La pomme de discorde canarienne

Prospection aux frontières maritimes Maroco-Espagnoles

En dépit de l’amélioration des relations avec la voisine du Nord et les déclarations rassurantes de part et d’autre, la question des ressources situées au large du Royaume au niveau des Canaries est loin encore d’être réglée. Au vu des risques de conflit sousjacents, les négociations entre les deux parties se doivent sans doute d’être expédiées au plus vite.

Y a-t-il du pétrole au large de Tarfaya? Amina Benkhadra assure que oui. Au cours de son passage du 13 avril 2022 à la Chambre des représentants, la directrice générale de l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) avait indiqué que sur sept puits creusés dans la région, cinq avaient révélé l’existence potentielle d’or noir. Tandis qu’onze jours plus tard, à savoir le 24 avril 2022, l’Association des géologues et géophysiciens pétroliers espagnols (AGGEP) qualifiait, en citant “les plus importantes associations internationales de professionnels du secteur de l’exploration et de la production d’hydrocarbures” dans une publication sur sa page Facebook, le pétrole auquel Mme Benkhadra avait fait référence de “pétrole fantôme”, allant jusqu’à taxer de “bêtise” ce qui “a été publié à ce sujet”. Quoi qu’il en soit, on ne peut pas dire que l’exploration pétrolière offshore à Tarfaya n’attire pas l’attention, pour une raison simple qui explique d’ailleurs que l’AGGEP s’en mêle: c’est à une centaine de kilomètres seulement au large de la province éponyme, aux portes du Sahara marocain, que se trouvent les Canaries. Depuis 1479, ces dernières se trouvent sous souveraineté espagnole, au titre du traité d’Alcáçovas conclu par les Rois catholiques avec les Royaume du Portugal et des Algarves, ce qui ne manque pas d’avoir une répercussion directe sur la délimitation des eaux territoriales entre l’archipel et le Maroc.

Au regard du droit international et notamment de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, dite aussi de Montego Bay -du nom de la ville jamaïcaine où elle a été signée, le 10 décembre 1982, le Maroc peut revendiquer tout son plateau continental pour y établir une zone économique exclusive (ZEE) de 350 milles marins, ce qu’il avait fait en février 2020 à partir du moment où le parlement avait adopté le projet de loi fixant la limite des eaux territoriales. A ce titre, il peut user de toutes les ressources qui se trouvent dans cette ZEE, y compris le pétrole s’il s’y trouve vraiment. En revanche, l’Espagne a une interprétation différente: pour elle, le Maroc devrait accepter de couper la poire en deux, c’est-à-dire, au lieu de décréter une ZEE sur l’ensemble de son plateau continental, se contenter, en tout cas au niveau des Canaries, d’une ZEE partagée à moitié.

Plateau continental
Ce qui, pour en revenir à la Convention de Montego Bay, est du non-sens, étant donné que la voisine du Nord n’accepte ellemême pas de faire de même au large de son propre plateau continental au niveau de la péninsule Ibérique, mais elle s’y accroche: brûlant totalement la politesse au Maroc, elle avait fait adopter en décembre 2010 un projet de loi sur les eaux canariennes, et, par décret royal, avait même dès décembre 2001 autorisé la compagnie hispano-argentine Repsol YPF à effectuer des forages dans lesdites eaux (ce qui avait valu en janvier 2002 au gouvernement José Maria Aznar, qui dirigeait alors l’Espagne, une protestation officielle du gouvernement Abderrahmane Youssoufi).

En tout cas, l’affaire est suffisamment sérieuse pour que depuis plusieurs années l’on parle de risque de guerre, et il y a d’ailleurs lieu de signaler à cet égard que depuis mai 2013 l’armée de l’air espagnole dispose dans l’île canarienne de Fuerteventura d’un cantonnement militaire destiné, à l’évidence, à être mobilisé en cas de conflit (conflit qui, logiquement, ne peut que mettre l’Espagne aux prises avec le Maroc, et non le Portugal, membre comme elle de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), ou encore les lointains Mauritanie et Cap-Vert).

On peut toutefois espérer que les choses n’en arrivent pas à ce point, d’autant que le Maroc a, à plusieurs reprises, souligné qu’il était disposé à négocier: c’est à son initiative qu’avait d’ailleurs été mis en place, en décembre 2002, le groupe de travail sur la délimitation des espaces maritimes sur la façade atlantique -qui, après sept réunions, a été mis en sourdine à partir d’octobre 2004, et ce jusqu’à aujourd’hui-, de même que dans son discours de la Marche verte du 7 novembre 2020, le roi Mohammed VI avait assuré que “le Maroc poursuivra, avec constance, le dialogue engagé avec notre voisin, l’Espagne, au sujet des zones de chevauchement des eaux territoriales des deux pays amis” et que “Ce dialogue s’inscrira dans le cadre du droit de la mer et respectera le partenariat qui les unit, loin de toute volonté unilatérale d’imposer le fait accompli.”

Est-ce la même chose pour l’Espagne? On dira, a priori, oui, du moins à partir des prises de positions publiques des deux derniers ministres des Affaires étrangères espagnols, à savoir Arancha Gonzalez Laya et José Manuel Albares: la première avait notamment déclaré, au cours d’un déplacement qu’elle avait effectué fin janvier 2020 à Rabat, juste un mois après que le projet de loi fixant la limite des eaux territoriales a été adopté par la Chambre des représentants, que “le Maroc a exercé son droit”, alors que le deuxième vient justement d’annoncer la reprise officielle du groupe de travail sur la délimitation des espaces maritimes sur la façade atlantique.

Électorat espagnol
“Les îles Canaries auront leur représentant au sein de ce comité,” a précisé M. Albares, et il faut croire que dans le contexte de détente actuel, consécutif à la nouvelle position de l’Espagne favorable à l’initiative marocaine pour la négociation d’un statut d’autonomie dans la région du Sahara, les deux pays voisins pourront trouver un terrain d’entente qui arrange l’un et l’autre à la fois. Il faut toutefois espérer que la chose soit expédiée au plus vite, car rien ne garantit qu’un autre gouvernement espagnol accepte de se mettre autour de la table: c’est, en effet, en 2023 que doivent se tenir en Espagne les prochaines élections générales, et celles-ci peuvent aussi bien reconfirmer le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) comme premier parti du pays, dans le sillage des deux derniers scrutins d’avril et novembre 2019, que redonner le pouvoir à la droite sous l’espèce du Parti populaire (PP) voire donner la part belle au parti d’extrême droite de Vox, en pleine montée en puissance depuis sa création en décembre 2013.

Il faut aussi dire que le revirement vis-à-vis du Sahara marocain n’a pas été soutenu par l’ensemble de la classe politique espagnole, le parlement allant jusqu’à désavouer, le 7 avril 2022, le gouvernement Pedro Sanchez, ce qui fait que l’on peut très bien imaginer qu’un autre président du gouvernement ne cherche à instrumentaliser les relations avec le Maroc pour gagner davantage de soutien de la part d’un électorat espagnol dont une partie demeure hostile au Royaume; peut-être même, il ne faut pas l’évacuer, refaire le coup de M. Aznar, qui avait carrément déployé, en juillet 2002, les Groupes d’opérations spéciales espagnols dans l’îlot Leïla, au large du village de Belyounech, après que des gendarmes marocains y ont installé un campement. Dans le contexte actuel, les conséquences pourraient en être explosives...