Entre "pères fondateurs" et stars montantes, le dilemme du rap marocain


Le rappeur El Grande Toto.


Entre héritage artistique des “anciens”, et les ambitions internationales des “nouveaux”, le rap marocain continue de chercher la voie. Mais une chose est sûre: les chiffres sont plus que rassurants.

Dernière semaine de décembre 2018. Alors que les querelles politiques et les grands faits divers comme l’attentat d’Imlil, font la une de la presse nationale et centralisent les débats sur les réseaux sociaux, un événement vient s’accaparer, contre toute attente, les feux des projecteurs. Don Bigg, l’un des vétérans de la scène rap au Maroc, balance sur internet “170 Kg”, un morceau explosif dans laquelle il annonce au public son comeback, et s’en prend surtout à ses rivaux de la nouvelle génération de rappeurs.

S’ensuit alors une véritable guerre à coup de clashs et de piques entre les “pères fondateurs” et les “stars montantes”, dans laquelle plusieurs célèbres rappeurs viendront s’immiscer: Dizzy Dros, Lmoutchou, 7liwa, pour ne citer que ceux-là. Pendeant quelques semaines, ces joutes verbales deviendront le sujet de débat numéro 1 au Maroc- même parmi ceux qui ne portent pas d’intérêt particulier pour cette musique-, et s’inviteront même dans les plus grands médias étrangers.

À partir de cet épisode, le rap marocain a atteint une nouvelle dimension en termes de notoriété et d’influence, alors que la rivalité “ancienne génération vs nouvelle génération” a pris une place centrale dans la dynamique que connaît ce style musical. Entre les anciens qui brandissent l’expérience pour défendre leur position sur la scène rap, et leurs cadets qui ne jurent presque que par les chiffres et leur contribution dans le récent rayonnement à l’international du rap marocain, la confrontation se renouvelle régulièrement, bien que ce ne soit pas au même niveau que l’épisode de décembre 2018. “Pour les anciens, c’est une question de respect vis-à-vis de leur travail et leur carrière.


Pour moi, le titre d’ancien de se mériter avec un vécu, des albums, etc”, nous explique Younes Taleb, aka Lmoutchou. À presque 45 ans, ce vétéran du rap à la longévité artistique remarquable insiste sur la différence au niveau des conditions de travail entre maintenant et il y a 10, 15 ou 20 ans. “Les plus jeunes ont des avantages. Nous avons jeté les bases, la première maquette qu’ils sont venus copier par la suite. Et puis avec internet et les réseaux, ils sont rémunérés dès leur premier morceau même si c’est un flop sur le plan artistique. Nous, on n’avait pas cette chance”, poursuit-il.

Nouvelles possibilités
Il faut dire que le développement technologique et les possibilités offertes par les plateformes en ligne sont une aubaine pour la nouvelle vague de rappeurs qui se sont révélés à partir de 2016 et 2017, et qui ont vite réussi à se faire une place sous le soleil, volant même la vedette aux “doyens”. El Grande Toto, Lbenj, Ouenza, Inkonu, Khtek et plein d’autres se targuent aujourd’hui de centaines de millions de vues, non seulement sur Youtube, mais aussi sur Spotify et autres grandes plateformes de streaming dans le monde. Mieux encore, ils ont réussi à conquérir un public en dehors même du territoire national.

“La nouvelle génération a un accès plus facile aux outils de production, ce qui leur permet de diffuser leur musique de manière rapide et autonome. Elle a su s’adapter à son environnement et créer un style de musique qui lui est propre”, explique Younès Boumehdi, patron de Hit Radio, dans une interview accordée à Maroc Hebdo (page 7 et 8). Malgré ce succès numérique et commercial, cette évolution peut mener à une “dénaturation” du rap, comme le craignent les plus “puristes”. “De nos jours, le rap n’est plus qu’un seul élément parmi tant d’autres dans la carrière d’un rappeur. Certains se sont fait connaître parce qu’ils sont gamers, d’autres pour leurs relations amoureuses dans le milieu. Ils peuvent arrêter de chanter dès demain, mais auront toujours la possibilité de vivre de leurs followers”, souligne Lmoutchou.

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