Plan gouvernemental en faveur de l'amazigh : Pour mettre fin à l’injustice linguistique


Quelques jours avant les célébrations symboliques du Yennayer, le nouvel an amazigh, le gouvernement d’Aziz Akhannouch met le paquet pour l’officialisation de la langue amazighe. Un premier pas pour sortir ce dossier d’une longue léthargie. 

Mardi 10 janvier 2022 dans la petite ville de Khemisset, à environ 85 kilomètres à l’est de la capitale Rabat. Onze ministres du gouvernement, à leur tête le chef de l’Exécutif, Aziz Akhannouch, sont réunis dans la même salle, et autour du même objectif : accélérer la mise en œuvre du caractère officiel de la langue amazigh. Au menu, le lancement de plusieurs projets pour renforcer l’utilisation de l’amazigh dans l’administration publique, avec à la clé quatre conventions de partenariat conclues par le ministère de la Transition numérique et de la réforme de l’administration le ministère de la Justice, le ministère de la Santé et de la protection sociale, le ministère de l’Education nationale, du préscolaire et des sports et le ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication. L’objectif étant de permettre aux citoyens marocains amazighophones un meilleur accès aux services fournis par ces départements. 

Affluence importante

 Pas moins de 460 agents d’accueil dans chacune des trois variantes de la langue amazighe (tarifit, tachelhit et tamazight), chargés de conseiller et d’orienter les usagers amazighophones, ont été mobilisés au sein des quatre ministères en question, alors que les centres d’appels de plusieurs ministères et établissements publics ont présentant une affluence importante d’usagers, ont dotés de 60 agents chargés de la communication téléphonique en langue amazighe. Pour financer ces initiatives, le gouvernement actuel a mobilisé une enveloppe de 200 millions de dirhams en 2022, puis 300 millions de dirhams si l’on se fie à la Loi de finances de 2023, avec l’ambition d’atteindre 1 milliard de dirhams d’ici 2025. 

“La mise en œuvre du caractère officiel de l’amazigh demeure tributaire de la mobilisation des ressources financières nécessaires pour la réalisation d’une telle ambition” affirme le chef du gouvernement. Des promesses déjà annoncées par l’actuel cabinet dès son investiture en octobre 2021, alors qu’Aziz Akhannouch, dont l’ascendance amazighe constitue un élément important de son image publique et de son identité politique, a fait de la mise en oeuvre du caractère officiel de l’amazigh une priorité au point de l’inscrire parmi les huit principaux chantiers de son programme gouvernemental. Mais la mobilisation de budgets et les annonces gouvernementales en grandes pompes sont loin d’être suffisantes aux yeux de nombreux militants du mouvement amazigh, alors qu’une quarantaines d’ONG nationales et de la diaspora marocaine en Europe et aux États-Unis, ont adressé début janvier 2023, une lettre au Roi Mohammed VI, dans laquelle ils exhortent celui-ci de donner ses instructions pour proclamer le 13 janvier comme fête nationale et jour férié. Aux yeux de ces associations, la question amazighe dans sa globalité nécessite avant tout une forte volonté politique à tous les niveaux et une conscience de la place de l’importance de cette composante de la société marocaine, sans lesquelles ce chantier continuera à accuser du retard. 

Le passage du Parti de la justice et du développement (PJD) à la tête du gouvernement de 2012 et 2021 aura été, selon plusieurs forces amazighes, “très préjudiciable”. La loi organique de mise en œuvre du caractère officiel de l’amazigh n’a été adoptée qu’en 2019, soit huit ans après son annonce dans la Constitution de 2011. Saad Eddine El Othmani a même attendu fin juin 2021, soit deux mois avant la fin de son mandat à la tête du gouvernement et la tenue des élections du 7 septembre, pour présenter un semblant de feuille de route pour suivre l’application de la loi organique sur l’officialisation de l’amazigh. La formation islamiste, dont certains membres n’ont pas hésité à afficher dans plusieurs sorties médiatiques leur opposition voire leur hostilité aux aspirations du mouvement amazigh, a été alors accusée de vouloir “saboter” ce chantier - initié par le Souverain lui-même dans son discours d’Ajdir, le 17 octobre 2001- pour des “raisons idéologiques”. Il faut dire que pour certains courants et formations politiques de l’échiquier politique national, la question amazighe a longtemps été perçue comme une futilité au mieux, voire un facteur de division et de déstabilisation du Maroc. 

Vrais problèmes 

Des idées qui trouvent désormais un puissant relais sur les réseaux sociaux, où les stéréotypes sur la composante amazighe et contre la promotion de langue et de la culture amazighes, pullulent sous couvert d’humour et de liberté d’expression. “Ça sert à quoi de perdre des millions de dirhams pour préserver une langue morte, au lieu d’investir pour résoudre les vrais problèmes de l’école marocaine ?” s’interrogent même certains. Pourtant, l’enseignement de cette langue, introduit depuis l’année scolaire 2003-2004, souffre encore du manque de personnel, qui ne dépasserait pas 1200 enseignants selon des associations, alors que l’État avance le chiffre de 5000 enseignants. Conséquence : seuls 9% des élèves marocains étudient la langue amazigh selon les activistes. Par ailleurs, la problématique semble ne pas se limiter aux aspects culturel et linguistique. 

En décembre 2018, la rapporteuse spéciale de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est associée, E. Tendayi Achiume, avait relevé que “les amazighs sont touchés de façon disproportionnée par la pauvreté, puisque les régions où l’on parle l’amazigh sont les plus pauvres du pays et donc les plus touchées par les problèmes d’infrastructures et d’accès aux services de base comme l’eau, l’assainissement et la santé”. Les chiffres officiels sur le développement humain, l’emploi ou la pauvreté, montrent que les régions où l’amazigh est largement parlé, notamment le Sud-est, le Rif ou encore l’Atlas, sont souvent en retard par rapport au reste du territoire. Un véritable défi pour le gouvernement Akhannouch, mais également une opportunité pour se démarquer, voire entrer dans l’histoire, en sortant la question amazighe du carrée de l’attentisme et de l’inaction, avec des initiatives courageuses sur tous les plans, économique, social et culturel.

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