Le pen ou Macron : Du kif kif au même

Les élections présidentielles en France attirent toujours l’attention des Marocains. Emmanuel Macron ou Marine Le Pen, le duel promet d’être passionnant et surtout décisif pour les relations avec le Maroc.

Pour la deuxième fois consécutive, le second tour des présidentielles françaises mettra donc aux prises Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Au premier tour, tenu ce dimanche 10 avril 2022, les deux intéressés sont, comme en 2017, arrivés premiers, avec respectivement 27,8 et 23,1% des suffrages exprimés, en deçà des 50% nécessaires pour accéder à la magistrature suprême (d’où la nécessité de la tenue d’un second tour).

M. Macron parviendra-t-il encore à rempiler à la tête de la France, contrairement à ses deux prédécesseurs, à savoir Nicolas Sarkozy (2007-2012) et François Hollande (2012-2017), qui bon gré mal gré avaient dû se contenter d’un seul mandat? Ou Mme Le Pen parviendra-t-elle enfin à arracher une présidence qu’à titre personnel elle convoite depuis 2012 et sur laquelle l’extrême droite, qu’elle représente en tant que candidate du parti du Rassemblement national (RN), s’est depuis toujours cassé les dents sous la Ve République?

En définitive, c’est aux Français d’en décider, mais s’il faut en parler de ce côté-ci de la Méditerranée, où après tout la France n’a plus vraiment de présence directe depuis l’aube des années 1960 (seuls demeurent encore dans son giron La Réunion, Mayotte ainsi que les îles Éparses, territoires insulaires tous situés dans l’océan Indien), c’est que le scrutin n’est pas sans intérêt eu égard au futur des relations entre les pays africains et l’ancienne puissance coloniale.

Certes, on n’en est plus à la Françafrique des réseaux Foccart, du nom de l’ancien secrétaire général de la présidence française aux affaires africaines et malgaches, en l’occurrence Jacques Foccart (1960-1974), qui faisait pratiquement la pluie et le beau temps en Afrique francophone avec le plus souvent la connivence des dirigeants des États concernés, mais il va sans dire que du simple fait que la France dispose d’un siège de membre permanent au Conseil de sécurité, sa parole continue, immanquablement, de peser. Notamment pour le Maroc: il se trouve que c’est sous l’égide de ce même Conseil de sécurité que se joue le dossier de son Sahara, dont il doit défendre bec et ongles la marocanité face à l’offensive lancée depuis le milieu des années 1970 à son encontre par l’Algérie.

Soutien de la France
Et à cet égard, il faut dire que le Royaume a toujours su compter sur le soutien de la France, réitéré d’ailleurs le 21 mars 2022 encore par le biais de son ministère des Affaires étrangères qui, en réaction à la décision de l’Espagne de commencer à considérer l’initiative pour la négociation d’un statut d’autonomie comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour le règlement du différend autour de la région concernée, avait qualifié ledit plan de “base de discussions sérieuse et crédible”. “La position de la France (...) est constante, en faveur d’une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies,” avait également souligné la même source.

Au moment où les États-Unis avaient par exemple cherché, en avril 2013, à élargir la Minurso, la mission de paix de l’Organisation des Nations unies (ONU) au Sahara marocain, à la surveillance des droits humains, ce qui allait constituer une atteinte à l’intégrité territoriale du Maroc, c’est grâce principalement à la France que la résolution afférente avait pu être modifiée, de sorte à ne plus inclure le point en question.

Politique indépendante
Et il en avait été de même lorsqu’en mars 2016, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, avait, lors d’un déplacement dans les camps de Tindouf, en Algérie, qualifié la présence du Maroc dans son Sahara d’“occupation”: la diplomatie française était alors aussitôt sortie du bois pour bien souligner que la question du Sahara marocain “fait l'objet d'une médiation des Nations unies, que la France soutient dans le cadre des paramètres fixés par le Conseil de sécurité” (sous-entendu: pas par le secrétaire général de l’ONU).

Pour autant, entre le Maroc et la France, l’entente est-elle vraiment parfaite? Pas tout-à-fait, à en juger, en tout cas, à partir d’un certain nombre de faits ayant émaillé la dernière décennie, et c’est là qu’il est sans doute intéressant d’en revenir à l’élection française: peutelle contribuer à réparer une relation dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est, en vérité, en dents de scie? Car après dix-sept ans dont on pourrait dire qu’elles furent quasi idylliques, avec d’abord la présidence du très marocophile Jacques Chirac (1995-2007) puis celle de M. Sarkozy, l’arrivée en mai 2012 de M. Hollande à l’Élysée, siège de la présence française, a coïncidé avec un reflux au niveau des liens bilatéraux.

En partie à cause du tropisme algérien du concerné (qui, en décembre 2012, avait choisi de consacrer sa première visite au Maghreb à l’Algérie et non au Maroc, comme c’était devenu l’usage), avant que vers la fin de son mandat ne se noue finalement une relation d’amitié avec le roi Mohammed VI restée d’ailleurs vive jusqu’à aujourd’hui.

Puissance continentale
Mais aussi du fait de nombreux incidents dont il est permis de douter qu’ils furent tous le fruit d’un hasard décidément acharné: tentative de convocation, en février 2014, du directeur général de la Surveillance du territoire national (DGST), Abdellatif Hammouchi, consécutive à une accusation de torture de l’ancien boxeur Zakaria Moumni qui s’est finalement avérée montée de toutes pièces; fouille, en mars de la même année, du ministre des Affaires étrangères, Salaheddine Mezouar, à l’aéroport Paris-Charles de Gaulle en dépit du fait qu’il ait présenté son passeport diplomatique; trois mois plus tard, l’opposant et ancien capitaine des Forces armées royales (FAR), Mustapha Adib, s’introduisait sans trouver la moindre opposition dans la chambre du général Abdelaziz Bennani à l’hôpital d’instruction des armées du Val-de-Grâce de Paris, où il se trouvait alors; ou encore, en mai 2016, diffusion sur la chaîne publique France 3 du “Règne secret”, un documentaire sur le roi Mohammed VI dont il se trouva que l’auteur, Jean-Louis Pérez, avait commis de nombreuses manipulations pendant la réalisation, comme le fustigèrent alors le militant associatif Fouad Abdelmoumni, l'économiste Najib Akesbi et l'homme d'affaires Karim Tazi, qui y étaient intervenus sans savoir que le sujet en était le Souverain.

En octobre 2014, M. Mezouar avait directement fait le rapprochement, lors d’une réunion des partis de la majorité, entre ces incidents et la volonté du Maroc de mener une politique indépendante en Afrique -il s’était toutefois, soit dit en passant, gardé de nommer la France, tout en se faisant assez explicite-, et il est vrai que le fait que le Royaume s’érige désormais en puissance continentale peut poser problème: en Afrique de l’Ouest, qui a longtemps constitué un “pré carré” français, le Maroc constitue par exemple le premier investisseur africain et concurrence directement la France dans des secteurs comme ceux des services (banques, assurances, télécoms) ou le BTP.

Après tout, si des parties allemandes comme l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP) pensent que le Maroc est devenu beaucoup trop gros et qu’il faudrait, de ce fait, réduire son influence (lire n°1404, du 30 juillet au 02 septembre 2021), ne peut-on pas imaginer que le même raisonnement se fasse au niveau français? Surtout au regard de l’histoire coloniale entre les deux pays, absente dans le cas de l’Allemagne: on avait vu, au début de la Covid-19 en mars 2020, M. Macron “demande[r] aux autorités marocaines de veiller à ce que tout le nécessaire soit fait au plus vite” pour évacuer les citoyens français bloqués au Maroc comme si l’on se trouvait encore à l’époque du protectorat et que le Royaume se devait d'être aux ordres, alors même que l’intéressé est censé être à l’origine issu d’une gauche ayant une acception progressiste des relations avec les anciennes colonies; que peut-on alors bien penser dans les milieux plus conservateurs?

Statut actuel du Maroc
Quelle que soit l’identité du président à venir, il serait sans doute, en tout cas, plus que temps de refonder les relations maroco-françaises sur un registre tenant réellement compte de ce qu’est le Maroc d’aujourd’hui, qui, comme le rappelle souvent le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, “n’est plus le Maroc d’hier”. Si l’on excepte les sorties malencontreuses dont il peut se fendre, M. Macron peut contribuer à cela: on sait, de la propre bouche du roi Mohammed VI, qui s’était exprimé à son propos dans son dernier discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2021, que de “solides relations d’amitié et d’estime mutuelle qui [l]’unissent” au Souverain.

Qui plus est, il semble pleinement conscient du statut actuel du Maroc: on l’avait vu par exemple, en janvier 2020, appeler le roi Mohammed VI au téléphone pour souligner le rôle important du Royaume du Maroc et ses efforts reconnus en Libye, après que l’Allemagne l’eût exclu de la conférence qu’elle avait organisée sur le conflit libyen, et il avait également plaidé, en février 2021, en faveur d’un réengagement marocain au Sahel en prélude à la fin de l’opération Barkhane menée par les Forces armées françaises dans la région depuis le 1er août 2014.

De l’autre côté, il ne faut pas nécessairement voir en une potentielle arrivée au pouvoir de Mme Le Pen une menace contre le Maroc: on l’a vu aux États-Unis avec le président Donald Trump, et on le voit aujourd’hui en Europe centrale avec les pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Slovaquie, Tchéquie), les gouvernements très à droite peuvent, au contraire, très bien s’entendre avec les autorités marocaines et, en l’espèce, prendre des positions favorables à l’intégrité territoriale du Royaume allant jusqu’à la reconnaissance de sa souveraineté sur son Sahara.

Travailler main dans la main
Au sein de l’extrême droite française, le Maroc trouve d’ailleurs de nombreux soutiens à l’instar du géopolitologue et ancien eurodéputé Aymeric Chauprade, dont le compte sur le réseau social Twitter défend régulièrement le plan d’autonomie marocain comme issue au différend du Sahara marocain (en juillet 2019, il avait, soit dit en passant, consacré un ouvrage dithyrambique au roi Mohammed VI intitulé Géopolitique d’un Roi).

Qui sait si, en fin de compte, une élection de Mme Le Pen ne finirait pas par amener la France à reconnaître on ne peut plus formellement la marocanité des provinces sahariennes, tandis que M. Macron semble y avoir, lui, plus de scrupule (son gouvernement avait “regrett[ é]”, en avril 2021, l’initiative du parti présidentiel de La République en marche (LREM) de se doter d’une antenne à Dakhla, dans la région concernée)?

Sur les autres volets, on peut l’imaginer, Mme Le Pen mettrait en application sa promesse de franciser l’islam en France, ce qui impliquerait concrètement que les imams et psalmodieurs marocains ne pourraient par exemple plus officier en Hexagone, ou encore, au plan économique, qu’elle pousserait en faveur d’une relocalisation des usines françaises dans le monde et dont une partie se trouvent actuellement au Maroc, mais il faut dire qu’au cours de son premier mandat M. Macron et/ou ses ministres avaient également exprimé les mêmes idées.

Ce qui pourrait faire que l’élection pourrait tout aussi bien ne rien changer pour le Maroc, qui, quel que soit le résultat final, devra de toute façon travailler main dans la main avec celui ou celle sur qui le choix des Français se sera porté. Rendez-vous donné le 24 avril 2022 aux résidents de France et de Navarre mais aussi donc, un tout petit peu, du Maroc...