LA MARCHANDISATION EN LIGNE DE L’AVORTEMENT

Pilules abortives : le nouveau business des dealers

Profitant de la détresse de femmes désireuses d’avorter et du caractère illégal de l’IVG au Maroc, un marché noir de vente de pilules abortives s’est organisé sur les réseaux sociaux, en toute illégalité, mettant en danger la vie des femmes et plaçant les autorités face un dilemme cornélien. Enquête.


La vie ou la mort des foetus entre les mains d’une nébuleuse de trafiquants. En dehors de tout cadre légal et médical, ils sont nombreux à proposer leurs services, sur les réseaux sociaux, défiant les autorités policières et sanitaires. Artotec. Cytotec. Ces médicaments, détournés de leur usage initial, et qui provoquent l’interruption de la grossesse, incarnent le trafic qui fait rage sur internet. Le premier est prescrit dans les affections rhumatismales, le second, lui, est un médicament destiné au traitement de l’ulcère gastrique et intestinal.

A la recherche d’une solution alternative pour avorter, les femmes se tournent vers ces vendeurs, souvent anonymes, pour se procurer du Misoprostol, dont l’effet secondaire provoque une contracture utérine et une interruption volontaire de la grossesse. Sauf que les dangers sont nombreux, les ventes de ces produits se réalisant en violation de tous les protocoles médicaux en vigueur. Il n’existe ni recommandation en termes de posologie ni garantie sur l’origine des médicaments vendus.

Contactés par Maroc Hebdo sous une fausse identité, les dealers, décomplexés, négocient leur marchandise, au téléphone, avec une certaine légèreté. Ils sont présents pratiquement dans toutes les villes du Maroc et les tarifs pratiqués s’élèvent à dix fois, voire davantage, le prix normal du médicament en pharmacie. Les sommes exigées pour se procurer les pilules abortives ? 1300 Dh, 1500 Dh ou encore 1700 DH, pour dix comprimés, nous ont répondu les vendeurs anonymes, dont les numéros de téléphone sont disponibles sur des forums de vente de Citotec sur Facebook. Ces derniers proposent de nous les envoyer via la poste ou de les récupérer physiquement en main propre.

Réformer la législation
Joint par Maroc Hebdo, le ministère de la santé n’a pas encore réagi à nos demandes d’information concernant la surveillance de ce trafic médicamenteux en ligne. Le Code pénal marocain autorise l’avortement uniquement lorsqu’un médecin ou chirurgien estime que la santé de la mère est en danger, et avec l’autorisation du conjoint (article 453). Pour le reste des situations, des peines de prisons allant de six mois à deux ans et des amendes sont prévues pour tout avortement ou tentative d’avortement en dehors du cadre défini par le code pénal marocain.

Touria Skalli Alaoui, médecin spécialiste en gynécologie obstétrique et ex-député PPS, a été à l’initiative, lors de la précédente législature, d’une proposition de loi permettant d’encadrer médicalement toutes les indications autorisées pour l’avortement. Elle s’inquiète de ce business grandissant des pilules abortives, dont les profits se font, selon elle, «en exploitant la vulnérabilité des femmes».

«Bien que n’épargnant aucun milieu, l’avortement au Maroc se pratique de façon clandestine, car la loi n’autorise dans son article 453 l’avortement qu’en cas de menace pour la santé ou la vie de la mère. Toute la problématique de l’avortement se trouve dans le code pénal, copier-coller du code pénal français de 1920 qui n’a rien à voir avec notre société ni même avec notre religion. Les femmes trouvent, de ce fait, toujours le moyen, plus ou moins dangereux, de procéder à un avortement lorsqu’il s’agit d’une grossesse non voulue», dit-elle, appelant à placer cette question, qui a été reprise par son groupe parlementaire lors de la législature actuelle, comme relevant de la santé publique.

Le 16 mars 2015, Le roi Mohammed VI avait recommandé l’élaboration d’un projet de loi en vue de réformer la législation régissant l’avortement au Maroc. Celui-ci est toujours dans les limbes et le débat semble enfermé dans l’immobilisme.



L’interdit et le tabou
Jointe par Maroc Hebdo, une gynécologue nous a assuré sous le couvert de l’anonymat que de nombreux médecins, profitant du flottement légal ambiant, s’adonnaient à la revente des pilules abortives au prix fort à leurs clientes. «En plus de quelques médecins qui revendent du Misoprostol, mes patientes m’ont raconté que les dealers avaient des coffres remplis de médicaments. C’est un scandale car ces médicaments ont été retirés du Maroc en 2018, je ne sais pas comment les gens se les procurent. Il faut absolument que cette interdiction soit levée. Je pense que notre gouvernement est mal conseillé», s’indigne la gynécologue, tout en rappelant qu’il existe «des effets secondaires avec un risque de malformation foetal, lorsque le Citotec ne marche pas et la femme garde sa grossesse».

Le lundi 10 juin 2024, les services de police de Tiznit, en lien avec la direction générale de la surveillance du territoire (DGST), ont arrêté deux personnes, en possession de 1145 comprimés de pilules abortives et des sommes d’argent suspectées d’être le fruit de cette activité criminelle. Les mis en cause ont été placés en garde à vue et une enquête a été ouverte pour faire la lumière sur les éventuelles ramification liées à ce réseau.

Pour prévenir l’automédication anarchique consécutive à l’essor de ces réseaux, le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI), accompagne, selon sa coordinatrice, Ibtissame Betty Lachgar, les femmes désireuses d’avorter, dans des conditions qui garantissent leur sécurité et leur dignité. «Nous sommes le premier mouvement à avoir alerté sur la prohibition de l’avortement et on appelle à un droit de choisir son destin pour toutes les femmes. Les réformes du code pénal sont restées dans les tiroirs depuis 2015. C’est une question de santé publique et de justice sociale», soutient Mme Lachgar.

Psychologue clinicienne, la coordinatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI) estime que la plupart des gens qui vendent ces produits en ligne ne s’y connaissent absolument pas. «Nous avons toujours condamné ces réseaux criminels et nous accompagnons depuis dix ans les femmes qui souhaitent mettre un terme à une grossesse non désirée. En tant que professionnelle, j’ai pour mission d’accompagner les femmes dans ce processus», ajoute-t-elle.

Les femmes qui ont recourt aux pilules vendues en ligne, avec qui Maroc Hebdo s’est entretenu et qui ont souhaité ne pas dévoiler leur identité, considèrent qu’il s’agit d’une démarche qui a pour but de contourner l’interdit et le tabou social. Une question de cherté des honoraires également, les avortements en clinique oscillant entre 3000 et 7000 DH.

D’où l’engagement de Betty Lachgar, laquelle accompagne les femmes de façon bénévole et gratuite. «Le problème du marché noir, c’est le risque de fausses pilules. Nous avons fait ce constat grâce au retour de terrain. Nous voulons démocratiser l’avortement médicamenteux à base de Misoprostol, dépénaliser et légaliser l’avortement», réclame la militante féministe.

Entre immobilisme législatif et conservatisme social, le chemin vers l’encadrement de l’interruption volontaire de la grossesse (IVG) au Maroc ne sera sans doute pas un long fleuve tranquille.

Articles similaires