Le pouvoir d'achat en mauvaise posture

LA CRISE EXIGE DE FAIRE PREUVE D’INGÉNIOSITÉ ET DE GÉNÉROSITÉ

Le Maroc a opté pour une économie libérale. Celle-ci n’est pas incompatible avec certaines actions de l’État à caractère social et qui sont capables d’apporter un correctif aux dérapages du marché.

Le développement extraordinaire des moyens de communication et d’information durant les dernières décennies a permis une plus grande vulgarisation des termes et notions économiques. PIB, taux de chômage, inflation, déficits extérieur et budgétaire, ..., alimentent les conversations même au sein du public peu averti. Malgré tout, le langage économique garde un haut degré d’abstraction et seuls les économistes en mesurent la portée et la profondeur. Le concept «pouvoir d’achat» fait exception. Il est concret, les effets de son évolution sont palpables et tangibles. Arrimé à son quotidien et au degré de satisfaction de ses besoins, il suscite un intérêt particulier auprès de la population. C’est une préoccupation majeure et légitime puisque son évolution détermine celle du bien-être et du niveau de vie.

On assimile, généralement, le pouvoir d’achat au revenu (notamment le salaire). En fait, le pouvoir d’achat exprime la quantité de biens et services que l’on peut acquérir avec son revenu. Les économistes distinguent le revenu nominal (quantité d’unités monétaires) et le revenu réel (le pouvoir d’achat). Cela signifie qu’un accroissement du revenu nominal ne génère pas forcément une amélioration du pouvoir d’achat, c’est une «illusion monétaire», disent les économistes. Tout dépend du comportement des prix, du taux d’inflation. L’évolution du pouvoir d’achat est étroitement liée à l’écart entre la hausse du revenu nominal et la hausse des prix. Lorsque cette dernière est plus forte, le pouvoir d’achat diminue.

Après une accalmie qui a duré une quarantaine d’années, l’inflation est repartie à la hausse dès le milieu de 2021. Durant les années 2010, on souhaitait le retour de l’inflation et on a pris de multiples mesures pour obtenir une hausse des prix de 2% (inflation «désirée») et dresser des obstacles face au spectre de la déflation. L’inflation s’était obstinée à graviter autour de 1%. Elle a refait surface de manière imprévue il y a quelques mois et semble vouloir durer. Aujourd’hui, elle atteint des niveaux que personne ne pouvait soupçonner il y a encore quelques mois (8,5% prévus pour 2022 en UE, 73% en Turquie). Tenter d’expliquer ce retour en force de l’inflation n’est pas un exercice facile.

La ruée des ménages sur les biens de consommation, soutenue par l’énorme épargne amassée durant les confinements. En face, l’offre s’est avérée peu élastique. Il faut du temps et des moyens pour que les chaînes de production et d’approvisionnement retrouvent leur rythme d’avant la crise.

La guerre en Ukraine est venue amplifier le processus inflationniste par le renchérissement des prix alimentaires et énergétiques, l’Ukraine et la Russie étant de gros producteurs et exportateurs des céréales, ainsi que du pétrole et du gaz (La Russie). En réduisant le pouvoir d’achat, l’inflation menace la croissance économique (chute de la consommation) et la stabilité politique et sociale. Elle aiguise les conflits sociaux en mettant en relief les inégalités sociales. L’inflation est discriminatoire, elle affecte rudement les ménages modestes sans perturber les dépenses des nantis. La frustration, le sentiment d’être des laisséspour- compte font germer chez les couches populaires une obsession haineuse envers les classes aisées, d’où le risque de réactions violentes et de révolte.

Le Maroc n’échappe pas à cette hausse des prix et à la dégradation du pouvoir d’achat des classes moyennes et à faibles revenus. La situation est plus critique, comparativement à d’autres pays, en raison du caractère structurel de la faiblesse des revenus et de la précarité de l’emploi. La répartition primaire est inégalitaire, la rémunération du capital (dividendes, rentes immobilières, intérêts ...) est relativement plus élevée que celle du travail (notamment le travail salarié). La part des salaires dans la valeur ajoutée stagne à 35%. L’inégalité est accentuée par les énormes contrastes salariaux, le revenu des 10% les mieux payés est 29,9 fois celui des 10% les moins bien rémunérés (HCP).

La correction qu’on pourrait obtenir grâce à la répartition secondaire (la redistribution des revenus) reste largement en deçà du niveau requis. Avant la pandémie et les tensions inflationnistes actuelles, les statistiques officielles (HCP) faisaient état d’une amélioration du niveau de vie et d’une réduction de la pauvreté et des inégalités (baisse de l’indice de GINI de 39,5 à 38,5 de 2013 à 2019). N’empêche que ces mêmes statistiques révélaient qu’un Marocain sur deux dépense moins de 1.266 dirhams par mois (1.503 dirhams en ville et 936 dirhams dans la campagne). C’est dérisoire, il s’agit de moyennes qui ne rendent pas compte du vécu réel et du ressenti de la population.

Est-on démuni face à l’inflation et à la chute du pouvoir d’achat? Il est difficile, voire impossible, de juguler l’inflation lorsqu’elle tire son origine des rouages économiques et géopolitiques internationaux. Certains suggèrent la hausse des taux directeurs. Cette solution se heurte aux impératifs de la relance économique après la crise du covid.

En revanche, il est possible d’alléger l’impact de l’inflation sur le pouvoir d’achat. Comment? Le Maroc (qui doit en plus faire face aux répercussions de la sécheresse) a pris des mesures pour soutenir les secteurs les plus directement affectés (transport des personnes et des marchandises, par exemple). Le gouvernement écarte la possibilité de recourir à la Caisse de compensation et à la réduction des taxes sur les produits pétroliers (équilibre financier oblige!).

D’autres voies sont possibles et il incombe à l’État de les suivre. Il faut avant tout développer, en quantité et en qualité, les services collectifs. Ces derniers font l’objet d’une consommation collective et d’un financement public. Ils sont en quelque sorte la contrepartie des prélèvements obligatoires (impôts, ...) retenus sur les ménages et les entreprises. Il n’est pas acceptable, notamment pour les ménages modestes, de s’acquitter de leurs obligations fiscales et sociales et de supporter en plus des frais de scolarité et de santé. Offrir aux citoyens une école et un hôpital publics à la hauteur des aspirations les soulagera d’un lourd poids financier et leur permettra de mieux assurer les dépenses courantes d’alimentation, d’habillement, de logement et éventuellement de loisirs et de culture. L’éducation et la santé constituent, dans notre pays, des prélèvements obligatoires supplémentaires indirects sur les ménages.

Le Maroc a opté pour une économie libérale. Celle-ci n’est pas incompatible avec certaines actions de l’État à caractère social et qui sont capables d’apporter un correctif aux dérapages du marché. Dans ce contexte, il faut protéger le libre jeu de la concurrence. En effet, la concurrence contribue à l’amélioration de la qualité et surtout à la baisse des prix. Elle est donc favorable à l’évolution du pouvoir d’achat. Le gouvernement doit agir avec fermeté contre les entraves à la libre concurrence, notamment celles qui consistent, pour les entreprises, à s’entendre sur les prix et celles qui résultent de la connivence entre le politique et l’économique.

On peut recourir à l’indexation des salaires sur le taux d’inflation pour annihiler l’impact de la hausse des prix sur le pouvoir d’achat des salariés. Dans l’urgence, il faudrait au moins l’appliquer aux bas salaires et aux petites retraites. Une fiscalité plus redistributive peut contribuer à atténuer les inégalités des revenus. Elle accentue les effets de la politique de redistribution en général grâce aux transferts vers les plus vulnérables. Augmenter la barre du revenu exonéré à 60.000 dirhams/an (30.000 aujourd’hui) et rajouter une tranche de par exemple 220.000 dirhams et plus, soumise à un prélèvement supérieur à 38% (le maximum aujourd’hui). Une mesure pareille améliorerait le pouvoir d’achat de ses bénéficiaires sans vraiment altérer celui des autres.

Les entreprises sont appelées à revoir la répartition de la valeur ajoutée (aujourd’hui favorable au capital) et à réduire l’écart souvent excessif entre les salaires du haut et du bas de la hiérarchie. Les entreprises ont tendance à oublier que plus le pouvoir d’achat des ménages baisse plus leur marché est étroit.

Certains pays européens ont adopté des mesures à effet ponctuel: chèque consommation et prise en charge d’une partie du prix du carburant en France, ticket valable dans tous les transports en commun à 9 euros par mois en Allemagne, ... La crise exige de faire preuve d’ingéniosité, de solidarité et de générosité. L’État, chez nous, ne peut se soustraire à ses obligations sous prétexte d’insuffisance de ressources.

Nul ne peut nier les efforts énormes accomplis dans les domaines de la protection sociale et des infrastructures. Ces dernières développent l’approvisionnement en eau et électricité, et contribuent à l’essor économique du pays et à l’amélioration de son image à l’extérieur. Ces efforts tardent cependant à se traduire par une nette amélioration du pouvoir d’achat et du quotidien de tous les Marocains.