De la poudre aux yeux. Le gouvernement s'attaque à la cherté de la vie...


Face à la hausse des prix, le gouvernement s’est attelé à mettre en oeuvre les instructions données par le Roi pour préserver le pouvoir d’achat des citoyens. Mais ils sont beaucoup à estimer que ses mesures sont insuffisantes.

Ce 15 février 2023, ils sont nombreux les automobilistes à esquisser un sourire de satisfaction inattendue en passant devant les quelque 2.500 stations-services que compte le Royaume. Et pour cause. Pour la première fois depuis près d’un an, le prix du gasoil est descendu en-dessous de 13 dirhams le litre. Soit pas moins d’un dirham de moins que les prix qui étaient affichés précédemment. Même l’essence enregistre une baisse moyenne de vingt centimes par litre.

La raison aussitôt invoquée par les spécialistes, c’est, d’abord, le fait que le pétrole lui-même s’échange à un prix moindre sur le marché international. A la bourse de Londres par exemple, le baril de Brent de la mer du Nord coûte désormais dans les 85- 86 dollars et était même tombé, le 3 février 2023, sous le seuil de 80 dollars, après avoir été proche au cours de la première semaine du mois de mars 2022 du record historique de 140 dollars.

Tensions sociales
Mais les nouveaux prix à la pompe ont par ailleurs également été imputés à l’appréciation du dirham vis-à-vis du dollar, face auquel la monnaie nationale n’atteint plus “que” 10,20, contre 11 dirhams le dollar à plusieurs reprises au cours de l’automne 2023. Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes ont, pour leur part, surtout vu une suite directe des instructions données par le roi Mohammed VI au gouvernement pour préserver le pouvoir d’achat des citoyens et que le chef de l’Exécutif, Aziz Akhannouch, avait révélées lors du conseil hebdomadaire de son cabinet du 9 février 2023, et il est vrai qu’un e partie de ce pouvoir d’achat dépend beaucoup du prix du carburant: c’est, en tout cas, par la hausse des coûts de transport que les professionnels de plusieurs secteurs expliquent celles des prix de différents produits de consommation courante dont la population se plaint depuis plusieurs mois de la cherté.

Depuis quelques années déjà dans l’oeil du cyclone après que le parlement, en mai 2018, puis le Conseil de la concurrence, en juillet 2020, les ont accusés d’entente sur les prix, les pétroliers se sont-ils vraiment fait taper sur les doigts? Faisant lui-même partie, en tant qu’actionnaire majoritaire de la compagnie Afriquia, de ces pétroliers, M. Akhannouch a-t-il eu son mot à dire à quelque niveau que ce soit? En tout cas, le changement à la baisse des prix à la pompe n’est pas sans constituer une bonne nouvelle pour les citoyens, et aussi, tout compte fait, pour la popularité du gouvernement luimême, en forte diminution depuis un certain moment en raison, justement, de l’inflation que connaît le panier d’achat. Quelques jours avant le conseil de gouvernement mentionné plus haut, les réseaux sociaux avaient d’ailleurs vu circuler une liste d’endroits où, dans une multitude de villes, les citoyens pouvaient se retrouver le 12 février 2023 pour des sit-ins de protestations.

Au final, Casablanca, Meknès, Safi, Tanger et Oujda ont bien fini par accueillir ces sit-in le jour J, et ce n’est pas encore fini: ce 19 février 2023, c’est carrément une marche nationale qui devrait avoir lieu, et ce à l’initiative de la Confédération démocratique du travail (CDT), deuxième syndicat national en termes d’importance. Devrait aussi suivre une grève dans la fonction publique. “[Le comité exécutif de la CDT] tient le gouvernement pour responsable de l’exacerbation de la crise sociale et de ce que la situation entraînera en raison des tensions sociales,” avait notamment fustigé la direction de la CDT à l’issue d’une réunion qu’elle avait tenue le 8 février 2023 au siège de la centrale à Casablanca. Dans le rang de l’opposition, le Parti du progrès et du socialisme (PPS) a, lui, appelé ce 14 février 2023 le gouvernement à adopter “des mesures fortes, efficaces et rapides”.

Diagnostic et justification
Par la voix d’un communiqué, son bureau politique a, ainsi, estimé qu’il était “inacceptable, voire irresponsable, que le gouvernement s’entête à adopter un discours qui se contente de diagnostic et de justification, sans prendre de décisions concrètes d’intervention avec un impact économique et social réel et positif qui allégerait le fardeau de la cherté des prix sur les Marocains”.


Au niveau de la chambre des représentants, le parti du livre avait par ailleurs vu son groupe parlementaire déposer une demande afin de réunir la commission des finances et du développement économique de la première chambre, dans la foulée d’une initiative similaire entreprise par le parti du Mouvement populaire (MP), également membre de l’opposition. Toutefois, le gouvernement assure, de son côté, qu’il fait vraiment tout ce qu’il peut pour préserver le pouvoir d’achat des citoyens et invoque des raisons tout-à-fait indépendantes de sa volonté pour expliquer la situation actuelle, à commencer par le prix du pétrole qui est impacté par l’invasion en cours depuis fin février 2022 de l’Ukraine par la Russie jusqu’au climat, dont la froideur récente dans différentes régions aurait par exemple été, à en croire M. Akhannouch, le motif principal de la hausse des prix des tomates, qui dépassent désormais les 10 dirhams le kilogramme.


Mohammed Sadiki, ministre de l’Agriculture s’assure de la qualité des tomates
vendues au marché de gros d’Inezgane , le 14 février 2023.


En ce qui concerne, en outre, la viande, dont le prix atteint actuellement chez les bouchers de plusieurs villes les 110 dirhams le kilogramme (!), le ministre de l’Industrie, Ryad Mezzour, a annoncé que le gouvernement avait procédé à ordonner l’importation de quelque 200.000 têtes de bovins, “dont 30.000 seront reçues avant le mois de Ramadan”. A l’issue d’une visite qu’il a effectuée le 11 février 2023 dans une usine de Lesieur Cristal à Aïn Harrouda, M. Mezzour a également promis “une phase de détente de prix” s’agissant des huiles alimentaires, louant, soit dit en passant, les “efforts déployés tant par les opérateurs privés que par l’Etat”. Enfin, M. Akhannouch a estimé que les nouveaux cycles de production d’oignons et de pommes de terre feront en sorte que ces deux produits devraient incessamment devenir plus disponibles et, partant, amener à une baisse de leurs prix.

“Cela ne va pas compenser la hausse que les produits ont cumulée ces derniers mois,” commente, toutefois, un observateur, qui estime que même le dirham de moins que coûte le litre de gasoil ne saurait suffire, et ce à l’aune des mesures prises par le gouvernement elles-mêmes. Une source gouvernementale jointe par nos soins et ayant requis l’anonymat a également reconnu que les efforts qui restent à faire sont colossaux, mais elle met, ceci dit, ceux-ci sur le compte de l’administration et plus précisément les services du ministère de l’Intérieur, qui, selon elle, détient les véritables clés de la stabilisation des prix, pas le gouvernement. Dans ce sens, notre interlocuteur indique que les fonctionnaires de la “mère des ministères” devraient notamment faire en sorte que la spéculation, relevée en ce qui s’agit de nombreux produits et dénoncée par M. Akhannouch lui-même, soit combattue de façon plus efficace.

Efforts colossaux à faire
Et d’insister que c’est le département concerné qui, en dernier ressort, a la main eu égard à l’approvisionnement des marchés. “Quand on a pu intervenir par exemple au niveau du transport, nous nous sommes directement attelés à la tâche et nous l’avons fait,” poursuit notre source, en renvoyant aux 15 milliards de dirhams (MMDH) qui, en mars 2022, avaient été mobilisés à titre exceptionnel par le gouvernement pour subventionner les transporteurs dans l’objectif qu’ils ne répercutent pas les coûts induits par la hausse des prix à la pompe sur leurs tarifs.

Une autre source ne souhaitant également pas que son nom ni sa fonction soient dévoilés va, elle, jusqu’à sous-entendre qu’il y aura une guerre qui serait déclarée au gouvernement Akhannouch et, avec lui, le parti du Rassemblement national des indépendants (RNI), dont le chef du gouvernement est le président, à des fins de décrédibilisation vis-à-vis des citoyens. Mais qui serait alors derrière cette guerre? Ladite source demeure sibylline et se contente de renvoyer à d’éventuels “poches de résistance”, en s’appropriant délibérément l’expression popularisée en son temps par l’ancien premier ministre, Abderrahmane Youssoufi.

Elle croit par ailleurs savoir que M. Akhannouch en particulier fait depuis plusieurs années déjà l’objet d’une campagne à charge qui serait loin d’être innocente et qu’illustrerait notamment la campagne de boycott qui avait visé à partir d’avril 2018 Afriquia en même temps que Centrale Danone et Sidi Ali (lire n°1259, du 1er au 7 juin 2018). D’autres observateurs, à l’instar de l’économiste Najib Akesbi, mettent plutôt, eux, en exergue, la responsabilité directe du chef du gouvernement lui-même dans l’inflation actuelle, et ce aussi bien en tant que pétrolier mais aussi en tant qu’ancien ministre de l’Agriculture: rappelant que c’est lui qui a été derrière la conception, en coordination avec le cabinet de consulting McKinsey, du Plan Maroc vert (PMV), lancé en avril 2008 en marge du Salon international de l’agriculture au Maroc (SIAM), ces observateurs l’accusent, en substance, d’avoir tourné l’agriculture marocaine vers un modèle d’exportation certes pourvoyeur de devises mais qui n’est pas toujours apte à assurer la sécurité alimentaire du pays.

Stratégie défaillante
Concrètement, il aurait fallu plutôt chercher à combler les besoins nationaux avant de penser partir à la conquête du monde, car la présente stratégie, qui consiste à garantir son approvisionnement par le biais des marchés, s’avère défaillante dans des contextes de chocs externes répétés, comme au moment actuel. De plus, avec l’assaut lancé depuis une dizaine d’années en direction de l’Afrique, où les législateurs sont généralement beaucoup moins exigeants que ceux d’Europe en matière d’importation de produits agricoles, le consommateur marocain se retrouve en dernier ressort face à une raréfaction des produits disponibles alors même que du fait notamment de la sécheresse qui devient de plus en plus endémique, la production n’augmente, en même temps, pas tellement; c’est, en suivant cette logique, que selon toute vraisemblance le Maroc vient d’interdire à partir du 9 février 2023 l’exportation de tomates, d’oignons et de pommes de terre vers l’Ouest du continent.

Le moment est-t-il donc enfin venu pour le Maroc pour revoir de fond en comble tout le modèle économique sur lequel il a bâti sa filière agro-alimentaire au cours des quinze dernières années? Et quid du secteur de l’énergie, qui, par ailleurs, pâtit de problèmes structurels majeurs dont la question de la potentielle entente des pétroliers sur les prix n’est, au mieux, que la partie émergée de l’iceberg? Peut-on par exemple encore se permettre le luxe de continuer de se priver de l’infrastructure de la Samir, non seulement au niveau du raffinage mais aussi celui de la constitution de réserves stratégiques de pétrole, lesquelles ne couvraient, selon ce qu’avait révélé la ministre de la Transition énergétique, Leïla Benali, au cours de son intervention du 25 janvier 2023 à la chambre des conseillers, que 30 jours de consommation nationale? A trop hésiter sur les mesures à prendre et à se contenter d’une approche réactive aux effets limités dans le temps, il ne sera peut-être plus possible de satisfaire et les automobilistes et également les citoyens qui ne disposent pas de voiture...

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