Processus de paix au Yémen : Mêlons-nous de nos affaires


rencontre entre l'ambassadeur saoudien au Ye?men et le chef des Houthis


Après l’Iran, l’Arabie saoudite s’apprête à faire la paix avec les Houthis. C’est l’illustration la meilleure que le Maroc doit résister à s’aligner sur l’agenda politique d’autrui.

Après qu’elle a fait la paix, le 10 mars 2023 à Pékin, avec l’Iran, on pouvait s’attendre à tout de la part de l’Arabie saoudite. Pas donc une surprise qu’un mois plus tard, le royaume du Golfe dépêche une délégation au Yémen pour entamer des négociations avec les Houthis. Présidée par son ambassadeur à Sanaa, Mohammed ben Saïd al-Jaber, cette délégation s’est notamment longuement entretenue, dans la journée du 9 avril 2023, avec Mehdi al-Mashat, président du conseil politique suprême de la république du Yémen et, pour lesdits Houthis, le chef de l’État effectif.

Du point de vue saoudien, exprimé le 10 avril 2023 par M. al-Jaber sur Twitter, l’objectif est de “stabiliser la trêve et le cessezle- feu, soutenir le processus d’échange de prisonniers et explorer les lieux de dialogue entre les composantes yéménites pour parvenir à une solution politique globale et durable au Yémen”. Un son de cloche que l’on retrouve également du côté des Houthis. Si vous n’avez pas vraiment une idée sur quoi il en retourne exactement et que vous ne comprenez rien ou presque à ce que racontent ces braves gens, voilà, en gros, la situation: depuis septembre 2014, le Yémen est en proie à une guerre ayant fait suite à la prise par les Houthis, un mouvement politique d’obédience confessionnelle chiite soutenu par l’Iran, de Sanaa, la capitale yéménite; laquelle guerre s’est déchaînée avec l’intervention, à partir de mars 2015, d’une dizaine de pays sunnites menés par l’Arabie saoudite.

Pourquoi ces pays s’en sont-ils mêlés? Officiellement, il s’agissait de restaurer le président Abdrabbo Mansour Hadi, renversé par les Houthis et qui s’était réfugié dans la foulée à Riyad, mais c’est surtout que les Saoudiens ne voulaient pas d’un État satellite des mollahs iraniens à leur frontière méridionale. Ce qui s’est produit par la suite, c’est que les Houthis n’ont jamais vacillé et continuent d’ailleurs encore de tenir les véritables commandes, comme l’illustre le simple fait que c’est avec eux qu’il faut traiter, maintenant. Et, surtout, du côté de la population, le conflit a donné lieu à ce que l’Organisation des Nations unies (ONU) a, à maintes reprises, qualifié de “pire crise humanitaire au monde”, avec des millions de personnes qui n’ont plus rien eu à se mettre sous la dent et souffrent, par conséquent, de malnutrition.


Là où cela nous regarde, nous Marocains, puisqu’il faut bien y venir, c’est que nous avons tout bonnement fait partie des pays qui avaient pris part à la guerre; en tout cas, jusqu’à au moins janvier 2019, date à laquelle le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avait annoncé sur les plateaux de la chaîne satellitaire panarabe “Al-Jazeera” que ce n’était plus le cas. Nous y avons même perdu un homme, à savoir le lieutenant Yassine Bahti, dont l’avion de chasse F-16 avait été abattu, en mai 2015, dans la vallée de Ouadi Nouchour par les Houthis (mort à 26 ans, le pilote repose aujourd’hui au cimetière Chouhadas de Casablanca).

Et avec les dernières nouvelles qui nous proviennent donc de la péninsule Arabique, le constat final que l’on peut en tirer a un goût d’aigre-douceur: certes, on ne peut que se féliciter que le Yémen frère en arrive enfin à pouvoir en finir avec le bruit et la fureur qui le déchirent depuis quasiment une décennie, mais difficile au final de ne pas en retenir aussi que nous avons été instrumentalisés. Et qu’à la base, position que nous avions justement défendue dans ces mêmes colonnes, il fallait plutôt rester en retrait, car ce n’était tout simplement pas notre affaire.

Il est certain qu’en s’engageant, les décideurs marocains n’avaient à l’évidence pas tellement conscience du fait qu’ils s’alignaient sur une Arabie saoudite différente de celle qu’ils avaient toujours connue; une Arabie saoudite, en substance, primesautière, qui allait en venir quelque trois ans plus tard à assassiner un journaliste, en l’occurrence Jamal Khashoggi, simplement parce qu’il était d’un avis différent -n’oublions pas que la figure de l’actuel prince héritier, Mohammed ben Salmane, commençait à peine à émerger.

Et même en mettant tout de côté et en se livrant à un calcul d’épicier rudimentaire, il y avait désormais aussi loin de l’allié qui se tenait contre vents et marées du côté du Maroc, et inversement; questionné, en mars 2018, sur un potentiel soutien au Royaume pour l’organisation de la Coupe du monde de football de 2026, le président de l’Autorité générale des sports d’Arabie saoudite, Turki Al-Sheikh, confiera par exemple ouvertement au quotidien saoudien “Arriyadiyah” que “la fraternité et la solidarité nous ont desservis” et que son pays serait plutôt derrière la candidature nord-américaine. Si, depuis quelque temps déjà, le Maroc semble avoir appris sa leçon, le plus important maintenant est de savoir la retenir. À ce propos, une piqûre de rappel houthie n’est sans doute pas de trop.

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