PENSER LA CRISE

La pandemie et les nouvelles manières de penser (ii)°

Un virus supposé être né dans une ville ignorée du fond de la Chine a déclenché le bouleversement d’un monde dans son intégralité.

Une crise, au-delà de la déstabilisation et de l’incertitude qu’elle apporte, se manifeste par la défaillance des régulations d’un système qui, pour maintenir sa stabilité, inhibe ou refoule les déviances, c’est le feed-back négatif. Cessant d’être refoulées, ces déviances, c’est le feed-back positif, deviennent des tendances actives qui, si elles se développent, menacent de plus en plus de dérégler et de bloquer le système en crise. Dans les systèmes vivants et surtout sociaux, le développement vainqueur des déviances devenues tendances va conduire à des transformations, régressives ou progressives, voire à une révolution.

En un mot, un virus supposé être né dans une ville ignorée du fond de la Chine a déclenché le bouleversement d’un monde dans son intégralité. La crise dans une société provoque deux processus qu’on peut dire contradictoires. -Le premier stimule l’imagination et la créativité dans la recherche de solutions nouvelles. -Le second est soit la recherche du retour à une stabilité antérieure, soit l’adhésion à un salut providentiel, ainsi que la dénonciation ou l’immolation d’un coupable, c’est-à-dire le «bouc émissaire». Ce coupable peut avoir vraiment avoir fait les erreurs qui ont provoqué la crise, ou bien, il peut être un coupable imaginaire, un bouc émissaire qui doit être sacrifié et éliminé.

Effectivement, des idées déviantes et marginalisées se répandent abondamment avec la volonté de retour à la souveraineté, le recours à Etat-providence, la défense active des services publics contre les privatisations, les relocalisations, la «démondialisation», l’anti-néolibéralisme et enfin la nécessité d’une nouvelle politique. Des quantités de personnalités diverses aussi bien que des idéologies, plus ou moins semblables, sont désignées comme coupables de l’origine de la crise. On a assisté dans les carences à la naissance d’un foisonnement d’imaginations solidaires, la production alternative au manque de masques par entreprise reconvertie ou confection artisanale, le regroupement de producteurs locaux, les livraisons gratuites à domicile, une certaine entraide mutuelle entre voisins, des repas gratuits aux nécessiteux et aux sans-abris, etc. De plus, le confinement a stimulé vivement les capacités auto-organisatrices de chaque personne pour remédier par la lecture, la musique, les films, les jeux, à la perte de la liberté individuelle et collective de déplacement.

On doit insister sur le fait que l’autonomie et l’inventivité ont été et sont stimulées par la crise, même dans les faits les plus ordinaires, les plus simples comme, par exemple, faire son propre pain chez soi et … en tirer joie et fierté… La question reste de savoir s’il y a une réelle et véritable prise de conscience de l’ère planétaire. Il faut espérer que l’horrible et mortifère pandémie que nous vivons tous dans le monde donnera à chacun la conscience non seulement que nous sommes emportés à l’intérieur de l’incroyable aventure de l’Humanité, mais aussi que nous vivons dans un monde à la fois imprévisible et hostile, incertain et tragique. La pandémie a fait basculer l’humanité vers «la prise de conscience tous ensemble en même temps d’un même danger et de la même menace», ce qui est une nouveauté totale: auparavant, les catastrophes étaient limitées à des endroits géographiques précis et isolés ou ne touchaient que quelques individus: feux de forêts, tremblements de terre, éruptions volcaniques, cyclones, tsunamis, guerres ou guérillas, sécheresses, famines, invasions acridiennes, terrorisme, épidémies (Ebola, choléra, sida, paludisme, etc.). Maintenant, tous les humains ont été plongés, tous ensemble, même les plus armés matériellement, même les plus riches, même les plus célèbres, dans les affres de la peur pour leur vie et dans la crise, cet évènement qui fait que rien n’est plus comme auparavant.

La conviction que la libre concurrence sauvage et la croissance économique sans limites sont les panacées sociales universelles pour pallier la tragédie de l’histoire humaine est une erreur majeure. La douce passion remplie d’euphorie d’un humain ayant transcendé sa condition par un humanisme vainqueur porte à son sommet le mythe de «la nécessité historique du progrès» et celui de la maîtrise par l’homme non seulement de la nature, mais aussi de son destin; les plus audacieux ou les plus fous avancent l’idée que l’Homme sera un jour immortel et qu’il contrôlera tout, y compris l’Univers, par la progression sans cesse constante de l’intelligence artificielle et de tout ce qu’elle permet et que nous voyons déjà à l’action sous nos yeux. Ce moment de l’Histoire a complètement relancé la façon dont on comprend (ou dont on devrait comprendre) les rapports entre l’Homme et son environnement. L’Homme a dévasté son environnement et continue tous les jours à le faire, par une exploitation insensée des ressources de la terre et par le mépris des cycles naturels, sans compter la production colossale de déchets de toutes sortes et d’ordures…

L’humain actuellement est dans un jeu toujours en double qui met du vice dans la solution des problèmes; les possédants sont possédés voire dépossédés, les puissants atteignent un niveau qui les renverse vers la fragilité, la débilité et la faiblesse. On a certes beaucoup retardé la mort en luttant contre le vieillissement, mais il n’y a aucun moyen de parer aux accidents mortels où les corps sont déchiquetés (comme dans les accidents de route ou d’avions) et, pire, la plupart des accidents sont imprévisibles ou dus à une défaillance ou à une faute humaine. Les bactéries font partie intégrante de notre corps et de notre vie et peuvent tuer dans le cas de déséquilibre entre systèmes biologiques, et les virus qui mutent sans arrêt pour résister mieux aux médicaments, antibiotiques, antiviraux, vaccins. Or, un virus est un organisme aussi primitif que véritablement plus que microscopique: un virus est une particule de dimension véritablement très faible, de 0,02 à 0,3 micron pour les plus gros virus à 10 nanomètres pour les plus petits. (1 nanomètre = un milliardième de mètre !!). Ces particules ont la capacité de traverser des filtres habituellement utilisés pour arrêter les bactéries, par exemple les filtres en porcelaine en ce qui concerne les plus gros virus.

C’est dire la petitesse inouïe de ce qui a mis le monde à genoux, ennemi totalement invisible, ennemi des plus faibles physiquement et des plus pauvres. Ennemi également de ceux qui refusent de croire à sa puissance et de ceux qui ne se sont pas confinés, qui n’ont pas compris pourquoi il fallait se confiner. C’est un ennemi qui a fait que les médecins envahis de malades ont été mis en présence du choix terrifiant de savoir quels malades devaient être sauvés et lesquels devaient être «sacrifiés»! Le virus nous a remis devant les différences sociales, culturelles, de formation et d’information, il a révélé les manques, il a souligné la faiblesse de l’être humain devant la nature que sa culture ne peut totalement être comprise comme une égide et un bouclier contre les aléas de la vie et de la dureté du monde….

Le plus consternant est que la pandémie (que l’OMS a reconnue très tard à mon avis de médecin) a aggravé le repli sur soi partout dans le monde et a provoqué la fermeture des frontières, donc celle des zones géopolitiques qui se sont isolées les unes des autres, de ce fait. L’épidémie mondiale du virus a déclenché et aggravé terriblement une crise sanitaire universelle (les pays ont déclaré des «états d’urgence sanitaire» justifiant les mesures de confinement, d’interdictions de déplacement, le couvre-feu, etc.) qui a provoqué des confinements tuant l’économie, transformant un mode de vie tourné vers l’extérieur à un retour et une introversion vers et sur le foyer et la maison, et, par dessus-tout, cette pandémie a plongé dans une crise violente la mondialisation et ses effets positifs. L’effet négatif reste la pandémie elle-même, née des déplacements dans tous les sens sur la terre…

La globalisation avait créé une interdépendance entre tous les pays et les peuples mais sans que cette interdépendance devenue obligée soit accompagnée de solidarité et d’égalité entre les différentes régions du monde, pire, elle a provoqué le dédain des peuples minoritaires et la dépendance accrue des pays à économie faible. Pire encore, elle avait suscité, en réaction, des «confinements-isolements-replis» de types ethniques, nationaux, religieux qui se sont tellement aggravés dans les premières décennies de ce 21ème siècle. C’est ainsi que sans solidarité d’action, les Etats nationaux se sont renfermés sur eux-mêmes.

La crise sanitaire a donc déclenché un engrenage de crises qui se sont déroulées en chaîne, l’une entraînant l’autre. Le monde ne semble pas s’en être sorti pour l’instant avec les clusters et la réapparition de l’épidémie là où l’on croyait l’avoir vaincue… Cette crise aux dimensions multiples, cette énorme et colossale crise va de ce qui est l’existence de chaque individu au système politique tout entier en traversant l’économie, de l’individuel à la dimension planétaire en passant par les familles, les régions, les peuples, les Etats. En résumé, un hyperminuscule virus né (on ne sait comment, en laboratoire? sautant de la chauve-souris à l’homme?) en Chine (ou peut-être ailleurs, nous n’avons aucune certitude car des formes ignorées et non identifiées et diagnostiquées de la maladie ont bien pu exister quelque part sur terre, sans tomber nécessairement dans la théorie du complot, encore que…) a déclenché le bouleversement de la planète entière mettant à mal la fierté de ceux qui se croyaient invincibles et arrivés à un stade supérieur du fait d’être un «humain».

Un humain «augmenté» en somme? Eh non!, l’être humain, pour l’instant n’est qu’un humain, que cette crise soit une leçon pour tous, les politiques, les économistes, les informaticiens: les créateurs et écrivains de science-fiction sont plus en mesure d’inventer une autre conception du monde où l’on serait moins égoïste, moins dépravé, moins méprisant et plus humain, capable de tendre la main vers l’Autre et tous les autres...

PR RITA EL KHAYAT


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