Pedro Altamirano : "Désormais, on peut parler d’un présent et d’un avenir pour les relations hispano-marocaines"

Interview de Pedro Altamirano, président de l'organisation Tariq Ibn Ziad pour la coopération hispano-marocaine.

Grand connaisseur des relations entre le Maroc et sa voisine du Nord, Pedro Altamirano avoue qu’il s’attendait au revirement espagnol sur le Sahara marocain et défend les vertus de liens plus renforcés entre les deux pays des deux rives du détroit de Gibraltar.

L’Espagne considère désormais l’initiative marocaine pour la négociation d’un statut d’autonomie au Sahara comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend autour de la région. Personnellement, vous vous attendiez à l’adoption de cette position?
Oui. Il y avait un travail qui était effectué dans les coulisses comme cela doit se faire quand il s’agit de diplomatie. Nous ne savions pas quand l’annonce allait avoir lieu, mais ceux d’entre nous qui suivent de près les relations entre les deux pays l’attendaient avec désir et espoir. Sur un plan personnel, je crois que le malheureux incident de l’affaire dite «Brahim Ghali» a dès le départ suscité une réaction chez le président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, avec notamment la démission de la ministre des Affaires étrangères, Arancha Gonzalez Laya, et tous ceux qui ont été impliqués dans l’entrée-sortie irrégulière du chef de la bande armée du Polisario. A partir de ce moment et avec surtout l’arrivée du nouveau ministre, José Manuel Albares, qui est un diplomate de carrière bien au fait de la réalité du Royaume du Maroc, les relations bilatérales ont lentement mais sûrement commencé à être réorientées, jusqu’à ce qu’advienne enfin ce changement très important. Désormais, on peut donc parler d’un présent et d’un avenir pour les relations hispano-marocaines.

Beaucoup de personnalités espagnoles, à l’instar de l’ancien président du gouvernement, José Luis Rodriguez Zapatero, ont salué la décision du gouvernement Pedro Sanchez, mais il faut dire aussi que de nombreuses autres ont été sévères envers ce dernier, et on pense notamment au président du parti d’extrême droite de Vox, Santiago Abascal, et dans une moindre mesure les dirigeants du Parti populaire (PP). Y a-t-il possibilité selon vous qu’un échec du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), dont est issu M. Sanchez, aux prochaines élections générales et l’arrivée d’un autre parti au pouvoir fasse revenir l’Espagne en arrière?
Je peux vous dire qu’il n’y a pas seulement M. Zapatero. Nous tous qui défendons la souveraineté du Maroc sur ses provinces du sud sous la formule d’une large autonomie avons été attaqués de la même manière. Mais je ne pense pas que la droite espagnole, si proche de la thèse des États- Unis et de l’Otan, oserait revenir sur cette décision. La protestation dans le cadre du débat politique est une chose, mais quand vous arrivez au pouvoir et devez faire face à la vraie politique c’est une autre paire de manches. Je crains plus, en ce sens, les partis politiques d’extrême gauche et nationalistes qui sont idéologiquement très attachés aux thèses du Polisario. Je crois qu’il s’agit d’une décision géostratégique très importante pour la sécurité dans le nouvel ordre mondial après la guerre en Ukraine, et qu’en aucun cas la décision adoptée par le gouvernement Sanchez ne peut être modifiée, au-delà du débat politique toujours passionné en Espagne.

Quelle vision se fait-on en général en Espagne de l’affaire du Sahara marocain? Parfois on a l’impression que l’opinion publique espagnole tend à soutenir le discours séparatiste.
En effet. A mon humble avis, alors que le Front Polisario a dépensé beaucoup d’énergie pour faire connaître sa position sur le Sahara en s’appuyant sur un large réseau d’associations pour venir en aide aux séquestrés de Tindouf et en gérant d’une bonne façon les réseaux sociaux et les médias, le Maroc n’a pas su faire de même. Nous savons que perdre la guerre de la communication, c’est perdre l’initiative de la vérité. C’est pourquoi la majorité de la société espagnole a été si favorable aux thèses du Polisario. Mais grâce au travail des personnes et des organisations de collaboration hispano-marocaines, dans le cadre de ce qu’on appelle maintenant la diplomatie parallèle, la réalité espagnole change à un rythme forcé, car il y a de moins en moins de soutien au Polisario et de plus en plus aux justes revendications du Royaume du Maroc.

Comment en êtes-vous vous-mêmes venu à croire en la justesse de la cause du Maroc?
Cela a été facile. Dès qu’on se rapproche de la vérité de l’histoire et de la connaissance du fonctionnement des tribus autochtones du sud marocain, il y a toutes les réponses qui vous mènent à la réalité de cette vérité. Le résumé est facile, il suffit de connaître les territoires du sultanat du Maroc, comment la France et l’Espagne l’ont découpé à la règle et au biseau sur les plans d’une table. Il suffisait de décoloniser en rendant les territoires à leur propriétaire légitime, qui n’est autre que l’actuel Royaume du Maroc. En fait, avant la colonisation du Maroc, il n’y avait ni l’Algérie ni la Mauritanie, pays inventés par la France. La même chose se produit avec le Sahara marocain, qui n’a jamais été un pays, mais un territoire marocain depuis la nuit des temps. Mais ce n’est pas difficile à découvrir. Je le répète, il suffit d’aborder l’histoire.

Une vraie amitié maroco-espagnole qui ne se base pas seulement sur les intérêts bilatéraux, est-ce possible selon vous?
Évidemment que oui. De bonnes relations bilatérales hispano-marocaines profiteraient non seulement aux deux pays, mais aussi à l’Europe, à l’Afrique, à la Méditerranée et à l’Atlantique. Il ne faut pas oublier que l’Espagne est la porte d’entrée de l’Europe et de l’Amérique latine, et le Maroc la porte d’entrée de l’Afrique; c’est donc vital pour tout le monde. De plus, je crois que l’Espagne devrait défendre une intégration du Maroc à l’Union européenne et à l’OTAN. L’importance de bonnes relations bilatérales va au-delà du bénéfice mutuel des deux nations.