PLUTÔT LA MORT QUE LE MAROC !



NOS JEUNES TENTÉS PAR L’ÉMIGRATION CLANDESTINE EN EUROPE

Hayat Belkacem, étudiante de 20 ans, a laissé la vie en traversant le détroit à bord d’une embarcation de fortune. Une intervention de la Marine royale lui a été fatale.

Il y a, selon toute vraisemblance, péril en la demeure. Dans la journée du mardi 25 septembre 2018 est parvenu aux rédactions nationales un communiqué des autorités locales de la préfecture de M’diq-Fnideq indiquant qu’une unité de combat de la Marine royale opérant en Méditerranée aurait été «contrainte» de tirer sur un bateau pneumatique rapide «Go Fast» transportant, selon les données préliminaires, des candidats à l’émigration irrégulière en Espagne. Le bateau en question, conduit par un Espagnol et qui se serait retrouvé de manière suspecte dans les eaux marocaines, aurait refusé d’obtempérer aux avertissements qui lui auraient été adressés.

La même source ajoutait que quatre personnes avaient été blessées lors de l’opération et qu’elles avaient été évacuées à l’hôpital provincial de M’diq-Fnideq, dans la ville de M’diq. Quelques heures plus tard, le site web de la chaîne de télévision 2M, s’appuyant sur une source sécuritaire qualifiée de «fiable», révélait qu’une des personnes blessées, une femme de 22 ans originaire de la ville de Tétouan, avait succombé à ses blessures. On sait maintenant qu’elle s’appelle Hayat. Âgée plutôt de 20 ans et effectivement originaire de la colombe blanche et plus précisément du quartier de Jbel Dersa, elle était étudiante en droit à la faculté polydisciplinaire de Martil. Elle avait également été élève du lycée Cadi-Ayyad de Tétouan. Fille d’un père au chômage et d’une mère ouvrière dans une usine de poisson, elle aurait tenté de rejoindre une tante vivant en Espagne et ainsi pouvoir subvenir aux besoins de sa famille.

Les candidats à l’émigration irrégulière, qui auraient été au nombre de dix-huit et auraient pris le large au niveau du préside occupé de Sebta selon 2M -plutôt de la commune de Fnideq selon d’autres sources-, auraient été allongés au moment où la marine royale est intervenue, ce qui aurait rendu la visibilité difficile. Un homme, gravement blessé à la main, aurait pour sa part été transféré dans un hôpital de la ville de Rabat pour subir une opération. Le conducteur du bateau appartiendrait à un réseau de passeurs exigeant le paiement auprès des familles une fois la traversée effectuée.

Le rêve tant convoité
Ce drame a été le point d’orgue de plusieurs semaines où l’on a vu la question de l’émigration irrégulière refaire surface et faire parler d’elle dans les chaumières comme jamais depuis début des années 2000, lorsqu’on avait coutume de lire et de voir des reportages sur les «harragas», ces brûleurs de frontières -d’où leur appellation en arabe dialectal marocain- souvent livrés aux instincts carnassiers des poissons charognards de la Méditerranée après une traversée manquée. Sur les médias sociaux circulent plusieurs vidéos de Marocains se filmant ou étant filmés pendant qu’ils tentent de passer clandestinement en Europe. A bord de pateras ou de «bateaux de la mort» comme on les appelle en arabe (qawarib al-mawt), en s’accrochant au toit des conteneurs transportés par les camions et même en traversant des égouts fétides pour ceux qui cherchent à parvenir au préside occupé de Melilla… les moyens ne manquent pas pour accéder au Vieux Continent et là, enfin, au rêve tant convoité pendant les années passées à ce qui s’apparente au mauvais bord du détroit de Gibraltar. Beaucoup de candidats à l’émigration irrégulière encouragent leurs concitoyens à leur emboîter le pas, et d’ailleurs le phénomène atteint un tel point que les autorités marocaines promettent désormais de sévir. Deux jours avant le drame du 25 septembre, la Marine royale avait déjà mis en échec dans la préfecture de M’diq-Fnideq, en coordination avec la gendarmerie, une tentative d’émigration irrégulière.



Tentatives avortées
Un bateau là encore conduit par un Espagnol s’était approché de la plage de Martil, où l’attendaient, attroupés, plusieurs dizaines de personnes ayant vraisemblablement toutes reçu sur leur messagerie WhatsApp que des bateaux de marque Phantom viendraient prendre à leur bord tous celles qui le voudraient, et ce sans aucune contrepartie ni financière ni autre, en direction de l’Espagne; rumeur accréditée par une vidéo diffusée quelques semaines plus tôt de jeunes visiblement embarqués à Sidi Kankouch, dans la province voisine de Fahs-Anjra, par des ressortissants espagnols déguisés en gendarmes de la Guardia Civil puis emmenés jusqu’à l’autre rive. Le bateau avait finalement été contraint de prendre la poudre d’escampette.

Tout en louant les «efforts intenses déployés» d’après lui «par les pouvoirs publics», le ministre délégué aux Relations avec le parlement et la société civile, porte-parole du gouvernement, Mustapha El Khalfi, a reconnu lors du point de presse ayant fait suite au conseil du gouvernement hebdomadaire du 20 septembre une hausse par rapport à 2017 des activités relatives à l’émigration irrégulière.

«En tant qu’État, nous sommes concernés et devons multiplier les efforts pour faire face à ces réseaux qui ont développé leurs mécanismes et modes opératoires,» a-t-il confié. Dans le détail, 54.000 tentatives d’émigration irrégulière auraient été déjouées à fin août, contre 39.000 à la même période l’année précédente, dont 7.100 concerneraient des Marocains (qui, en 2017, avaient vu 8.200 de leurs tentatives avortées par les services de sécurité).

Des chiffres accablants
Pour sa part, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), agence intergouvernementale basée dans la ville de Genève en Suisse, indique qu’au 9 septembre 2018, quelque 6.000 ressortissants du Royaume étaient parvenus à atteindre les rivages espagnols, contre 2.683 à la même date en 2017. Ce sont donc des milliers de Marocains qui tentent de se rendre clandestinement dans le royaume ibérique. Si l’on compte tous ceux qui essaient de rallier l’Europe, on obtient des chiffres autrement accablants. Ces dernières années, beaucoup ont tenté de profiter du chaos en Libye, en proie à une guerre civile depuis février 2011, pour atteindre leur objectif. Certains y sont parvenus, mais de nombreux autres y ont laissé leurs vies et, au passage, leur rêves, dans une des routes d’immigration irrégulière considérée comme une des plus meurtrières de la planète (16.862 depuis 2014 selon des chiffres révélés l’été dernier par l’OIM). Des milliers de Marocains ont, pour leur part, été parqués dans des camps par les autorités libyennes, souvent dans des conditions déplorables, et ont été rapatriés par vagues successives par le Maroc. Parmi les autres voies empruntées par les candidats à l’émigration irrégulière, l’Europe centrale et de l’Est et les Balkans à partir de la Turquie, en se mêlant aux millions de réfugiés syriens ayant fui leur pays en guerre et étant également partis sur les routes en quête d’un avenir meilleur.

L’Allemagne, où des centaines de milliers de ces réfugiés ont pu bénéficier d’un titre de séjour et du droit de travailler, avait notamment fait appel aux autorités marocaines pour l’aider à identifier ceux de leurs ressortissants qui se faisaient passer pour des citoyens du pays de Bachar al-Assad après s’être souvent débarrassés des documents en leur possession susceptibles de prouver leur identité mais pas de leur accent.

Exploitation sexuelle
Sont notamment concernés les mineurs, au sujet desquels la chancelière allemande s’était ouverte au téléphone au roi Mohammed VI, en janvier 2016, afin que le Maroc puisse les récupérer. Les autorités allemandes proposent même, à ceux qui le voudraient, une aide au retour afin de les encourager à retourner dans leur pays. Mais il semble qu’ils soient peu nombreux à y avoir postulé. La Suède, où des mineurs marocains sont exploités sexuellement par des femmes d’âge moyen selon ce qu’avait dévoilé en mai 2018 une investigation de la radio nationale suédoise Sveriges Radio, avait proposé de construire des centres d’accueil pour jeunes au Maroc, avec justement une contribution financière de l’Allemagne, mais elle y avait finalement renoncé en raison du tollé suscité dans le pays par les associations de protection de l’enfance.

En mai 2019, le quotidien français Le Monde s’était fait l’écho d’un rapport de la mairie de Paris s’inquiétant de la présence en plusieurs endroits de la capitale française d’autres mineurs marocains étant arrivés par l’Espagne après avoir réussi la traversée et s’adonnant à la drogue et à la criminalité. Le préfet de Paris Michel Delpuech avait pour cette raison signé, le 11 juin, un accord avec l’ambassadeur du Maroc, Chakib Benmoussa, pour que la police marocaine intervienne pour les identifier et, éventuellement, les ramener auprès de leurs familles. Aux dernières nouvelles, beaucoup d’entre eux continuent de sévir.

Ces histoires ne sont sans doute pas cependant, au vu des réactions sur les médias sociaux, pour décourager les candidats, à l’heure où 29,3% des jeunes âgés de 15 à 24 ans ne travaillent pas, ne sont pas à l’école et ne suivent aucune formation, selon ce qu’avait révélé en mars 2018 une enquête du Haut-Commissariat au plan (HCP) sur l’emploi.

Un tombeau pour Marocains
En avril, un sondage du portail de recrutement Rekrute avait révélé que 91% des Marocains réfléchissaient à quitter le pays, et ce toutes tranches de la population confondues et dans toutes les classes sociales. Dans son discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août, le roi Mohammed VI avait déploré le fait qu’un grand nombre de jeunes, notamment parmi les hauts diplômés des branches scientifiques et techniques, pensent émigrer, et avait appelé à une réflexion sérieuse et responsable à ce sujet.

Dans un rapport publié le 22 septembre, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a fustigé «le climat d’insatisfaction qui s’installe chez certaines catégories sociales.» Selon le conseil, ce climat résulte de l’affaiblissement de la méritocratie et de la défaillance des ascenseurs sociaux classiques, tels que l’accès équitable à l’emploi, l’égalité des chances, une éducation de qualité pour tous, etc. «Seulement 35% des individus de 35 ans et plus ont connu une mobilité sociale ascendante par rapport à leurs parents, les autres ayant plutôt stagné ou bien régressé,» déplore-t-il. Il semble bien que la Méditerranée soit encore appelée, pour longtemps, à rester un tombeau pour les jeunes Marocain.e.s...

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