Politique migratoire marocaine : Ici, vous êtes chez vous

Depuis 2014, le Maroc a fait le choix d’avoir une approche multidimensionnelle vis-à-vis du fait migratoire, qui le concerne au premier chef en tant que pays classique de transit et davantage en tant que pays d’accueil. Les détails d’un modèle qui constitue un véritable cas d’école à l’échelle mondiale.

“Humaniste dans sa philosophie, globale dans son contenu, pragmatique dans sa méthode et responsable dans sa démarche”. C’est ainsi que lors de la conférence intergouvernementale pour l’adoption du pacte mondial sur les migrations, tenue en mars 2018 dans la ville de Marrakech, le roi Mohammed VI avait décrit la politique migratoire du Maroc. Celle-ci avait été insufflée par lui-même début septembre 2013, après que le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) lui a soumis un rapport sur les étrangers et les droits humains dans le Royaume. L’institution présidée à l’époque par Driss El Yazami avait alors plaidé pour une politique d’asile et d’immigration “radicalement nouvelle”, dont l’un des fondements serait l’élaboration et la mise en place d’une opération de régularisation exceptionnelle de certaines catégories de migrants en situation irrégulière.

Dispositions constitutionnelles
“Sans contester, sur le principe, le droit des autorités marocaines à contrôler l’entrée et le séjour des étrangers et leur devoir de lutter contre les trafics des êtres humains, le CNDH estime que les pouvoirs publics ne peuvent, dans l’accomplissement de ces missions, se soustraire aux dispositions constitutionnelles en matière de droits humains et de droits des étrangers, aux engagements internationaux contractés en vertu de la ratification de l’ensemble des instruments de protection des droits de l’Homme,” avait-elle notamment argué. Moins de quatre mois plus tard et avec donc l’appui du Souverain, l’opération à laquelle avait appelé le CNDH était mise en place et voyait la régularisation de quelque 18.000 migrants au cours de la seule année 2014; chiffre qui allait finalement atteindre les 50.000 en incluant la deuxième opération de régularisation lancée à la mi-décembre 2016.

Derrière, le motif politique était bien évidemment indéniable. 2013-2016, c’est surtout le moment où le Maroc tente de faire son retour dans les instances politiques du continent et en l’occurrence l’Union africaine (UA). Consacrer, comme l’avait alors souligné le Cabinet royal, “la longue tradition d’immigration et d’accueil du” Royaume “dues notamment à ses relations séculaires avec l’Afrique subsaharienne”, dont sont originaires la majorité des migrants en situation irrégulière, c’est donc essentiellement marquer un énorme coup symbolique, qui s’avérera d’ailleurs pertinent et fera parler du Maroc non seulement à l’échelle africaine, mais celle du monde entier, et c’est là justement une des raisons pour lesquelles ce fut à Marrakech que fut confiée l’organisation de la conférence intergouvernementale pour l’adoption du pacte mondial sur les migrations.

Mais il faut aussi voir dans la nouvelle politique migratoire nationale la main de l’Union européenne (UE). Celle-ci, comme chacun le sait, met les moyens, parfois avec une grande brutalité au niveau de ses frontières, pour ne plus accueillir davantage de migrants en provenance d’Afrique ou encore du Moyen-Orient et fait, en l’espèce, en sorte que les pays de la rive sud de la mer Méditerranée, y compris bien évidemment le Maroc, ne soient plus seulement des terres de transit mais se transforment plutôt en destination finale.

Énorme coup symbolique
Les différents programmes d’appui européens, qui se montent à des centaines de millions d’euros par an, ont d’ailleurs été essentiellement mis en place dans cet objectif précis, et ce de l’aveu à peine voilé des responsables du Vieux Continent. On se le rappelle, ces responsables étaient, à un moment, allés jusqu’à proposer aux autorités marocaines d’accueillir, avec aussi celle de la Tunisie ou encore de l’Albanie (qui, bien qu’européenne, ne fait pas partie de l’UE) d’accueillir de soi-disant «plateformes de débarquement hors de l’Europe»; ce que le Maroc avait balayé d’un revers de main immédiat.

“Le Maroc rejette et a toujours rejeté ce genre de méthodes pour la gestion de la question des flux migratoires,” avait, ainsi, dénoncé, fin juin 2018, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, lors d’entretiens qu’il avait eus dans la ville de Rabat avec le ministre espagnol des Affaires étrangères, Josep Borrell (qui, par ailleurs, occupe depuis début décembre 2019 les postes de vice-président de la commission européenne et de haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité). “Globale dans son contenu” soulignera donc bien, quelques mois plus tard, le roi Mohammed VI à propos de la politique migratoire: loin d’être un slogan, ce descriptif reflète surtout la volonté du Maroc de ne pas tomber dans le sécuritarisme de mauvais aloi qui, par souci électoraliste, semble de plus en plus prendre le pas en Europe et qui, comme l’avait également mis en exergue le Roi à Marrakech, “détourne les dynamiques migratoires, mais ne les arrête pas”.

Au demeurant, la conviction personnelle du roi Mohammed VI, qui se retrouve dans ses discours ou encore dans les différents rapports dont, en tant que leader de l’UA sur la question migratoire, il a été l’auteur, semble être que pour lui le fait migratoire fait partie de notre réalité du moment et qu’il est tout-à-fait illusoire de chercher à y parer: le mieux, ou le plus réaliste plutôt, serait de réguler les flux par le biais d’une coopération, d’abord régionale et ensuite continentale, intensifiée, de sorte à ce que tout un chacun s’y retrouve.

Preuves vivantes
Et il faut dire à cet égard que contrairement à ce que l’on pense dans un certain nombre de milieux, la migration peut constituer une chance inouïe pour contribuer au développement des pays d’accueil. Les ensembles régionaux où la circulation libres des personnes est monnaie courante, à l’instar par exemple de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CÉDÉAO) à laquelle d’ailleurs le Maroc candidate depuis fin février 2017, en sont, ainsi, des preuves vivantes, avec des gains concrets au niveau de la croissance économique, sans compter l’apport concret en termes de capital humain: les études l’ont clairement démontré -notamment celles du géographe américain Wilbur Zelinsky-, ce n’est généralement pas parce que l’herbe n’est pas verte chez soi que l’on choisit de migrer, mais plutôt parce qu’on considère qu’on est en mesure de disposer de meilleurs chances ailleurs, ce qui fait qu’en Afrique en tout cas et exception faite des zones de conflit, le profil type du migrant est celui d’une personne plus qualifiée que la moyenne.

Ce qu’avait notamment accrédité une étude rendue publique en décembre 2018 par le Haut-Commissariat au plan (HCP), dans laquelle on trouvait que seulement 10,2% des étrangers installés au Maroc n’avaient pas fait d’études, alors que 33,5% d’entre eux avaient même suivi des études supérieures. En outre, 64% étaient actifs professionnellement, contre un taux deux fois moindre chez les nationaux; en conséquence de quoi ils sont en train d’apporter une valeur ajoutée concrètement appréciable.

Aussi choquantes que peuvent être les images du drame advenu le 24 juin 2022 à la lisière du préside occupé de Mélilia, elles ne doivent certainement pas servir de raccourci facile pour mettre fin à tant d’acquis incontestablement positifs...