Politique américaine dans la région MENA : La logique d'un désengagement


Alors qu’ils ont longtemps constitué un acteur de premier plan dans la région, les États-Unis tendent à vouloir se retirer de plus en plus pour passer directement le relais à des alliés… comme le Maroc.

“Nous avons fait un petit détour au Moyen- Orient au cours des dix dernières années.” Ainsi s’exprimait en avril 2011 dans le mensuel américain “The New Yorker” Kurt Campbell, à l’époque secrétaire d’État adjoint aux affaires de l’Asie de l’Est et du Pacifique dans l’administration Obama.

Par là, ce diplomate US qui occupe actuellement le poste de coordinateur pour l’Indo- Pacifique du président Joe Biden soulignait le fait qu’au tournant des années 2010 déjà, les États-Unis ne considéraient plus le Moyen-Orient comme une priorité en comparaison avec l’Asie-Pacifique, le nouveau “pivot” de leur politique étrangère (désigné en tant que tel par le président Barack Obama lors d’un discours qu’il avait donné en novembre 2011 devant le parlement australien).

Champs de bataille
D’un point de vue géopolitique, la chose s’entend parfaitement: c’est en Asie-Pacifique que se trouve le terrain d’action direct de la Chine, la principale puissance concurrente de l’oncle Sam en ce moment; tandis qu’économiquement parlant, la zone s’accapare pas moins de 44% du produit intérieur brut (PIB) mondial et représente une véritable terre d’opportunité pour le complexe commercial étasunien. À côté, le Moyen-Orient ne pèse, en vérité, pas grand-chose, d’autant plus que l’intérêt énergétique qu’il suscitait est passé au second plan depuis la révolution du pétrole de schiste de 2007-2008, qui a fait que les USA sont devenus plus indépendants en la matière (jusqu’à deux tiers de leur production quotidienne pourrait être assuré par ce biais dans les douze ans).

C’est, ainsi, dans l’ordre des choses que l’on ait assisté au cours des dix dernières années à leur retrait d’Irak -en décembre 2011- et d’Afghanistan -en août 2021-, deux pays qui avaient été, au début du siècle, des champs de bataille emblématiques de la fameuse “guerre contre la terreur” menée en son temps par l’administration Bush (2001-2009). Et on peut s’attendre à d’autres mouvements similaires au cours des années à venir notamment dans le Sahel, qui, outre-Atlantique, fait également partie intégrante du “Grand Moyen- Orient” popularisé au milieu des années 2000 par la secrétaire d’État américaine, Condoleezza Rice.

En tout cas, le chef d’État-Major des armées des États-Unis, Mark Milley, avait très clairement signifié lors d’un déplacement en date de janvier 2020 à Bruxelles que “les ressources que le Pentagone consacre à l’Afrique ou au Moyen-Orient pourraient être réduites et ensuite redirigées, soit pour améliorer la préparation de nos forces aux Etats-Unis soit vers le Pacifique”; ce qui avait amené dans la foulée le président français Emmanuel Macron à dépêcher sa ministre des Armées, Florence Parly, à Washington en guise de tentative de dissuasion.

À l’évidence, seul le déploiement de plus en plus manifeste de la Russie dans la région par le truchement de la société militaire privée Wagner pourrait retarder l’échéance; les États-Unis persistant, visiblement, toujours à poursuivre l’endiguement du pays eurasiatique entamé à l’époque de la guerre froide. Mais ce qui semble acté c’est que la principale puissance mondiale souhaiterait continuer d’influer sur le cours des événements en passant par des alliés locaux plutôt que de façon directe.

Au Moyen-Orient, Israël est bien évidemment tout indiqué. Mais pour que cela soit possible, deux conditions sont à réunir: que l’État hébreu maintienne sa supériorité militaire sur tous ses pays voisins -doctrine connue comme celle de la “supériorité qualitative”, ou Qualitative Military Edge (QME) en anglais-; et que de l’autre côté il puisse continuer d’évoluer dans un environnement paficique et pacifié. D’où l’accent mis sur l’élargissement des accords d’Abraham à d’autres pays; mais il faudra certainement en contrepartie aussi qu’Israël se retire des territoires arabes occupés depuis la guerre des Six Jours et permette l’établissement d’un État palestinien dans les frontières du 4 juin 1967.

Car pour l’heure, le seul pays à avoir laissé la porte ouverte à une normalisation avec Tel-Aviv a été le Niger, qui, même de culture partiellement arabe, ne constitue tout de même pas le même type de client que Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Maroc du point de vue symbolique. Sur un tout autre plan, les États-Unis rêveraient sans doute bien de voir l’Iran et Israël faire la paix, étant donné que du fait qu’il s’agit de puissances nucléaires établies ou potentielles, un éventuel conflit entre les deux serait assurément destructeur à bien des égards.

Mais ni l’un ni l’autre ne semblent vraiment intéressé: les mollahs en ont fait, depuis la révolution de février 1979, une affaire carrément dogmatique, faisant doucement avancer depuis plus de quarante ans leurs pions dans l’objectif affiché de rayer de la carte ce qu’ils aiment à taxer de “Petit Satan”; et du côté des Israéliens, la suspicion reste toujours de mise, et il allait de soi, pour les observateurs les mieux avertis, qu’ils refusassent l’entérinement en juillet 2015 de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, du fait eux que pour eux il ne faisait que faire gagner du temps à Téhéran.

Corridor saharo-sahélien
Sur l’autre versant de la région, c’est sur le Maroc que les États-Unis donnent l’impression de vouloir s’appuyer le plus; même si, contrairement à son prédécesseur, Donald Trump, M. Biden ne reconnaît pas aussi ouvertement la souveraineté du Royaume sur son Sahara -sans pour autant changer pour l’heure de position-, c’est loin d’être le cas dans les milieux militaires. Dans les rangs de ces derniers, c’est notamment un secret de polichinelle que l’on souhaite faire du territoire marocain la future base arrière de l’Africom, le commandement américain pour l’Afrique.

Et dans le même sens, on pourrait carrément voir les Forces armées royales (FAR) intervenir directement dans le corridor saharo-sahélien, comme pouvait le laisser entendre leur participation du 1er au 15 mars 2023 à l’exercice Fintlock aux côtés de la Côte d’Ivoire et du Ghana. Ce qui serait tout de même un sacré “détour” pour elles.

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