Le plan de bataille de Mohammed V contre la desertification en Afrique

MAINTENANT OU JAMAIS

A travers des politiques publiques dont certaines se projettent sur plus de trente ans, le Maroc espère bien servir d’exemple pour le reste de l’Afrique dans sa lutte contre la sécheresse à l’heure d’une grande incertitude climatique à l’échelle de la planète.

La sécheresse, le Maroc connaît bien, malheureusement. Il vient d’ailleurs d’en éprouver sa pire en quatre décennies (lire n° 1428, du 18 au 24 février 2022). C’est donc en parfaite connaissance de cause que le roi Mohammed VI a adressé son cri de coeur aux chefs d’État et de gouvernement ayant pris part au Sommet sur la sécheresse et la gestion durable des terres ouvert ce lundi 9 mai 2022 dans la ville d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, en marge de la 15ème session de la Conférence des parties de la Convention des Nations unies pour la lutte contre la désertification.

Quand, dans un discours lu par le ministre de l’Agriculture, Mohamed Sadiki, le Souverain a insisté que “le changement climatique n’est pas un sujet théorique ou un objet de débat rhétorique” et que “c’est une réalité dure et implacable, qui sévit par des sécheresses de plus en plus fréquentes, de plus en plus intenses et de plus en plus dévastatrices”, il devait, sans nul doute, avoir en tête l’expérience marocaine de l’exercice en cours. Idem lorsqu’il a évoqué l’Afrique, où “des millions d'hectares sont menacés de désertification en raison de l'avancée du désert, qui progresse dans certaines régions à un rythme de 5 km par an” -un scénario dans lequel le Maroc ne diffère pas tant, on le comprend, du reste du continent. “La récurrence des épisodes de sécheresse et la cadence de la dégradation des sols se posent réellement en défi majeur,” a-t-il également tenu à souligner.

En somme, c’est loin de rigoler, d’autant plus quand on prend en compte l’aspect social de la chose et que le Roi ne pouvait d’ailleurs éluder, nécessité impérieuse oblige: “durant les vingt dernières années”, a par exemple rappelé le monarque, les sécheresses “ont impacté plus de 1,5 milliard de personnes dans le monde, et entraîné plus de 124 milliards de dollars de pertes économiques”, ce qui fait que selon lui “avec la sécurité environnementale, se trouvent en jeu la sécurité alimentaire, la sécurité humaine et la sécurité "tout court"”, dans la mesure où il a fait observer que “les zones en prise avec une dégradation extrême des conditions environnementales, sont bien souvent aussi, celles où les conflits éclatent, où les populations sont déplacées et où les groupes terroristes et séparatistes cherchent à s’infiltrer.”

Désertification intense
Et de marteler, de façon délibérément poétique mais davantage visiblement pour marquer les esprits, qu’“une terre perdue à la vie est une terre gagnée à l’insécurité”. Le Maroc est donc, pour en revenir à lui, loin de pouvoir sortir de l’auberge, le descriptif fait par le discours du roi Mohammed VI s’appliquant, du propre aveu implicite de ce dernier, à lui, et ce n’est surtout pas n’importe quel descriptif étant donné la qualité de chef et de première personnalité de l’État de son auteur; ce dernier élément lui donne une consistance que, déjà, avait en partie validé, du point de vue phénoménologique, l’expérience de la sécheresse du début de cette année 2022.

Ainsi, le Royaume trouve sans doute dans la lutte contre la sécheresse et plus généralement la préservation des ressources hydriques son chantier actuel le plus vital, et le nouveau modèle de développement (NMD) présenté fin 2021 fait d’ailleurs de l’eau un de ses piliers primordiaux -ce que, soit dit en passant, n’a pas manquer de rappeler le roi Mohammed VI dans son discours au Sommet sur la sécheresse et la gestion durable des terres.

Mais bien avant le NMD, le Maroc avait, dès janvier 2020, adopté un programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 s’articulant autour de cinq axes détaillés, au moment de la signature de la convention cadre pour sa réalisation sous la présidence du roi Mohammed VI au palais royal de la ville de Rabat, par le ministre de l’Équipement de l’époque, Abdelkader Amara, et qui sont l’amélioration de l’offre hydrique, la gestion de la demande et la valorisation de l’eau, le renforcement de l’approvisionnement en eau potable en milieu rural, la réutilisation des eaux usées traitées dans l’irrigation des espaces verts et la communication et la sensibilisation en vue de renforcer la conscience liée à l’importance de la préservation des ressources en eau et la rationalisation de son utilisation.

Agriculture durable
Un coût total de 115,4 milliards de dirhams avait alors été avancé, dans le cadre d’un financement assuré à 60% par l’État, 39% par les acteurs concernés et 1% à travers un système de partenariats public-privé (PPP), mais il faut savoir que le programme en question ne constitue lui-même que la première étape d’un plan national de l’eau (PNE) plus global qui, lui, nécessitera un apport qui devrait avoisiner les 383 MMDH sur 30 ans selon un chiffre qu’avait avancé fin décembre 2019 l’ancien Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, lors d’une réunion de la commission ministérielle sur l’eau -ce dernier avait alors avancé comme objectifs la construction de barrages, la connexion des bassins hydrauliques, le dessalement de l’eau de mer, l’intégration de tous les centres ruraux dans les systèmes structurés d’approvisionnement en eau potable, la mise à disposition des ressources en eau nécessaires au développement d’une agriculture durable, la préservation des écosystèmes et la lutte contre la pollution.

Mais nul doute que dans la perspective de nouvelles sécheresses similaires à celle que vient de subir le Maroc et qui avait asséché bon nombre de barrages nationaux à l’instar de l’emblématique Bin el-Ouidane dans la province d’Azilal, il faudra revoir les ambitions à la hausse: déjà, le ministère de l’Équipement, qui a par ailleurs également la tutelle de l’Eau, avait dû quémander pour son plan d’urgence 2021-2022 pour les bassins hydrauliques de la Moulouya, de l’Oum Errabia et du Tensift, un budget supplémentaire de 2,4 MMDH qui ont notamment servi à garantir de l’eau pour le bétail et l’alimentation de la nappe phréatique, comme l’avait expliqué le ministre Nizar Baraka dans une interview diffusée par l’agence Maghreb arabe presse (MAP) le 22 janvier 2022; on peut imaginer que ce ne sera pas la seule fois dans les trois prochaines décennies que la nécessité d’injecter davantage de moyens financiers dans la lutte contre la sécheresse s’imposera.

Les barrages, spécialité marocaine
A ce propos, l’estimation en date de septembre 2019 du Conseil économique, social et environnemental (CESE), qui avait avancé qu’en 2030 le Maroc ne pourra disposer que de 500 m3 d’eau par an et par habitant sur les 1.000 qu’on considère comme le minimum syndical paraît, près de trois ans plus tard, comme fortement optimiste (le chiffre, au moment de la publication du CESE, était de 650 m3/habitant/an de ressources hydriques disponibles, qui représentaient déjà un manque de 350 m3/habitant/ an).

Hormis les barrages, une spécialité marocaine depuis la fameuse politique des grands barrages initiée par le roi Hassan II et que le programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation va poursuivre à travers la mise en place d’une vingtaine de barrages d’une capacité de stockage de 5,38 milliards de m3 en sus de plusieurs petits barrages, on pense notamment à la mise en place de nouvelles stations de dessalement (avec celle d’Agadir, officiellement entrée en service début février 2022, le Maroc en dispose actuellement de six, pour la plupart situées dans les provinces du Sud -dans les villes de Laâyoune, Boujdour, Tantan et Akhfenir-), mais il faudra également que le commun des citoyens participent à “l’effort de guerre”, si l’on peut l’appeler ainsi, contre la sécheresse: pas seulement dans le cadre de leur consommation quotidienne, mais aussi et surtout au niveau de la pratique agricole.

A ce dernier égard, il est indéniable qu’en dépit de ses nombreuses réussites économiques, le Plan Maroc vert (PMV) a été catastrophique pour les ressources hydriques nationales dans la mesure où il n’a pas vraiment pris en compte la nécessité de préserver ces dernières -culture de la pastèque, pourtant réputée extrêmement hydrovore, par exemple dans une région aussi désertique que la province de Zagora, au point de provoquer de véritables émeutes, faute de disponibilité de suffisamment d’eau, à l’été 2017-, ce qui fait que son successeur, Génération Green, adopté en février 2020, tombe sans doute à point nommé.

Effort de guerre
Ce dernier plan a d’ailleurs été nommément mentionné, au même titre par ailleurs que la stratégie “Forêts du Maroc 2020-2030”, par le roi Mohammed VI dans son discours au Sommet sur la sécheresse et la gestion durable des terres du fait de son objectif affiché “d’inverser le processus de dégradation des terres, de réduire l’ampleur de la désertification et d’atténuer ses répercussions, à la faveur d’un développement humain et social” (dixit le Souverain), et il est vrai que le plan semble promis à avoir un apport manifeste au plan de la gestion de l’irrigation, à travers par exemple des projets comme le réseau d’irrigation des plaines du Souss à partir de la station de dessalement d’Agadir (qui avait été lancée par le roi Mohammed VI en personne).

C’est dire que quand le roi Mohammed VI a parlé dans son discours du “combat contre la désertification et la dégradation des terres” comme d’“une lutte existentielle”, c’était sur la base d’une conviction qui trouve donc une traduction réelle dans les politiques publiques adoptées par le Maroc et qui, par ailleurs, font déjà des émules dans le reste de l’Afrique: rappelons que c’est le Royaume qui, en 2016, avait, en amont de l’organisation dans la ville de Marrakech de la 22ème session de la Conférence des parties de la Convention-Cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP22), été derrière l’initiative triple A, qui vise l’Adaption de l’agriculture en Afrique (AAA) aux changements climatiques et qui trouve notamment appui auprès de la Banque mondiale. L’objectif est donc pour les gouvernements marocains présent et futurs, ainsi que ceux du reste du continent, de faire montre d’une fidélité à toute épreuve à ce chantier crucial pour la pérennité de la civilisation.