Pierre-Yves Rougeyron : "La France et le Maroc s'éloignent depuis plus d'une décennie"


Il ne fait plus aucun doute que l’état actuel de la relation entre le Maroc et la France bat de l’aile. Les reports à répétition de la visite du chef d’Etat français au Maroc et le démenti rapporté par Jeune Afrique au début de ce mois de mars 2023 aux déclarations du président Emmanuel Marcon selon lesquelles ses relations avec le Roi Mohammed VI sont « amicales » en sont la preuve que les relations entre les deux pays ne sont plus au beau fixe. Dans cet entretien avec Maroc Hebdo, M. Rougeyron, expert en intelligence économique, livre son analyse de la situation.

Quelle lecture faites-vous de l’état actuel des relations entre le Maroc et la France, notamment à la lumière du démenti contredisant de façon on ne peut plus directe les propos du président Macron ?
Nous sommes dans une crise diplomatique sérieuse. La France et le Maroc s’éloignent depuis plus d’une décennie. Le Président Macron qui utilise les moyens de l’Etat pour manipuler l’opinion française a forcé la diplomatie marocaine à cette mise au point, ce qui est rare dans les us diplomatiques. C’est l’aboutissement d’un phénomène commencé par Sarkozy et amplifié par la personnalité inconséquente du Président Macron. Elle illustre également l’incompréhension de plus en plus grande de l’élite actuelle «française» face à de vrais Etats avec des traditions politiques fortes comme c’est le cas du Maroc.

Outre le vote hostile au Maroc du Parlement européen sous l’impulsion active du groupe Renew, certains imputent les réelles causes de la détérioration des relations au récent « tropisme algérien » du président Macron. Comment analysez-vous cette situation ?
Il y a trois dimensions à mon sens à prendre en compte. La première est que l’instabilité politique à Alger est un cauchemar pour Paris. Les diplomates français craignant l’effondrement algérien, qui malheureusement est un scénario plausible, tentent d’amadouer les Algériens. Ce qui est un contre-sens majeur quant à la mentalité algérienne. La seconde est que le pouvoir algérien diffuse une francophobie qui ne peut que plaire à la macronie qui rassemble ellemême des gens qui portent une haine profonde à la France. Il faut voir le rôle dans l’entourage de Macron de gens réputés historiens qui sont des garanties offertes à des Etats étrangers et notamment Benjamin Stora dont la proximité idéologique avec le FLN ne surprend plus personne.

Enfin, l’inculture liée à la disparition des «vieux maghrébins» comme on les appelait, soit les vrais connaisseurs tant de l’Algérie que du Maroc dans l’entourage du pouvoir, multiplie les couacs. Où sont les équivalents des Jacques Berque d’hier. Les Bernard Lugan, les Charles Saint Prot d’aujourd’hui pour ne citer que ces deux là (tous les deux plutôt proches du Maroc) ne parviennent pas à faire leurs analyses à un Quai d’Orsay qui n’attend que les ordres de Berlin ou de Bruxelles et qui ne comprend plus par la médiocrité de ses diplomates la subtilité de fonctionnement du Maghreb.


Paris qui soutient depuis 2007 le plan d’autonomie proposé par le Maroc pour le règlement du conflit autour du Sahara marocain, est plus que jamais appelé par Rabat à sortir de sa «zone grise». Selon vous, pour quelles raisons l’Elysée s’abstient toujours de clarifier sa position ?
Paris n’arrive pas à se dire que reconnaître l’évidence, soit le caractère marocain du Sahara, n’est pas en soi un acte anti-algérien. C’est l’intérêt de la France d’avoir un Maghreb puissant et prospère. Nous devons éviter qu’Alger fasse payer son état actuel au Maroc par une montée de tensions dont le statut du Sahara apparaît de plus en plus comme un prétexte. On craint que l’Algérie pose par ses relais des problèmes sécuritaires et migratoires sur le territoire français. Mais là encore, c’est ne pas comprendre que s’il doit y avoir un jour une vraie relation franco-algérienne, celle-ci devra être ferme.

Croyez-vous que la réaction en faveur d’une relation saine avec le Maroc de certains politiques français fera réfléchir le président français à des solutions durables à la crise ?
Aucunement. Emmanuel Macron n’a cure des réactions des autres tant qu’il estime qu’ils lui sont inférieurs. Face à Berlin ou à Washington, il plie.

De tous les présidents de la 5ème République, le président Emmanuel Macron est celui qui a le moins favorisé une consolidation des relations franco-marocaines. Peut-on dire que les raisons de cette attitude sont imputables exclusivement à sa personnalité, ou dépendent-elles d’autres facteurs ?
Pas seulement même si l’inconséquence du personnage envenime ce sujet comme d’autres. L’autisme intellectuel et le désintérêt du Quai d’Orsay quant à la centralité du rôle du Maroc dans la stabilisation du littoral africain (le grand Maroc allait jusqu’à Tombouctou) et plus largement de l’islam africain ainsi que sa soumission à des puissances hostiles au Maroc (Berlin) sont aussi un facteur important. Je vous rappelle que le fait que ce soit Donald Trump qui ait reconnu le caractère marocain du Sahara sert de prétexte à des proches du Président, je pense à l’action délétère de quelqu’un comme Alice Rufo par exemple, pour se maintenir dans une position qui nuit autant aux intérêts de la France qu’à ceux du Maroc.

Quelles sont, selon votre appréciation de la diplomatie française, les voies possibles d’une rapide sortie de crise sous le quinquennat du président actuel ? Pour reprendre notre relation historique avec Rabat, nous devons régler la plaie algérienne. On ne renonce pas par chantage à un allié fidèle. Encore faut-il savoir ce qu’est un allié et ce qu’est une diplomatie ? Or, la France n’est plus un Etat indépendant et cela pèse dans les rapports avec l’ensemble des Etats qui ont la chance d’être souverain.

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