Présidentielles Françaises : Où le Maroc gagne-t-il?

Si Emmanuel Macron est réélu à la tête de la France, cela changera-t-il vraiment quelque chose à l’avenir des relations de cette dernière avec le Royaume? Et quid s’il est battu? En tout cas, son premier quinquennat ne laisse pas nécessairement envisager un avenir éclatant.

À quelques jours des présidentielles prévues ce dimanche 10 avril 2022 en France, Marine Le Pen continuait de combler son retard sur Emmanuel Macron. Dans un sondage publié ce mardi 5 avril 2022, l’institut de données et d’études Kantar ne donnait même plus que deux points d’avance au président sortant sur la présidente du parti d’extrême droite du Rassemblement national (RN), à raison de 25% d’intentions de vote pour le premier et 23% pour la deuxième, bien qu’il faille aussi dire qu’il s’agissait là de la prédiction la plus serrée (certains instituts, comme Ifop et Fiducial, donnent encore un avantage de 7,5 points à M. Macron).

Cela ne suffira peut-être pas à Mme Le Pen pour accéder à la magistrature suprême, qu’elle brigue pour la troisième fois consécutive depuis 2012 après avoir tout de même réussi à se hisser au second tour en 2017. Sans compter que d’autres candidats, à l’instar de Jean- Luc Mélenchon (Parti de gauche (PDG)), Eric Zemmour (Reconquête, extrême droite) et de Valérie Pécresse (Les Républicains (LR), droite) peuvent tout aussi bien créer la surprise.

Nombreuses incompréhensions
En tout cas, M. Macron semble, pour sa part, confiant qu’il pourra rempiler, et il n’a d’ailleurs vraiment débuté sa campagne que le 7 mars 2022, c’est-à-dire à J-34, pris aussi qu’il est, il faut le reconnaître, par l’invasion en cours depuis le 24 février 2022 de l’Ukraine par la Russie (c’est lui qui doit porter, en tant que président du conseil de l’Union européenne (UE), la voix de l’Europe auprès du président russe, Vladimir Poutine).

Côté marocain, la question se pose, naturellement: et alors? Que peuvent vraiment changer ces présidentielles aux relations maroco-françaises? Dans son dernier discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2021, le roi Mohammed VI s’était félicité des “relations de partenariat et de solidarité entre le Maroc et la France, étayées par les solides relations d’amitié et d’estime mutuelle qui [l]’unissent à (...) [M.] Macron”, et on pourrait en conclure que le mieux pour le Royaume serait que les choses ne changent pas et qu’au palais de l’Élysée, où siège la présidence française, ce soit la même personne qui se retrouve encore aux commandes pour les cinq prochaines années.

Il faut, néanmoins, replacer le propos du Souverain dans son contexte: celui des nombreuses incompréhensions ayant émaillé, tout au long des cinq années du quinquennat de M. Macron, les rapports du Maroc avec l’ancienne puissance coloniale, et qu’il faut sans doute y voir un plaidoyer. La première des incompréhensions touche bien évidemment, comme on peut le deviner, à la question de l’intégrité territoriale du Royaume et plus précisément sa souveraineté sur son Sahara.

Sur ce point, il faut le dire, la France a toujours été d’un soutien fort envers Rabat et, concrètement, a appuyé l’initiative pour la négociation d’un statut d’autonomie de la région depuis qu’elle a été mise sur la table en avril 2007. Or, l’année 2021 avait été, à ce propos, le théâtre d’un événement, pour le moins, fâcheux: début avril, La République en marche (LREM), le parti de M. Macron, annonçait la création d’une antenne à Dakhla, la capitale économique du Sahara marocain, avant que quelques jours plus tard le gouvernement français ne sorte pour “regrette[r]”, par le biais de son secrétaire d’État chargé des Affaires européennes, Clément Beaune, “une initiative prise localement”. “[Cette] initiative (...) ne change rien à la position de la France sur cette question hautement sensible,” disait aussi M. Beaune, ce qui revenait de sa part à dire que son pays ne considérait pas que Dakhla et, in extenso, les provinces du Sud étaient sous souveraineté marocaine.

Le Maroc n’opinera pas, mais le moins que l’on puisse dire est que ce propos n’a pas dû être goûté, à un moment où une crise était déjà déclarée avec l’Allemagne pour des considérations similaires (au moment d’annoncer, début mai 2021, le rappel de l’ambassadrice Zohour Alaoui, le ministère des Affaires étrangères fustigera notamment le fait que la partie allemande se soit “démarquée par une attitude négative sur la question du Sahara marocain”). Il faut sans doute voir ici une illustration éloquente du “en même temps” pour lequel M. Macron est souvent critiqué par ses adversaires, maintenant l’ambiguïté de sorte à pouvoir ménager le chou et la chèvre et, dans le cas d’espèce, les intérêts contradictoires du Maroc et de l’Algérie, soutien du mouvement séparatiste du Front Polisario: rappelons aussi que, dans ce sens, le président français a réussi le tour de force d’effectuer son premier déplacement au Maghreb dans les deux États à la fois, puisqu’il a qualifié sa visite de juin 2017 dans le Royaume de “privée” avant de se contenter d’une journée dans la voisine de l’Est six mois plus tard.

Les faveurs des électeurs
En somme, M. Macron n’est sans doute ni pro-algérien comme certains milieux marocains le redoutaient après qu’il n’ait fait campagne qu’en Algérie pour être élu en 2017 (il s’est finalement mis à dos le régime algérien en refusant de féliciter le président Abdelmadjid Tebboune pour son élection en décembre 2019 et en posant la question de savoir, fin septembre 2021, s’“il y avait une nation algérienne avant la colonisation française”) ni encore moins pro-marocain mais semble davantage raisonner en tant que communiquant cherchant à gagner les faveurs des électeurs français, sans que ses paroles soient nécessairement suivies d’actes concrets.

Et cela le Maroc semble d’ailleurs s’en accommoder, au point de pratiquement laisser passer des attaques directes comme lorsque le concerné avait donné en exemple, dans son discours du 2 octobre 2021 contre le soi-disant “séparatisme islamiste”, les imams et psalmodieux marocains (mais aussi algériens et turcs) pour dénoncer “l’ingérence étrangère”, ou lorsque le gouvernement français avait décidé de réduire le nombre de visas octroyés aux Marocains au prétexte de ne pas délivrer suffisamment de laissez-passer consulaires nécessaires au retour des immigrés refoulés.

Mais il faut aussi souligner que depuis plusieurs années le Royaume a entamé une stratégie de diversification de ses partenaires qui fait que la France, tout en gardant son importance du simple fait de son statut de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, ne fait plus l’objet du même intérêt qu’avant: à titre anecdotique, on avait vu l’actuel ministre de l’Éducation nationale, Chakib Benmoussa, focaliser, au cours de ses vingt-deux derniers mois en tant qu’ambassadeur à Paris, davantage sur sa mission de président de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD) que sur ses attributions diplomatiques dans la capitale française, ce qui n’est pas sans signification.

Et cette diversification constitue d’ailleurs elle-même une pomme de discorde difficile à balayer: on sait par exemple de la bouche de l’ancien ministre des Affaires étrangères, Salaheddine Mezouar, qui s’était exprimé à ce propos en octobre 2014, que certains milieux français voient d’un très mauvais oeil la percée réalisée par le Maroc en Afrique, où il est devenu le deuxième investisseur africain seulement derrière la puissance émergente qu’est l’Afrique du Sud. A l’époque, M. Mezouar y avait vu un lien de cause à effet avec l’affaire du directeur général de la surveillance du territoire national (DGST), Abdellatif Hammouchi, que la justice française avait voulu convoquer suite à une plainte pour torture de l’ancien boxeur Zakaria Moumni, qui s’est finalement avérée une simple fumisterie.

Et suite au déclenchement du scandale autour du logiciel israélien Pegasus, beaucoup ont également fait le même rapprochement après que les services de renseignement marocains aient été accusés de l’utiliser pour écouter, pêle-mêle, des opposants, des journalistes français (dont M. Zemmour, qui en est à l’origine un) ou encore les responsables algériens. Même M. Macron se fit dire que son téléphone avait été mis sur écoute par le Maroc, ce que la France n’a jamais confirmé.

A l’évidence, il faut s’attendre à une situation à l’avenant si M. Macron arrive à être réélu -il n’aura alors, en plus, aucune raison de changer son fusil d’épaule du moment que sa façon de faire lui aura réussi-, et peut-être même que la victoire d’un de ses adversaires ne viendra bousculer en rien l’ordre établi: qui dit que l’anti-algérianisme, réel ou supposé, de Mme Le Pen et de M. Zemmour, ou le pro-marocanisme qu’on prête à M. Mélenchon du fait qu’il ait vu le jour dans la ville de Tanger (en août 1951) trouveront sur le terrain une traduction favorable à ses intérêts supérieurs et notamment le parachèvement de son intégrité territoriale? Aux Français, maintenant, de décider de leur nouveau président, mais aussi, par voie de conséquence, de l’avenir des relations entre Rabat et Paris. En même temps...