Le PJD s'isole lui-même

QUOTIENT ÉLECTORAL

C’est non, et c’est désormais son secrétaire général et Chef du gouvernement qui l’assure: la formation islamiste s’opposera jusqu’au bout à la réforme du quotient électoral.

C’est sans doute le secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS), Mohamed Nabil Benabdallah, qui a le mieux résumé la situation, dans des déclarations à un média électronique de la place: au lieu de débattre des programmes, les partis politiques nationaux se retrouvent à s’écharper, à moins d’un an des législatives que doit connaître le Maroc en 2021, au sujet de la question subsidiaire du quotient électoral.

“[Ce] n’est pas du tout une obsession des Marocains,” s’est offusqué le chef de l’ancien Parti communiste marocain (PCM), dans ce qui avait tout d’une boutade envers le Parti de la justice et du développement (PJD), principal et seul opposant parmi les partis à la réforme du quotient électoral. Que M. Benabdallah se fasse le critique de son ancien allié gouvernemental ne saurait bien sûr surprendre eu égard à la manière dont la formation islamiste avait éjecté son parti, en octobre 2019, du cabinet qu’elle dirige actuellement sous les auspices de son secrétaire général Saâd Eddine El Othmani, mais pour autant un fond de vérité demeure, donc, dans son propos.

De quoi s’agit-il, d’abord? Tout a, ainsi, commencé au mois de mars, avec des discussions entamées entre les partis au sujet du code électoral, dans la perspective des législatives. Elles ont été plutôt formelles, avec des points d’accord sur les différentes questions afférentes, exception faite de deux questions: l’une relative au maintien ou non des listes nationales des femmes et des jeunes, et l’autre, donc, au quotient électoral. Pour la première, le débat avait spécifiquement trait au fait que d’aucuns, parmi les partis, considèrent que les listes des femmes et des jeunes sont rentières et qu’elles devraient, par conséquent, être supprimées et seules être gardées les listes électorales régulières -une divergence de vue persiste toujours à ce propos, surtout pour la liste des jeunes.

Et pour la seconde question, celle donc du quotient électoral, c’est plus particulièrement le mode de décompte des voix et, de fait, d’attribution des sièges à la Chambre des représentants qui est en jeu; les partis jugeant, dans l’ensemble, plus approprié de prendre désormais en compte également les votes blancs et les abstentions. Et cela, même à la tête du Parti authenticité et modernité (PAM) qui pourrait, en cas de changement du mode de calcul du quotient électoral dans le sens expliqué, perdre au moins 25 sièges selon certains de ses membres.

Mais pour le PJD par contre, qui lui aussi se retrouve dans la même configuration que le parti du tracteur et risque de voir son groupe parlementaire à la première chambre ponctionné jusqu’au tiers de ses membres -124 actuellement-, hors de question, donc, de toucher au quotient électoral, quitte, le cas échéant, à tout simplement boycotter le scrutin -menace proférée notamment par l’ancien ministre PJD Mohammed Najib Boulif dans une publication sur sa page Facebook. Le député-maire de Meknès, Abdellah Bouanou, y a ainsi vu une attaque directe envers le parti dont il avait été, au cours de la précédente législature, président du groupe parlementaire, et M. El Othmani, dont beaucoup de ses “frères” exigent désormais le départ à travers l’organisation d’un congrès extraordinaire, a aussi apporté sa voix dans le même sens au cours des travaux de la commission nationale du PJD tenue dans la journée du 18 octobre.

Crise politique
Si le Chef du gouvernement n’a pas repris le discours de boycott à son compte, ceci revenant à lui donner plus de crédit et donc à donner lieu à une véritable crise politique et éventuellement institutionnelle, il a, toutefois, également embrassé le discours complotiste à l’encontre de son parti. “Les partis politiques qui défendent ce mode d’élections vont dans une seule direction, en l’occurrence la réduction des chances du PJD dans les prochaines élections”, a-t-il affirmé. Plus, M. El Othmani a assuré que “le calcul du dénominateur électoral à partir de la base des [électeurs] inscrits constituera un véritable recul” et que, partant, le Royaume se retrouverait “parmi les pays hybrides démocratiquement”.

Mais selon différentes sources proches du PJD, il s’agit là, surtout, d’une surenchère de la part du leader islamiste, qui, en plus donc de se retrouver sur la selette, sent de plus en plus dans son dos le souffle de son prédécesseur, Abdelilah Benkirane: reprenant une citation de Allal El Fassi, l’ancien Chef du gouvernement et ancien secrétaire général du PJD avait déclaré le 10 juin au média qatari Arabi21 qu’il “ne veu[t] pas être considéré comme mort avant de mourir”, ce qui, selon différents observateurs, était revenu à annoncer son retour prochain. Le premier secrétaire de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), Driss Lachgar, avait d’ailleurs lui-même eu recours à ce terme de “surenchère” pour qualifier, dans une interview, la position du parti de la lampe, lui qui est un des plus ardents défenseurs publics du nouveau quotient électoral.

Un non catégorique
Bien sûr, il est normal que le PJD s’estime lésé et qu’il tienne coûte que coûte à s’assurer une troisième première place consécutive aux législatives, mais son entêtement semble davantage procéder, comme le sous-entend M. Benabdallah, de calculs électoralistes en eux-mêmes et finalement rappeler la même posture victimaire qu’il avait adoptée au cours de la campagne pour les législatives d’octobre 2016 contre la soi-disant cabale de l’administration à son encontre, avant donc de finir par remporter l’élection -le ministre de l’Intérieur de l’époque, Mohamed Hassad, avait d’ailleurs eu un propos peu amène envers le parti au moment d’annoncer les résultats, lui reprochant d’avoir mis en doute son intégrité et celle de ses équipes en charge de l’organisation du scrutin.

Et qui plus est, la position des autres partis n’est pas vraiment dénuée de fondement: elle part du principe que la situation actuelle est viciée et profite trop au PJD qui, avec une moyenne de 1,5 million d’électeurs, soit 5% exactement de la population marocaine actuelle, parvient à s’accaparer près d’un tiers de la Chambre des représentants. Conscients de cela, certains dirigeants PJDistes, à l’instar du ministre d’État chargé des Droits de l’Homme, Mustapha Ramid, ont proposé de réduire d’eux-mêmes leur nombre de candidats, mais d’autres courants, notamment celui représenté par M. Bouanou, y avaient opposé leur non catégorique. Le Maroc n’en est, pour ainsi dire, pas encore sorti.


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