, alors que l’espace naturel de cette plante se limite à Marrakech au plus nord.

Pire encore, cette politique de “palmérisation aveugle et à outrance” ne se contente pas de généraliser les dattiers Phoenix dactylifera, race locale au Maroc, dans des territoires qui ne lui correspondent pas, comme le littoral ou plus globalement la moitié nord du pays, mais impose également un “intrus” venu d’outre-atlantique: le palmier américain “Washingtonia” ou “ Pritchardia”. Celui-ci est considéré comme une race non compatible avec le sol marocain, même là où les palmiers locaux peuvent exister naturellement.


“Patate chaude”
Outre la pétition électronique lancée sur le site Avaz, mouvement “Maroc environnement 2050” s’active sur le terrain notamment auprès des ministères de l’Intérieur, de l’Aménagement urbain, et de la Transition énergétique. “Sur ces trois, le département de la Transition énergétique est le seul à nous avoir répondu et on s’est réunis”, nous explique Salima Belemkaddem. “Ils ont salué l’initiative mais nous ont dit que c’est au niveau des communes qu’il faut voir pour cette question”, poursuit- elle. Depuis, cette militante associative a décidé de frapper aux portes des mairies à travers tout le territoire national, dans l’espoir de trouver une solution. Et c’est justement sur le plan local que les choses deviennent plus compliquées.


“Oui, il y a l’aspect scientifique et esthétique de la chose, mais il y aussi la question des procédures qui mènent à cette situation aberrante”, insiste un ancien président de l’une des plus riches communes à Casablanca. “Il y a une hypothèse: quelqu’un qui a le bras long commercialise ces Washingtonia. Un seul palmier peut coûter cher, et ça peut représenter un marché lucratif. C’est quand même curieux que rien n’a été fait pour arrêter les palmiers alors que tous les arguments logiques sont là”, poursuit l’ex-président de commune, qui a préféré nous répondre sous le sceaux de l’anonymat.

Une hypothèse que la leader du mouvement Maroc environnement 2050” n’écarte pas du tout. “L’ignorance à son rôle dans cette situation, mais c’est surtout d’argent”, estime Salima Belemkaddem. Même au sein du conseil de la ville, la question est source d’indignation. “Je suis prêt à signer toute pétition contre l’invasion des palmiers, mais il faut pointer du doigt le vrai problème,” nous indique Houssine Nasrallah,. 2ème adjoint de la maire de Casablanca, Nabila Rmili. D’après l’élu du parti de l’Istiqlal, cette situation est la conséquence logique du “déséquilibre” au niveau des relations entre les communes et les sociétés de développement local (SDL). “Dès qu’on signe une convention pour des projets avec ces sociétés, on n’a plus aucun rôle. Les SDL font ce qu’elles veulent, et on n’a même pas un droit de regard sur ce qu’elles font”, renchérit-il, tout en s’interrogeant sur l’utilité des conseils élus dans un système pareil.

Cahiers des charges
Ce constat a été d’ailleurs confirmé par un récent rapport de la Cour régionale des comptes sur le Projet de développement du Grand Casablanca (PDGC) et sur le fonctionnement des SDL. Ledit document a émis un ensemble de recommandations visant à clarifier le lien entre ces sociétés d’un côté, et la commune de Casablanca de l’autre côté. Celle-ci étant le financeur des projets, elle est censée jouir d’un pouvoir de suivi et de supervision sur les projets exécutés par les SDL, notamment en matière de dépenses. Cette dynamique enclenchée par la Cour des comptes a encouragé le Conseil de la ville à élaborer une nouvelle convention-cadre ayant pour objectif d’encadrer le rapport entre le Conseil et les sociétés en question. “Nous avons signé cette convention-cadre, maintenant nous attendons que les SDL fassent pareil”, souligne Houssine Nasrallah.


Priorité à l’écologie
De son côté, Casa Baia, SDL chargée entre autres de l’engagement de la ville en matière de protection de l’environnement et de la gestion des parcs et jardins publics, on nous assure qu’elle ne fait qu’appliquer les exigences du maître d’ouvrage, en l’occurrence la ville. Une source interne bien informée au sein de la société, qui a préféré garder l’anonymat, nous a expliqué que la société “suit les orientations contenues dans les cahiers de charges, notamment en matière de ce qu’on appelle la palette végétale, c’est-à-dire les plantes choisies.” Notre source au sein de Casa Baia tient toutefois à annoncer une nouvelle qui risque de plaire à plus qu’un: aucun des nombreux projets en cours ne prévoit la plantation de palmiers.

Au contraire, les palettes végétales proposées, comme par exemple dans l’étude d’aménagement paysager du jardin Salmia à Sbata que nous avons pu consulter, contiennent un large éventail d’arbres à fleurs et générateurs d’ombre -très demandés par les détracteurs des palmiers-, comme le Jacaranda mimosifolia, le Delonix regia, le Bombax ceiba ou encore la Bauhinia variegata pour ne citer que ceux là. “Pas de palmier, c’est l’orientation actuelle”, conclut notre source. Alors que la “patate chaude”, ou plutôt la “datte chaud” des palmiers au Maroc, passe d’une main à l’autre, c’est la question de la conscience et de la sensibilité à la question écologique parmi les milieux décideurs, qui se pose encore une fois. D’après El Mehdi Limina, coordinateur de la coalition associative pour la protection de l’environnement, la prolifération des palmiers à Casablanca est le résultat du “désintérêt” de l’acteur politique vis-à-vis de l’environnement, alors que le contexte actuel, lourdement marqué par les défis du changement climatique et ses effets, nécessite une nouvelle approche. “Et puis l’aménagement de la ville ne respecte pas le principe de l’approche participative qui est pourtant inscrit dans la Constitution.

Il faut ouvrir la porte au débat et à l’échange pour arriver à de bons résultats. Et puis il faut que les responsables comprennent que les routes et les lieux de loisir ne sont pas tout. Il faut des espaces verts qui respectent les caractéristiques de Casablanca”, martèle El Mehdi Limina. Au-delà du problème des palmiers, la métropole souffre d’un manque cruel d’espaces verts. En octobre 2022, la maire a promis de faire passer le ratio d’espace vert de 1m²/habitant aujourd’hui à 5m²/ habitant. L’Organisation mondiale de santé (OMS) estime quant à elle qu’une douzaine de m²/habitant d’espaces verts de proximité (à moins de 300 mètres de distance du logement) en zone d’agglomération sont nécessaires.

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