Polémique sur la dernière couverture de Maroc Hebdo sur le Sahara oriental

Un curieux renversement


Dès lors que le tracé des frontières avec l’Algérie vient à être contesté par une partie marocaine et ce même quand celle-ci n’a rien à voir avec l’État, c’est tout le Maroc qui en vient à être accusé d’expansionnisme. Un comble, alors que c’est bien le Royaume qui a vu de nombreuses de ses anciennes provinces sahariennes faire l’objet d’annexion au cours de la colonisation française au profit de la voisine de l’Est.

On ne va pas se mentir: les réactions hystériques suscitées par notre dernière couverture consacrée au Sahara oriental -y compris, insigne honneur, de l’inénarrable Algérie presse service (APS) ellemême- ne nous ont pas surpris plus que cela. Elles sont tout-à-fait à l’aune des attaques que subit le Maroc depuis le coup d’État blanc de l’armée algérienne pour mettre fin au mouvement de protestation du Hirak entamé en février 2019. Ne faisant de toute façon que réitérer les mêmes tartarinades mêlées de cris d’orfraie victimaires et étant notamment incapable d’apporter le moindre contre-argument aux éléments historiques concrets développés par l’historien Bernard Lugan, elles ne nous intéressent pas tellement en elles-mêmes autant qu’au niveau maroco-marocain elles nous renseignent sur les véritables paramètres des relations actuelles avec l’Algérie. C’est cela que visait d’ailleurs la couverture, comme on y viendra.

Intégrité territoriale
En substance, Maroc Hebdo a été accusé de servir un agenda occulte. Derrière, au choix, le «Makhzen» -dont il faudra bien un jour que les canaux officiels algériens s’expliquent sur ce qu’il signifie exactement pour eux-, si ce n’est carrément Israël. Avec des objectifs différents selon les tenants de l’une ou l’autre hypothèse: détourner l’attention des «vrais» problèmes des Marocains que sont en premier lieu la cherté de la vie -problème qui avait fait la couverture de notre avant-dernier numéro, mais passons-; s’attaquer à un soi-disant bastion de l’antisionisme, comme quoi ce serait la propre libération de la Palestine qui serait en jeu.

Malheureusement pour les complotistes en herbe, l’explication est beaucoup plus prosaïque: tout simplement, l’idée est partie de l’indication donnée le 21 février 2023 au Forum de la MAP, auquel elle participait ce jour-là, par la directrice des Archives royales, Bahija Simou, sur la marocanité historique dudit Sahara oriental. Mme Simou répondait ainsi -la vidéo est librement consultable sur YouTube, pour ceux qui s’y intéressent “vraiment”- à une question d’un journaliste sur la possibilité que «certaines parties coloniales» passent sous silence des documents relatifs à la question de l’intégrité territoriale.

Ce qu’elle avait dit exactement, c’est qu’il y avait au Maroc même une profusion de documents attestant de la souveraineté du Royaume sur son Sahara, et ce y compris sur son versant Est correspondant au sud-ouest de l’Algérie actuelle. Sur une vidéo de 1h04, le propos prend à peine dix secondes chrono.

Ce qui s’est passé par la suite, c’est que la déclaration de Mme Simou, qui n’est en fait même pas originale et est développée beaucoup plus exhaustivement dans sa trilogie sur «le Sahara marocain à travers les Archives royales», a commencé à être reprise par de nombreux médias marocains, finissant, fatalement, par parvenir aux oreilles de leurs homologues algériens. Qui allaient déjà y voir les mêmes desseins que promouvrait donc Maroc Hebdo.

Le noeud gordien
Dans cette réaction outrée de nos confrères de l’autre rive de l’oued Kiss, nous avions cru percevoir, pour notre part, la manifestation de ce que nous pensons être le noeud gordien du problème maroco-algérien, à savoir la question des frontières bilatérales. Car quand, de notre point de vue, l’Algérie dénie au Maroc, au nom de l’uti possidetis juris, ses droits sur la partie «occidentale» de son Sahara originel anciennement colonisée par l’Espagne, elle éteint en même temps toute possibilité de revendication de Tindouf, Béchar, Kenadsa et autres territoires hérités de la colonisation française.

La Sakia El Hamra et l’Oued Ed- Dahab verraient-ils, ainsi, leur caractère marocain sanctionné par le droit international que la propre légitimité de la voisine de l’Est dans les anciens “confins” en serait remise en cause. Et ce, d’autant plus que de l’autre côté, le Maroc ne reconnaît formellement que les limites fixées par le traité du 18 mars 1845 de Lalla Maghnia, lesquelles s’arrêtent au col de Teniet-Sassi, dans l’Atlas tellien.

Il y a, en effet, une idée fausse largement répandue sur la convention relative au tracé de la frontière d’État du 15 juin 1972, comme quoi le Maroc l’aurait ratifiée en la faisant publier dans l’édition du 30 juin 1992 du bulletin officiel. L’Algérie invoque même son enregistrement le 30 juillet 2002 auprès du secrétariat général de l’Organisation des Nations unies (ONU). Or ce dernier point est à balayer d’emblée, dans la mesure où cet enregistrement est du fait de la seule partie algérienne, tandis qu’à ce jour le Maroc n’a déposé aucun des instruments du texte auprès des instances onusiennes.

Et en ce qui s’agit de la ratification en elle-même, elle est tout simplement anticonstitutionnelle, car elle devait avoir été faite par la première chambre du parlement préalablement à toute publication dans le bulletin officiel: ainsi le commandait le deuxième alinéa de l’article 31 de la Constitution alors en vigueur, celle du 15 mars 1972 («les traités engageant les finances de l’État, ne peuvent être ratifiés sans l’approbation préalable de la chambre des représentants,» édicte l’alinéa en question). Juriste de formation puisqu’il a été diplômé en droit, le roi Hassan II ne pouvait, naturellement, ignorer cela.

Manque de confiance
Pourquoi l’a-t-il alors fait? Difficile de présumer de ses intentions, étant donné qu’il ne s’est jamais exprimé publiquement à ce propos, mais on peut peut-être deviner un manque de confiance à l’égard de ses interlocuteurs dû aux multiples coups bas portés à son encontre à partir de l’indépendance de l’Algérie en juillet 1962. On pensera peut-être, en premier ressort, au protocole d’accord du 6 juillet 1961, dans lequel “le gouvernement provisoire de la République algérienne reconnaît (...) que le problème territorial posé par la délimitation imposée arbitrairement par la France entre les deux pays trouvera sa résolution dans les négociations entre le gouvernement du Royaume du Maroc et le gouvernement de l’Algérie indépendante” et qui sera jeté aux orties par le président Ahmed Ben Bella au prétexte que c’est le peuple algérien qui avait libéré les territoires contestés -raison principale de la guerre des sables de 1963-64.

Cependant, le Sahara marocain lui-même a été concerné au premier chef; comme allait le révéler le quotidien “Maroc Soir” le 16 novembre 1977, le président Houari Boumédiène avait tenu le propos suivant au 7e sommet arabe des 26-29 octobre 1974 à Rabat: “Le problème intéresse dorénavant la Mauritanie et le Maroc. Je dis que je suis d’accord et qu’il n’y a aucun problème. Si les frères présidents et rois consacrent cette formule pour l’entente entre les deux pays et en tout état de cause pour entamer la libération et la délimitation de ce qui sera la zone marocaine et de ce qui sera la zone mauritanienne, je serai alors parmi ceux qui consacrent cette formule.” Au moment de la Marche verte près d’un an plus tard, il avait déjà viré sa cuti.

Voisinage foncièrement hostile
Au vu du déroulé chronologique des cinquante dernières années, le moins que l’on puisse dire est que le Maroc a bien raison de rechigner encore à entériner la convention de 1972. Au-delà du strict dossier du Sahara marocain, l’annexion, en mars 2021, de la palmeraie d’El Arja, en même temps que l’octroi unilatéral à un consortium chinois d’un permis d’exploitation de la mine de fer de Gara Djebilet, en dépit d’une convention afférente ratifiée en mai 1973 par l’Algérie, laisse à conclure que le Maroc se trouve en face d’un voisinage foncièrement hostile, et que le souci de l’unité maghrébine n’est fondamentalement pas partagé. Pour quelle raison alors continuer à renoncer à une partie de son territoire et ne pas par exemple appeler à la tenue d’une conférence internationale comme celle proposée le 16 février 2023 dans les colonnes du quotidien “Le Monde”, du moment que, n’en déplaise à ceux qui ont critiqué la couverture, “le véritable problème est là”?

Le plus ironique dans l’histoire est que ces mêmes voix qui taxent le Maroc d’expansionnisme revendiquent ouvertement un élargissement du territoire algérien jusqu’à la rive droite du fleuve Moulouya. Secrétaire général du Front national de libération (FLN), Abou El Fadhl Baadji avait lui-même qualifié début octobre 2021, devant les élus de son parti, Oujda et Guercif de villes algériennes. Loin donc de s’agir d’une quelconque mouche électronique. Pourtant, aucune condamnation n’a suivi dans la foulée, y compris parmi ces voix qui se disent raisonnables et raisonnés et se revendiquent d’une “fraternité” de bon aloi. Celles-ci auraient-elles gardé le même silence si un chef de parti marocain se plaisait à dire la même chose de Tlemcen (rappelons que contrairement aux allégations colportées, même l’ancien secrétaire général du Parti de l’Istiqlal (PI), Allal El Fassi, n’avait jamais inclus la ville de Sidi Boumédiène dans son “grand Maroc”)?

S’il est, au passage, une ville bien algérienne dont M. Baadji aurait sans doute dû faire mention dans sa tirade, c’est Dréan, dans l’actuelle wilaya d’El Tarf. Cent dix ans auparavant y naissait un écrivain qui au tournant de la trentaine allait commencer à connaître une grande renommée en France. On lui doit notamment le propos suivant: “Le jour où le crime se pare des dépouilles de l’innocence, par un curieux renversement qui est propre à notre temps, c’est l’innocence qui est sommée de fournir ses justifications.” Il s’appelait Albert Camus, et le grand thème de son oeuvre fut l’absurde.

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