Peut-on vraiment compter encore sur les IDE?

LES PAYS DU NORD RAPATRIENT LEUR APPAREIL PRODUCTIF

Comme tous les pays comptant des usines délocalisées, le Maroc risque bien de faire les frais du mouvement de relocalisation en cours.

Pour l’heure, le Maroc demeure préservé des opérations de relocalisation décidées un peu partout sur la planète par les pays riches au nom de la pleine reprise de leurs capacités de production. Mais pour combien de temps encore? Car la décision du président français Emmanuel Macron, en date de ce 26 mai, de subventionner les constructeurs de voitures hexagonaux qui réinstalleraient leurs usines en France, si elle épargne le Royaume car elle ne concerne que les voitures électriques, hybrides rechargeables et hybrides et non les voitures thermiques produites à Tanger et Kénitra par PSA et Renault-Nissan-Mitsubishi, doit sonner comme un avertissement pour les autorités marocaines, alors que le “modèle de développement” national, si l’on peut dire, s’appuie depuis près de quinze ans sur l’offshoring et plus précisément sur ce que l’on appelle les métiers mondiaux du Maroc, dont, justement, l’automobile.

Dépendance des marchés extérieurs
Et ce, même si, pour en rester au même sujet, le ministre français de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, assurait le 14 mai à l’agence MAP (Maghreb arabe presse) que la “position officielle” de la France “est que PSA et Renault restent totalement impliqués dans leurs sites au Maroc et qu’il n’y a aucune remise en cause de la part des constructeurs français”: il faut dire que deux jours plus tôt, sur la chaîne française BFM TV, il déclarait que “l’industrie automobile française a trop délocalisé, [qu’]elle doit pouvoir relocaliser certaines productions”. Faudrait-il, ainsi, se fier à lui alors que lui-même confiait le 2 décembre à la Plateforme automobile à Bercy ne pas se satisfaire de la production de la 208 et de la Clio, les deux modèles les plus populaires de PSA et Renault-Nissan-Mitsubishi, à l’étranger et notamment au Maroc? C’est dire donc, si côté marocain, il faut rester vigilant, et pas seulement pour l’automobile.

“Les pays du Nord vont toujours privilégier leurs intérêts et ceux de leurs citoyens, et c’est normal, ” nous confie le patron d’un centre d’appel de la place, dont tous les clients se trouvent en France. “Il faut en prendre acte et que nous soyons prêts à défendre notre bifteck en temps voulu, car c’est également notre souveraineté à nous qui est en jeu”. Notre interlocuteur rappelle ainsi qu’une partie non négligeable de l’appareil productif marocain est orientée exclusivement vers l’export; ce qui n’a pas manqué, au passage, de se répercuter négativement sur le chiffre d’affaires de nombreuses industries alors que les routes commerciales habituelles sont fermées depuis plusieurs semaines du fait de la pandémie de Covid-19 qui frappe le monde depuis l’automne: au cours de son intervention du 19 mai à la Chambre des conseillers, le ministre de l’Economie, des Finances et de la Réforme de l’administration, Mohamed Benchaâboun, avait cité aussi bien l’automobile (-96% de revenus d’exportation en avril) que l’aéronautique (-81%), l’électronique (-93%) et le textile et l’habillement (-86, 5).

Plus, le Maroc, qui se trouve dépendant des marchés extérieurs et donc de leur volatilité, voit par là même ses réserves de changes mises sous tension, le poussant conséquemment, le 7 avril, à tirer sur la ligne de précaution et de liquidité (LPL) contractée en décembre 2018 auprès du Fonds monétaire international (FMI) pour quelque peu y parer et grevant surtout son devenir un peu plus (lire n° 1349, du 22 au 28 mai 2020). Pour autant, les décideurs semblent rester convaincus qu’il n’est nul ver dans le fruit, et, en fait, ils espèrent même, au contraire, profiter du mouvement de relocalisation en gestation, notamment depuis la Chine: en effet, selon leur analyse et ce pour des raisons de coûts évidentes, plutôt que de totalement rapatrier leurs usines, les industriels européens chercheraient seulement à les rapprocher davantage du Vieux-Continent, à 15km duquel se trouve justement le Maroc.

Investissements en baisse
Dans ce sens, le ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Economie verte et numérique, Moulay Hafid Elalamy, plaidait ainsi le 27 avril, au cours de ses entretiens avec la vice-présidente exécutive de la commission européenne et commissaire européenne à la Concurrence, Margrethe Vestager, pour une “révision en profondeur du partenariat Union européenne-Maroc”. “La crise du coronavirus a montré le besoin affirmé de l’Europe de revisiter son outil de production des activités dites stratégiques, ” avait exposé le responsable. Si l’argument peut, en apparence, être valable, il n’en demeure pas moins que rien ne garantit que les industriels qui se verraient convaincre ne remettraient pas aussitôt les voiles comme c’est d’ailleurs arrivé en mai 2019 avec le constructeur aéronautique Bombardier, qui était d’autant plus pourtant en plein milieu d’un plan d’investissement de 200 millions de dollars à l’horizon 2020 -loin donc de la conjoncture morose du moment.

Un projet comme celui de la ville nouvelle lancé en mars 2017 à Tanger par le groupe chinois Haite, n’aboutira, lui, même jamais, et se verra, à peine deux ans plus tard, reprendre complètement à zéro avec cette fois aux manettes la China Communications Construction Company (CCCC), également originaire, comme l’indique son nom, de l’Empire du Milieu. Chiffre éloquent, les investissements directs étrangers (IDE) ont baissé de moitié au cours de l’année 2019 selon les statistiques révélées le 5 février par l’Office des changes (OC), en dépit de toutes les mesures incitatives adoptées au cours des dernières années par les autorités marocaines, y compris la signature d’accords de libre-échange à foison. Si, naturellement, ces IDE peuvent contribuer au développement du pays et sont plus que les bienvenus et doivent bien évidemment être encouragés, le fait de les mettre à la base de la stratégie économique du Royaume ne saurait forcément être la meilleure idée qui soit...


X

Télécharger le magazine Maroc Hebdo

Télécharger