Pour quel Maroc voter ?

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Quelque 15,7 millions  d’électeurs sont appelés  à se rendre aux urnes le  7 octobre 2016. Leur bulletin  est pratiquement  comme un billard à quatre  bandes. Ils vont en effet opter pour un  candidat, un parti, un programme et  même pour un Chef du gouvernement  en arrière-plan. C’est dire le sens et  la portée de l’accomplissement de ce  devoir civique.


L’offre partisane est large avec pas  moins de 32 formations en lice –c’est  même le “trop-plein”… Il faut donc voter,  sans aucun doute, mais pour qui?  Et pour quoi faire?
A un premier niveau de réponse, le  choix porte sur les deux termes de  cette alternative: soutenir encore ce  cabinet sortant pour un nouveau mandat  ou marquer sa défiance et opter  pour une autre formule majoritaire? Ce  qui pose le problème de l’évaluation  de l’état des lieux, notamment dans le  domaine économique et social. La réponse  la plus conséquente a été donnée  par le wali de Bank Al-Maghrib,  tant dans un mémorandum cosigné  avec le GPBM et la CGEM à la mi-juin  2016 que dans son rapport annuel  2015 présenté au Roi le 29 juillet 2016.  Le constat est sévère: atonie des activités  non agricoles et de l’emploi,  fragilisation du tissu productif, insuffisance  du progrès du développement  humain, …


En résumé, conclut la banque centrale,  “les Marocains n’ont eu droit  qu’à l’hésitation et à l’attentisme, qui  a freiné la dynamique économique”.  Une censure donc, un constat d’inachevé,  voire d’échec.  Le gouvernement Benkirane, lui, paraît  plutôt s’installer ailleurs, dans l’autosatisfaction  et même le déni. Ainsi, le  ministère de la Communication, dans  un document de 132 pages mis en ligne  le 12 août vantant les “Réalisations et  réformes 2012-2016”, ne concède que  la persistance de défis tels que la qualité  de l’enseignement, l’efficience des  services de la santé, la création d’emplois  dignes, la construction de logements  décents, le développement du  monde rural, la lutte contre la prévarication  et la rente, la poursuite et la  consolidation de la réforme de la justice.  En creux, donc, un passif…


Un constat d’échec
Le décalage est fort entre les promesses  et les engagements de ce  cabinet –précisés dans le programme  d’investiture par le Parlement le 29  janvier 2012– et les résultats obtenus.  L’on oublie de rappeler au passage  que la vision du projet de société du  Nouveau Règne avait déjà été formulée  dès les premiers mois de l’intronisation  de S.M. Mohammed VI; que la  loi suprême de juillet 2011 avait élargi,  approfondi aussi, en termes prescriptifs  et normatifs, cette vision, couplant  ainsi une Constitution-loi avec une  Constitution-programme.


Aux acteurs d’opérationnaliser les  principes et les axes de ce référentiel.  A l’ordre du jour donc, un cahier de  charges pour l’avenir: celui du Maroc  de nos besoins, de nos attentes et de  nos aspirations.
La difficulté, ou plutôt le challenge, est  d’assumer l’édification d’une société  démocratique face à ces contraintes  majeures. C’est donc dans l’épreuve  que l’institutionnalisation démocratique  s’installe et se consolide.  Quelles sont les formations partisanes  qui peuvent le plus et le mieux oeuvrer dans ce sens? Le projet PJD s’inscrit-  il dans cette perspective? Nombreux  sont ceux qui en doutent au vu  d’un certain nombre d’actes, de mesures  ou de postures passablement  prescriptives d’un certain “ordre moral”.  A ce titre, il est sans doute en  phase avec un pan conservateur de  la société; mais il ne l’est aucunement  avec d’autres segments, plus ouverts,  tolérants, modernes.


“Deux Maroc” dressés
Le reproche de fond qui peut être fait  au PJD, c’est qu’il a porté atteinte à la  cohésion de la société, au lien traditionnel  existant. Il n’est pas venu seulement  cliver autrement le système  partisan en ce sens que la division  qu’il induit va jusqu’aux profondeurs  de la société.


Ce sont “deux Maroc” qui se dressent  de plus en plus l’un contre l’autre, à  grand renfort d’un discours populiste.  Il se place comme l’expression  la plus authentique des aspirations  des couches populaires défavorisées  et exclues des fruits de la croissance.  Ce discours-là n’est-il pas efficace  du fait de son simplisme? Voilà pourquoi il ne donne pas beaucoup prise  au projet de modernité et de démocratie  défendu en particulier par le PAM,  l’USFP, l’UC. Les quelque sept millions  de pauvres –il y a même 9 millions  de cartes RAMED…– sont confrontés  au quotidien au chômage dans des  conditions de vie d’exclusion amèrement  ressenties. La question des  droits et libertés n’est pas absente de  leurs préoccupations, bien sûr, mais  allez faire une campagne électorale  sur ces thèmes-là!


Les besoins primaires occupent en  effet tous les esprits (emploi, habitat,  santé, enseignement…). Mais la  confusion actuelle va encore plus loin.  S’il faut se féliciter que les promesses  de 2011 ne soient pas réitérées –7% de  croissance, 8% de taux de chômage,  …– il reste que le réalisme qui s’installe  dans les programmes des partis  frappe par son mimétisme.


A croire qu’ils se sont tous plagiés  pour avancer ces chiffres: 5% de croissance,  création de 150.000 emplois  par an, inflation de 2%, déficit budgétaire  maîtrisé à 3%, abaissement de  la fiscalité (IS surtout et réexamen de  l’IR), taux d’investissement de 36%, …  Cependant, des formations s’efforcent  d’innover: SMIG augmenté de  30%; programme de start-ups de 500  MDH, TVA à deux taux, promotion de  l’industrie à hauteur de 20% du PIB au  lieu des 14% actuels,… A noter encore  que la question sociale et culturelle  est davantage priorisée (PAM, USFP),  permettant ainsi un débat de fond sur  l’efficience et l’équité des allocations  de ressources publiques.


Des programmes plagiés
Tous ces programmes supportent  cependant au moins deux interrogations.  La première est celle du “chiffrage”.  Rien n’est précisé en effet sur  les conditions et les modalités de leur  financement. Par la rationalisation des  dépenses publiques? Par la mobilisation  d’une épargne? Par une réaffectation  de crédits, mais où et au profit  de qui? Aucune formation ne se risque  à traiter la question de la charge de la  masse salariale du budget de fonctionnement  de l’Etat, de l’ordre de  104 milliards de DH, liée à quelque  800.000 fonctionnaires des administrations  étatiques et des collectivités  territoriales.


Quant à la seconde incertitude, elle  a trait à l’absence d’une hiérarchie  des priorités, à un séquençage du  programme sur les cinq années de  la législature ainsi qu’à la nécessité  d’un dispositif plus volontariste de  gouvernance. A cet égard, le modèle  économique de la région n’est pas davantage  abordé, avec ses contraintes  financières et de ressources humaines.


Des programmes peu distincts? Une  offre partisane peu attractive? En tout  cas, cette campagne électorale ne  devrait pas esquiver la compétition  entre deux visions de la société, deux  projets aux antipodes l’un de l’autre.  D’un côté, une conception conservatrice,  voire rétrograde, soucieuse de  formater la société suivant un modèle  prétendument “religieusement  correct”; de l’autre, autre chose: un  projet moderniste, démocratique et  solidaire. C’est la cohésion sociale qui  est ainsi en jeu dans ce scrutin du 7  octobre: réformer, oui, mais sans diviser,  en s’attachant au progrès social  ainsi qu’aux droits et libertés.  La profusion des programmes aujourd’hui  est-elle vraiment opératoire?  Ne se limite-t-elle pas en fait à  un choix binaire entre deux partis, le  PJD et le PAM? L’équation n’est peutêtre  pas aussi simple.


La cohésion sociale en jeu
Il est vrai que la compétition est  très forte entre ces deux partis qui,  vraisemblablement, seront en tête.  Mais ce qui avive cette course, c’est  d’abord son enjeu, à savoir la direction  du gouvernement, comme le dispose  l’article 47 de la Constitution. Il  faut donc “faire du chiffre”… mais ce  qui est en cause aussi –et surtout–,  n’est-ce pas le choc entre deux pôles,  deux projets de société?


Le PJD est en effet éligible à une  mouvance islamiste, nationale certes  –j’allais dire marocanisée– émanation  de l’idéologie des Frères Musulmans.  Dans son discours, il s’échine à minorer  cet héritage en insistant seulement  sur son “référentiel islamique”.  Il ne veut pas se présenter comme un parti religieux. En face, l’acte fondateur  du PAM en 2008-2009 a été  précisément de s’opposer à cette formation  en proposant un projet alternatif  adossé à une vision moderniste  et démocratique.


Ce clivage est inédit dans l’articulation  de notre système partisan. Naguère,  durant pratiquement les quatre décennies  qui ont suivi l’indépendance,  il y avait un autre duopôle, mais de  nature différente: d’un côté, les partis  héritiers du Mouvement national  (UNFP/USFP, PI, PPS), se réclamant  d’une légitimité historique; et, de  l’autre, la monarchie, forte de sa légitimité,  tirée de la tradition et découplée  autour de partis dits “administratifs”  (FDIC, puis RNI et UC). Cette  altérité n’a été transcendée qu’avec  le cabinet d’alternance de Abderrahmane  Youssoufi (1998-2002) associant  la Koutla, le RNI et le MP. C’était  là la consécration d’un rapport de  forces au profit de la monarchie. Sur cette base-là, ont ainsi pu être mis  sur pied deux cabinets (Driss Jettou  et Abbas El Fassi) entre 2002 et 2011.  Mais deux nouveaux-venus, le PJD  puis le PAM, ont bousculé cette carte  partisane et politique.


Au vu des résultats communaux de  juin 2009 et législatifs de novembre  2011, ils se sont installés au premier  rang et comptent bien conforter cette  place le 7 octobre 2016. Sans grand  risque, on peut dire que ce sera effectivement  le cas. A telle enseigne  que toutes les autres formations ne  seront, à un titre ou à un autre, que  des alliés, soit dans la majorité soit  dans l’opposition.


Une autre bipolarisation
va donc prévaloir. Recoupera-  t-elle des convergences sur des  programmes et, plus globalement,  une vision partagée de la société?  Une autre bipolarisation  Au final, quel Maroc? Tout se ramène  sans doute à cette interrogation de  belle taille: y-a-t-il consensus social  sur un projet de société? Sur le papier,  oui, à savoir la modernité, l’État  de droit, la démocratie, la justice sociale  et la solidarité nationale. Mais y  a-t-il accord de tous sur les valeurs  devant fonder, accompagner et générer  les réformes traduisant la mise en  oeuvre de ce programme?


D’une autre manière, les partis tels  qu’en eux-mêmes sont-ils à la hauteur  de cette responsabilité et de  cette entreprise? Ne sont-ils pas devenus,  à des titres divers, des “machines”  électorales entre les mains  de groupes, de clans, voire de tribus,  devant surtout assurer et perpétuer le  clientélisme, le népotisme aussi, ainsi  que la gestion des stratégies individuelles  de carrière?


Le paradoxe est là: la vision royale et  le nouveau cadre constitutionnel ont  fixé un cap découlant d’une vision.  Ce sont les acteurs partisans, pour  la majorité d’entre eux en tout cas,  qui n’ont pas pu, pas su ou pas voulu  opérer la nécessaire adaptation requise.
L’électoralisme et la course aux sièges  et aux postes restent encore les marqueurs  les plus typiques du système  partisan. Les formations partisanes  sont ainsi décalées par rapport à la  dynamique sociale en marche.


La démocratie pénalisée
Comment faire pour mettre fin à  cette situation pénalisante pour la  construction démocratique? Les citoyens  y ont apporté, de guerre lasse  et sans illusions, une réponse: sept  millions d’entre eux ne sont pas inscrits  sur les listes électorales; sur les  15,7 millions qui ont accompli cette  formalité, combien d’entre eux vont  voter le 7 octobre? La moitié serait  un chiffre encourageant –ils n’étaient  que 45,40% le 25 novembre 2011.
La capacité réformatrice est désormais  l’exigence principale. Elle commande  des profils appropriés, des  compétences à la hauteur des défis  actuels et de demain, une démocratie  participative et une forte dose de  volontarisme.


Tout cela, si nécessaire, en faisant  face aux facilités de l’électoralisme.  Faute de quoi, l’on se retrouvera demain,  lors des élections de 2021, avec  la même litanie des postures et des  promesses, dans un Maroc à la recherche  encore d’une rupture avec  le modèle économique et social actuel...


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