Chronique de Driss El Fahli : Les pépins du citron écrasé

Plus les souffrances sont infligées aux Palestiniens au nom de l’éradication illusoire du Hamas, plus celui-ci gagne en opinion favorable au niveau de Gaza, de la Cisjordanie et à l’international.

La réponse vengeresse d’Israël impose un lourd tribut à une population palestinienne civile innocente. En trois semaines de bombardements aériens aveugles, plus de 9.000 Palestiniens ont été tués. Quelque 22.300 autres ont été blessés.

Le clou de cette tragédie, c’est qu’aucun membre du Hamas n’a été capturé, blessé ou tué. Les missiles israéliens ont détruit 9% des bâtiments de Gaza. Le nombre de victimes et de destructions ira crescendo avec l’invasion terrestre. Les zones humanitaires ou les millions de déplacés sont censés se réfugier n’échappent pas non plus aux tueries aériennes.

Aux yeux de certains responsables israéliens, les Palestiniens ont plébiscité le Hamas aux élections de 2006, ils font donc partie de son infrastructure et devraient en payer les frais. Une théorie qui ne tient pas la route au regard des faits. “Arab Barometer”, un projet de recherche indépendant qui mesure depuis 2006 les opinions des citoyens arabes, a réalisé le 28 septembre 2023 en partenariat avec le Palestinian Center for Policy, une enquête à Gaza sur la confiance dans le Hamas. Les résultats ont montré que près de 70% des personnes interrogées ne font pas, ou très peu, confiance au Hamas et lui montrent une opposition significative. Ils lui reprochent sa gouvernance inefficace, la corruption de ses institutions et son idéologie de destruction d’Israël, là où la majorité des personnes interrogées est favorable à une solution à deux États.


Si un vote devait avoir lieu aujourd’hui, ni Haniyeh, ni Abbas ne seraient élus. C’est Marwan Barghouti du Fatah qui recevra le plus grand soutien. Cette piètre opinion qu’ont les Palestiniens de Gaza de leur gouvernement s’est étendue au Hamas en tant que parti politique. Les arrangements diplomatiques arabes de normalisation des relations avec Israël sont mal perçus par 90% des personnes interrogées. La solidarité arabe est fondamentale à la création d’un État palestinien indépendant. L’espoir de cet objectif partira en fumée si les États arabes arrivaient à normaliser leurs relations avec Israël sans passer par la résolution préalable du conflit israélo-palestinien. C’est ces 70% de récalcitrants au Hamas qui sont bombardés et déplacés par Israël, quitte à les pousser dans les bras d’un Hamas plus radical.

Depuis 2006, la répression israélienne a montré qu’elle a une forte corrélation sur l’attrait de l’idéologie du Hamas. Plus les souffrances sont infligées aux Palestiniens au nom de l’éradication illusoire du Hamas, plus celui-ci gagne en opinion favorable au niveau de Gaza, de la Cisjordanie et à l’international. La rue arabe a manifesté sa solidarité avec le peuple palestinien de façon plus marquée dans les pays qui ont normalisé leur relation avec Israël. The Guardian estime que c’est aussi une façon pour les populations de protester contre leurs dirigeants. Le quotidien britannique cite le Maroc, où des milliers de personnes ont manifesté en scandant ”le peuple veut la criminalisation de la normalisation”.

En Égypte, “Free Palestine” s’est transformé en vociférations pour “le pain, la liberté et la justice sociale”. Ces manifestations ne sont pas uniquement des crises spasmodiques de colère pour la question palestinienne. Elles sont de plus en plus un état de deuil immersif et cathartique pour toutes les pertes auxquelles les arabes doivent se réconcilier: la faiblesse et le manque de solidarité de leurs pays. Le manque de démocratie et de droits humains dans la région pour ne citer que ces deux. L’espace des protestations pro-palestiniennes devient aussi un lieu de canalisation des frustrations nationales.

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