Le prince héritier d'Arabie Saoudite fait de nouveau l'actu

Les ambitions de MBS


En à peine huit ans, le fils du roi Salmane a fait radicalement changer les choses au royaume des al-Saoud pour un résultat qui reste encore à évaluer. Quant à ses méthodes, elles ne feront sans doute jamais l’unanimité.

Mohammed ben Salmane a fait un rêve. Que le Moyen-Orient devienne “la nouvelle Europe”. “Le Royaume d’Arabie saoudite dans cinq ans sera complètement différent,” promettait-il en octobre 2018 à l’Initiative d’investissement d’avenir (FII) tenue alors à Riyad. Difficile de dire si l’objectif a finalement bien été atteint, étant donné que le concerné est seul à connaître les critères concrets qu’il avait en tête. Mais il n’en demeure pas moins clair que celui-ci ne manque pas d’ambitions. Depuis l’installation, en janvier 2015, de son père, Salmane ben Abdelaziz, sur le trône de l’Arabie saoudite, MBS, comme on le surnomme généralement dans les médias occidentaux, est, pour le moins, devenu le visage des nouvelles aspirations de son pays sur la scène régionale et même mondiale.

Immense fierté
On est loin de l’époque où les dirigeants saoudiens cherchaient coûte que coûte à faire profil bas et laissaient des pays du voisinage beaucoup moins outillés, à savoir le Koweït puis, à partir du milieu des années 1990, les Émirats arabes unis et le Qatar, prendre la lumière. Dans le cadre de la Vision 2030, l’Arabie saoudite ambitionne, ainsi, de devenir “le coeur des mondes arabe et islamique, le moteur de l’investissement et le hub connectant trois continents” -en l’occurrence l’Asie, l’Europe et l’Afrique.

“Ensemble, avec l’aide d’Allah, nous pouvons renforcer la position du royaume d’Arabie saoudite en tant que grande nation dans laquelle nous devrions tous ressentir une immense fierté,” martelait ben Salmane dans un éditorial qu’il avait signé en avril 2016, à l’occasion du lancement dudit plan. Désigné, en juin 2017, en tant que prince héritier, puis premier ministre depuis le 27 septembre 2022, en plus d’assurer depuis avril 2015 la présidence du Conseil des affaires économiques et du développement, ben Salmane a, concrètement, fait bouger plusieurs grandes lignes jadis considérées comme rouges, notamment du point de vue de l’establishment religieux. Pour limitées qu’elles restent, les libertés dont jouissent désormais les femmes saoudiennes sont inédites. Depuis mars 2018, celles-ci sont par exemple en mesure de conserver la garde immédiate de leurs enfants après le divorce sans avoir à engager de poursuites.

Elles peuvent aussi obtenir des passeports et voyager à l’étranger sans avoir à obtenir l’aval d’un tuteur masculin, de même au cas où elles voudraient monter une entreprise. Au niveau économique, ben Salmane a procédé à ce qui faisait figure d’impensable il y a encore peu en poussant à l’ouverture partielle du capital d’Aramco, la compagnie pétrolière nationale saoudienne. En décembre 2019, cela lui avait permis de lever 25,6 milliards contre 3 milliards d’actions, qui représentent 1,5% de la société. Aramco était alors devenue l’entité la mieux valorisée au monde, devant même le géant américain de la tech, Apple.


Depuis lors, 8% de plus ont été cédés au fond souverain saoudien “Sanabil”, dont ultimement le 16 avril 2023. À terme, l’objectif est de sortir du tout-pétrole, dans un contexte où l’or noir continue encore de contribuer massivement aux revenus de l’État (68% en 2022, selon des chiffres du gouvernement saoudien). Dans ce sens, la Vision 2030 vise ouvertement à développer le secteur manufacturier; celui du tourisme et des loisirs; celui de la technologie; et celui des mines. Pas moins de 500 milliards de dollars seront notamment investis, d’ici 2039, dans “Neom”, le projet de smart city futuriste lancée en octobre 2017 sur les bords de la mer Rouge. Il devrait couvrir un total de 26.000km2, soit plus d’un tiers de plus que l’ensemble de la région de Casablanca- Settat.

Famille régnante
Si ben Salmane a pu aussi rapidement faire avancer le schmilblick, car il ne faut pas oublier que cela fait à peine huit ans qu’il assure aux côtés de Salmane ce que l’on appelle en Arabie saoudite la “Qiyada”, c’est-à-dire le leadership en arabe, c’est par le moyen d’un pouvoir absolu, dont les Saoudiens n’ont sans doute plus été témoin depuis le décès, en novembre 1953, d’Ibn Séoud (Abdelaziz Al Saoud), l’unificateur du pays et son fondateur en septembre 1932. Le conseil d’allégeance, mis en place en décembre 2007 par le roi Abdallah dans le but de donner voix au chapitre à la foultitude de princes de la famille régnante, a été mis en sourdine et n’a pas vu son ancien président, Michaâl ben Abdelaziz, remplacé depuis son décès en mai 2017.

Tout ceux qui pouvaient potentiellement contester les velléités de ben Salmane ont été matés lors du fameux épisode du Ritz-Carlton de Riyad de novembre 2017: les différents dignitaires arrêtés et placés dans l’hôtel, dont le nombre total a dépassé les 500, ont sans doute servi d’exemple à tous les potentiels récalcitrants. Mais peut-être trop confiant, le nouveau pouvoir saoudien avait franchi une limite en octobre 2018 en faisant assassiner, dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, le journaliste et opposant Jamal Khashoggi: ben Salmane a, certes, toujours nié toute implication de sa part, la justice saoudienne faisant même condamner, en septembre 2020, huit personnes qui avaient été directement impliquées, mais un rapport, déclassifié en février 2021 par l’administration Biden, de l’agence de renseignement américaine de la CIA l’avait de façon claire et nette pointé du doigt.

Et là n’est pas le seul point noir du “règne” de celui que la journaliste française Christine Ockrent avait qualifié dans son livre biographe d’octobre 2018 de “prince mystère de l’Arabie”. Sur le plan humanitaire, ben Salmane est considéré comme le principal responsable de la crise que vit depuis huit ans le Yémen, après avoir lui-même décidé, moins de deux mois après l’avènement de Salmane et son installation à la tête du ministère de la Défense, de lancer, en mars 2015, l’opération “Tempête décisive” à l’encontre des rebelles houthis soutenus par l’Iran. Jusqu’à récemment, sa politique étrangère était d’ailleurs globalement considérée comme un échec retentissant.

“Neutralité constructive”
En dépit du blocus coordonné, à partir de juin 2017, avec Bahreïn et les Émirats, il n’avait pas réussi à faire plier le Qatar et a finalement dû faire, en janvier 2021, la paix avec lui. Avec l’Iran, sa fermeté avait, certes, été impérative du fait de l’ingérence du régime de la République islamique dans les affaires arabes, y compris au Sahara marocain où depuis juillet 2017 il encadre militairement, par le biais de l’organisation libanaise du Hezbollah, le mouvement séparatiste du Front Polisario, mais il l’avait aussi, en même temps, provoqué inutilement en faisant exécuter, en janvier 2016, le dignitaire chiite Nimr Baqr al-Nimr -ce qui avait alors été derrière l’attaque de l’ambassade de l’Arabie saoudite à Téhéran.

Si le Maroc l’avait au départ suivi en participant activement à “Tempête décisive” -il y perdra, en mai 2015, un pilote, dont l’avion de chasse F-16 fut abattu par les Houthis-, il avait fini par prendre ses distances avec le temps en faisant éloquemment le choix d’une “neutralité constructive” lors de la crise du Golfe et en refusant, en décembre 2018, alors que l’affaire Khashoggi faisant encore les titres internationaux. En persistant sur la même voie, c’est vers une autre Europe, celle de la guerre de Cent Ans, que ben Salmane aurait très bien être en train d’acheminer le monde arabe.

Articles similaires