Le bal des exclus

Les dirigeants de l'opposition se mobilisent

L’USFP, le MP, le PPS et le PJD ont décidé de mettre la main dans la main pour contrer le gouvernement Akhannouch. Une initiative à saluer institutionnellement parlant, mais qui pose des questions eu égard à l’absence de cohérence de programme entre les quatre partis.

Présidents respectifs des groupes parlementaires à la Chambre des représentants de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), du Mouvement populaire (MP), du Parti du progrès et du socialisme (PPS) et du Parti de la justice et du développement (PJD), Abderrahim Chahid, Driss Sentissi, Rachid Hamouni et Abdellah Bouanou ont eu du pain sur la planche tout au long des journées du 12 et du 13 mai 2022.

Tour à tour, les quatre hommes se sont rendus, le premier jour, auprès du premier secrétaire de l’USFP, Driss Lachguar, du secrétaire général du PPS, Mohamed Nabil Benabdallah, et celui du PJD, Abdelilah Benkirane, avant de conclure le lendemain par le secrétaire général du MP, Mohand Laenser. Objectif, on l’aura compris: resserrer les rangs de l’opposition, à laquelle les quatre partis mentionnés appartiennent après que le Rassemblement national des indépendants (RNI) s’est passé d’eux à l’issue de sa première place aux législatives du 8 septembre 2022 pour former le gouvernement dirigé actuellement par son président, Aziz Akhannouch.

“Cette initiative fructueuse découle d’une profonde prise de conscience de l’importance cruciale de la coordination de l’action commune entre les composantes de l’opposition au niveau du parlement et du rehaussement de la coordination à des niveaux plus élevés et larges,” ont avancé, dans un communiqué publié à l’issue des rencontres avec leurs chefs, les quatre partis.

Une alternative réaliste
Et de s’engager “à continuer à pratiquer une opposition nationale forte, responsable et constructive”, tout en soulignant “leur détermination à accélérer le rythme de coordination étroite et efficace, et à passer à une étape plus élevée d’action commune au niveau du parlement, et ce dans le but de défendre les intérêts des citoyens, de protéger le choix démocratique et de préserver le pluralisme politique”.

Ambition à saluer, dans la mesure où, comme les quatre partis l’ont eux-même souligné, le statut de l’opposition est garanti par la Constitution, à quoi il faut ajouter que dans son discours d’ouverture du parlement du 11 octobre 2013, le roi Mohammed VI avait aussi plaidé pour que l’opposition “puisse remplir son rôle de contrôle de l’action gouvernementale, de formulation d’une critique constructive et de présentation de propositions et d’alternatives réalistes, au service des intérêts supérieurs de la nation” -le Souverain avait alors appelé à l’adoption du statut de l’opposition parlementaire.

Des programmes aux antipodes
Sauf qu’il faudra en même temps attendre pour voir, étant donné que ces huit derniers mois c’est surtout la déception qui a été de mise, avec comme point d’orgue les insultes proférées le 14 mai 2022 à l’encontre du président RNI de la Chambre des représentants, Rachid Talbi Alami, par M. Benkirane, qui a traité le troisième personnage de l’État d’“âne” -rien qui ne vole bien haut, en somme.

Est-ce cette opposition qui est en train de se mettre en place? Et que dire par ailleurs de la cohérence du discours des partis concernés? Car s’il est vrai que ces partis ont, à un moment, tous fait parti de la majorité au moment où le gouvernement était dirigé par l’ancien secrétaire général du PJD, Saâd Eddine El Othmani -avec, en plus, le RNI et l’Union constitutionnelle (UC), qui, on l’aura remarqué, ne participe pas à la nouvelle coalition de l’opposition-, il faut aussi dire que c’était dans un contexte particulier où l’objectif de nombreux partis était de ne pas se retrouver noyés au sein d’un Exécutif dominé par le parti de la lampe; dans les faits, l’expérience n’a pas du tout réussi et a finalement tourné en eau de boudin, résultats des législatives à l’appui.

En plus de faire parti de ce que l’on appelle le “bloc historique”, constitué par les partis issus du mouvement national en comptant également le Parti de l’Istiqlal (PI), aujourd’hui au gouvernement, et le Parti socialiste unifié (PSU), lointain descendant de l’Organisation de l’action démocratique populaire (OADP), l’USFP et le PPS sont ainsi censés représenter une certaine gauche dont le programme aussi bien économique que culturel est par exemple aux antipodes de celui du PJD, à vocation davantage conservatrice et outrancièrement libérale au plan de la gestion des finances publiques.

Un discours qui marque les esprits
Comment tirer dans la même direction au vu de contradictions aussi essentielles? Et comme, surtout, paraître crédible aux yeux des citoyens afin de reconstruire un projet qui doit, concrètement, constituer une alternative et, idéalement, amener tôt ou tard à une alternance plus que saine pour le fonctionnement de la démocratie? De fait, l’impression est que l’on se retrouve davantage dans un bal des exclus, puisqu’en dehors du PJD qui s’était de luimême mis sur la touche et n’avait de toute façon pas d’autre alternative, l’USFP, le MP et le PPS ont tous nourri l’espoir de figurer au gouvernement, comme leurs chefs l’avaient plus ou moins laissé entendre lors des consultations que M. Akhannouch avait entamées le 13 septembre 2021 trois jours après sa désignation par le roi Mohammed VI -M. Benabdallah le moins explicitement peut-être.

N’ayant, quoi qu’il en soit, pas le nombre, puisque, autrement, c’est à eux que serait revenu le gouvernement, les partis n’ont, ainsi, pas nécessairement besoin de mettre, de la sorte, leurs oeufs dans le même panier; le PSU l’avait par exemple prouvé au cours de la précédente législature avec Mustapha Chenaoui et Omar Balafrej, même avec deux députés on peut réussir à produire un discours fort qui marque les esprits. On l’imagine, M. Akhannouch doit sans doute, pour sa part, plus que bien s’arranger de la situation.