Les podcasts scientifiques se multiplient et gagnent en notoriété au Maroc

Othmane Safsafi

Les jeunes militants de la science s’activent


“J’aime voir cette lumière  dans les yeux des gens  quand ils comprennent  l’essence d’un concept  scientifique, et ensuite la soif d’en savoir  plus qui s’ouvre chez eux”. Ces  mots résument parfaitement la passion  de Othmane Safsafi pour la science et  le partage de connaissances. Grâce à  ses vidéos ludiques abordant différents thèmes  scientifiques, ce jeune étudiant marocain est devenu une star de la  toile au Maroc, tout en évitant les sentiers  battus. Ses atouts? Une formation  scientifique solide, un langage simplifié  et des moyens de communication modernes  et efficaces.

Sa chaînes YouTube ainsi que sa page  Facebook, toutes les deux baptisées  «Sciences mat», en référence aux  sciences mathématiques, comptent  déjà 11.000 et 43.000 abonnés respectivement.  Elles offrent aux visiteurs des  explications simplifiées de phénomènes  scientifiques, souvent ignorés à cause  de leur supposée complexité.

La science contagieuse
Et pour gagner l’intérêt du téléspectateur,  ce jeune podcaster adopte une  méthode intégrée. Expliquer la déclinaison  ou l’application de ces phénomènes  dans la vie réelle, jouer la carte de l’esthétique, le tout dans le dialectal marocain  pour une meilleure compréhension.  Othmane n’est pas le seul à mener ce  combat en faveur de la vulgarisation de  la science. Najib El Mokhtari lui aussi s’y  met depuis des années. Son activisme a  été récompensé en 2016 avec le prix de  la personnalité web de l’année au Maroc  Web Awards. «J’ai toujours été fasciné  par l’Univers. Quand j’étais petit, nous  passions souvent les vacances dans  une ferme à la campagne, loin de la pollution  lumineuse des villes. Je suis tombé  amoureux des étoiles là-bas. Mes  deux grands frères m’expliquaient en  darija non seulement comment repérer  les constellations dans le ciel, mais aussi  comment programmer un ordinateur»,  nous explique-t-il.

Ces explications simples et intuitives en  darija l’ont profondément marqué. Alors  que YouTube commençait à devenir une  plateforme de partage de la connaissance, il réalise qu’il allait tôt ou tard  créer une chaîne de vulgarisation scientifique.  C’est alors une passion puissante  qui le motive, le désir de partager  le sentiment profond, parfois limite euphorique,  qu’on a quand on accède à  une nouvelle connaissance, dit-il. «J’ai  un épisode qui explique pourquoi quand  on lâche une pierre, elle tombe par terre,  mais la lune, qui est une grosse roche  dans le ciel, ne nous tombe pas dessus.  Le jour où j’ai appris la réponse, ça  m’avait moi-même profondément touché  », poursuit-il. Sa chaîne YouTube,  qui totalise plus d’un million de vues,  offre au visiteur l’opportunité d’explorer  différents champs scientifiques, tout en  posant des questions originales susceptibles  de provoquer la curiosité.

Najib El Mokhtari

Connaissance face au buzz
Mais dans une société où l’analphabétisme  pèse encore lourd, et où l’esprit  critique et le raisonnement scientifique  et rationnel sont loin d’être bien installés,  la vulgarisation de la science est loin  d’être de tout repos. «Contrairement à  un contenu plus souple et divertissant,  le spectateur devra fournir un effort pour  comprendre ce dont on lui parle. L’internet,  d’aujourd’hui, qui est basé sur le  buzz et l’information rapide, ne pousse  pas les gens à fournir cet effort. Alors,  quand je publie une vidéo scientifique,  il y a des personnes qui la trouvent difficile  d’accès car ils n’ont pas l’habitude d’être concentrés et de faire attention  devant une vidéo YouTube», affirme  Othmane. Toutefois, il y a de quoi être  optimiste, alors que les Marocains font  de plus en plus preuve de curiosité.  «Les questions scientifiques sont des  questions que nous nous posons de façon  innée. Pour beaucoup de ces gens,  il suffit qu’ils voient un contenu qui  touche ce côté curieux chez eux sans  barrières et sans langue de bois, pour  qu’ils retrouvent de nouveau l’enfant  curieux au fond d’eux», estime Najib.

Quoi qu’il en soit, la diffusion des valeurs  de la pensée scientifique a encore  une grande marge de progression au  Maroc. «C’est nouveau au Maroc. Il n’y  a pas encore de figure dominante qui ait  déjà ouvert la voix à cette discipline»,  regrette Othmane. Résultat, ces jeunes  «militants» de la science ont l’air d’ovnis  pour une bonne partie du public, estime-  t-il. Mais les mentalités changent,  surtout chez les jeunes, qui apprécient  le fait de pouvoir découvrir les sciences  sur un de leurs médias préférés.

A cela s’ajoute le handicap de la langue.  D’après Najib, la langue de l’école favorise  souvent l’apprentissage et la récitation  par coeur, tandis que la science  nécessite une vraie assimilation et une  compréhension intuitive des phénomènes  de l’univers.

La vulgarisation scientifique peut alors  compenser les lacunes de l’enseignement  scientifique dans les écoles marocaines.  D’un côté, Internet permet la  démocratisation ultime de la connaissance,  d’après Najib.

Un soutien à l’école
«Dans le futur, de plus en plus, si vous  avez du mal à suivre en classe, vous  n’aurez qu’à vous connecter à votre  Channel YouTube favori, je cite la chaîne  Crash Course par exemple, et réviser  votre sujet à votre rythme». Il considère  également que les chaînes YouTube  pallient le manque d’expériences scientifiques,  qui sont de moins en moins  faites en classe. Les podcast scientifiques  explorent également des pistes  totalement oubliées par l’école, comme  le scepticisme, la méthode scientifique  ou encore l’aspect «émerveillement devant  l’univers».

Un enthousiasme à modérer  toutefois. Selon Othmane, la vulgarisation  peut consolider le domaine  de l’éducation nationale, et peut toucher  un public plus âgé qui n’a pas forcément  été bien formé dans les rangs de l’école.  Par conséquent, la vulgarisation n’est  pas un remplacement de l’école, ni une  alternative. «D’ailleurs, la vulgarisation  joue d’autres rôles que l’école ne joue  pas, comme par exemple expliquer l’importance  de la recherche scientifique  au grand public» conclut-il. Ainsi, c’est  une relation de complémentarité qui naît  entre les deux

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