Pedro le magnifique

PEDRO SANCHEZ, PRÉSIDENT DU GOUVERNEMENT ESPAGNOL

Son combat continu et les péripéties douloureuses de son accès au pouvoir ont fait de lui un homme politique et un négociateur redoutable.

Le 14 mars 2022, Pedro Sanchez, ou Pedro Sanchez Perez-Castejon, a envoyé une lettre au Roi Mohammed VI, dans laquelle il annonçait, sans détours, ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait jamais osé faire: prendre une position limpide dans le dossier du Sahara marocain, en soutenant ouvertement le plan d’autonomie marocain. Un acte de bravoure inégalé étant donné le rôle historique de l’Espagne dans la genèse de la question du Sahara. C’était le coup de grâce pour l’Algérie, qui, en plus, eut l’effet d’un séisme politique en Espagne.

Comment a-t-il fait pour esquiver les foudres du Podemos, parti de la gauche radicale, difficile à gérer, et qui a cimenté dans la douleur, en 2019, la majorité gouvernementale constituée par le Parti socialiste ouvrier (PSOE) de Pedro Sanchez? Pour ceux qui ont déjà défriché l’échiquier politique espagnol et son terrain miné, impossible de rester indifférent à cette prise de position de M. Sanchez qui lui attirait les représailles de l’Algérie, du Polisario et de leurs sympathisants au sein de la classe politique, voire menaçait sa place au pouvoir.

Qui est-il? Que sait-on vraiment de ce jeune président de gouvernement avec une carrière politique tourmentée, qui a secoué le cocotier et qui a réussi là où ses prédécesseurs ont échoué? Personne ne peut nier le fait que Pedro Sanchez a du courage politique. Evidemment. Mais pas seulement. A 50 ans, il est le chef de gouvernement espagnol le plus controversé, aimé et détesté à la fois, qui ne renonce devant rien quand les choses tournent mal. Sa venue au pouvoir n’a pas été un long fleuve tranquille. Et depuis qu’il y est, il n’a fait qu’esquiver des coups bas de toutes parts.

Arènes du pouvoir
Le jeune Pedro, natif de Madrid d’un père entrepreneur et d’une mère fonctionnaire, accomplit ses études secondaires au lycée Ramiro de Maeztu. Mesurant 1,9 m, c’était un joueur de basket-ball au sein du club Estudiantes Madrid. Il était comme tous les jeunes de son âge, sauf qu’il nourrissait déjà ses rêves les plus fous. Il a, certes, suivi le même chemin d’un étudiant assidu et ambitieux: il a fini ses études et obtenu son diplôme en sciences économiques et en études commerciales du Collège universitaire royal Maria Cristina, un centre rattaché à l’Université Complutense de Madrid, un Master en économie de l’UE de l’Université libre de Bruxelles, un diplôme en études avancées de l’intégration économique et monétaire européenne de l’Institut universitaire Ortega y Gasset, puis un doctorat en économie de l’Université Camilo José Cela, où il a enseigné l’économie. Mais il savait que les études, seules, ne l’orienteront pas vers une carrière politique et ne l’achemineront pas, partant, vers les arènes du pouvoir.

En 1993, à 21 ans, encore étudiant, le jeune Pedro entre dans le champ politique. Il adhère au Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et aux Jeunesses socialistes d’Espagne (JSE). A Tetuan, il fonde la section des JSE et en devient le secrétaire général. Il obtient son diplôme deux ans plus tard et accomplit son service militaire obligatoire.

Puis, il travaille comme assistant parlementaire au Parlement européen en 1998 et en tant que chef de cabinet du Haut représentant international en Bosnie-Herzégovine un an plus tard. Il fait partie en 2000 de l’équipe du futur numéro deux du PSOE, José Blanco, et devient par la suite un conseiller économique du parti. Il se présente aux élections municipales à Madrid en 2003, mais il doit attendre 2004 pour entrer au conseil municipal. Il est réélu en 2007 et devient en 2009 député, à la faveur de la démission de Pedro Solbes.

Il ne s’arrête pas en si bon chemin. À l’occasion du congrès extraordinaire de 2014 du PSOE, il est élu secrétaire général avec plus de 48% des voix. Le fiasco électoral des socialistes aux élections de 2015 n’a pas entamé l’ambition de Pedro Sanchez de se faire investir président du gouvernement avec le soutien de Ciudadanos, parti politique espagnol de centre droit. En raison des échecs socialistes aux élections législatives anticipées, en Galice et au Pays basque à l’été 2016, il est mis à l’écart par les cadres du PSOE. On le crut démotivé et prêt à quitter définitivement le navire de la politique. Mais c’était compter sans l’opiniâtreté d’un géant endormi qui s’apprête à reconquérir son territoire. Dans un premier temps, il démissionne du Secrétariat général, puis de son mandat de député afin de ne pas s’abstenir lors du vote de confiance du conservateur Mariano Rajoy.

Motion de censure
À l’occasion des primaires du 39e congrès socialiste, il reprend les commandes du parti et redevient à nouveau Secrétaire général face à Susana Diaz, récoltant 50,3% des voix. Il confectionne alors son «putsch blanc». Il est assermenté président du gouvernement le 2 juin 2018, après avoir fait voter une motion de censure contre Mariano Rajoy, coulé par un scandale de corruption. Il annonce huit mois plus tard la tenue d’élections anticipées en avril 2019, après que le Congrès ait rejeté son projet de loi de finances. Le scrutin voit le PSOE remporter la majorité relative au Congrès, signant sa première victoire nationale depuis 2008. C’était tout à son honneur. Comme l’issue des difficiles négociations avec Unidas Podemos, qui souhaitait participer au gouvernement et qui n’a pas hésité à bloquer son investiture en juillet 2019. À la suite de cela, de nouvelles élections ont été programmées en novembre de la même année. Il est de nouveau placé au perchoir, en léger recul lors de ce scrutin marqué par la percée de l’extrême droite. Son parti, le PSOE, se voit alors obligé de conclure un accord de principe avec Podemos pour former ce qu’on appelle en Espagne le premier «Cabinet partagé». Un mois après le scrutin, le monarque Felipe VI le propose pour la troisième fois depuis 2016 comme candidat à l’investiture du Congrès. Il remporte début janvier 2020 la confiance des députés par deux voix d’avance, bénéficiant notamment de l’abstention des indépendantistes catalans d’ERC.

Longue bataille.
Son combat continu et les péripéties douloureuses de son accès au pouvoir ont fait de lui un homme politique et un négociateur redoutable. Il suffit de cet incident pour se laisser convaincre qu’on est loin d’être face à un politicien comme les autres: En octobre 2019, il parvient après une longue bataille judiciaire contre la famille de Francisco Franco à exhumer le dictateur de son mausolée pharaonique, provoquant l’indignation de la droite, qui le traite de «profanateur».

Au comble de la crise diplomatique avec le Maroc, il a toujours évité de s’afficher ou de faire des déclarations incendiaires officiellement, préférant avancer le pion de son ex-ministre des Affaires étrangères, Laya Gonzalez, qu’il remplacera par Manuel Albares. Quand on sait comment il s’en est sorti, de la plus diplomatique des manières, on ne peut qu’être admiratif de ce père de deux filles, toujours cintré dans un costume de bonne coupe, qu’on se plaira de qualifier de «premier responsable espagnol qui a bousculé le paradigme des relations maroco-espagnoles» enracinées dans l’histoire des deux royaumes. Au parti socialiste (PSOE), on l’a longtemps appelé «Pedro, el Guapo» (le Beau). Un surnom qui sied à ce grand brun qui n’arrête de surprendre.